Édito

Ingouvernable ?

Publié le 1 décembre 2023
L’action publique se heurte en France à un étrange paradoxe : l’Etat y est omniprésent et semble pourtant toujours manquer son objet qui est d’agir efficacement au service de la Nation. Il s’interroge continument sur ses moyens de gouvernement et « ne cesse pourtant de se plaindre que la France est ingouvernable ».

Déjà pendant la Restauration, François Guizot décrivait éloquemment cette impasse. Le pouvoir, disait-il, ne manque pas de « moyens de gouvernement », des « machines » souvent efficaces, mais il est « saisi d’une étrange erreur » : « quand il les a disposés en réseau sur la face du pays, il dit qu’il gouverne, et s’étonne de rencontrer encore des obstacles ». « (Le pouvoir) est pourvu de telles machines, ajoute-t-il, jamais en n’en vit autant ni d’aussi bonnes. Cependant il répète que la France est ingouvernable, que tout est révolte et anarchie, il meurt de faiblesse au milieu de ses forces, comme Midas de faim au milieu de son or » (Des moyens de gouvernement et d’opposition dans l’état actuel de la France, 1821).

C’est qu’en effet il ne suffit pas d’en appeler à une restauration de la crédibilité de l’action publique, confondue avec une affirmation d’autorité de la part des agents publics ou de la hiérarchie. C’est tout autre chose qui se joue. Car la relation à la société reste impensée. Voici l’explication selon Guizot : « Les vrais moyens de gouvernement ne sont pas dans ces instruments directs et visibles de l’action du pouvoir. Ils résident au sein de la société elle-même et ne peuvent en être séparés. La société humaine n’est pas un champ que vienne exploiter un maître ». 

Deux siècles plus tard, où sont les remèdes à ce mal français ? On a longtemps cru suffisant de progresser par une meilleure connaissance de la société, par les enquêtes savantes, les monographies, la recherche, les sondages d’opinion… Mais tout ceci peut être utilisé par le pouvoir sans pour autant changer sa focale : traiter la société comme un objet à gouverner. Or, la société n’est pas cette cire molle à laquelle une puissance extérieure viendrait donner forme. C’est elle qui agit. On commence à apprendre à l’écouter avec de nouvelles méthodes délibératives et participatives. Encore faut-il en accepter les messages. Nous y revenons, dans la suite du débat sur les conventions citoyennes, cette semaine à propos du Conseil National de la Refondation (CNR). Celui qui portait sur le travail a donné lieu à un rapport des garants dont la lecture mérite discussion. La convention citoyenne sur la fin de vie a également offert un moment de délibération collective qui a fait progresser le débat public sur l’euthanasie, comme le montre notre dossier. Nous enrichissons ce dernier cette semaine par une nouvelle contribution qui en appelle au pragmatisme et à l’empathie pour progresser dans l’échange des arguments.

Nous poursuivons cette semaine le tour d’Europe des élections avec un retour sur la situation polonaise après la victoire de l’opposition. Après une première analyse de la campagne électorale et du vote ayant permis un rejet du populisme, nous proposons un inventaire des défis qui attendent la nouvelle majorité politique qui devra avancer en terrain miné. Pierre Buhler identifie pour La Grande Conversation les turbulences à venir dans un pays transformé par huit ans de gouvernement illibéral, politiquement et socialement divisé, confronté à une crise économique, qui doit rétablir ses institutions et renouer un lien de confiance avec les institutions européennes.  

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