Vous êtes journaliste, vous vivez entre la France et Israël, vous connaissez bien l’Iran et vous avez longuement travaillé sur Reza Pahlavi. Comment l’avez-vous rencontré et comment voyez-vous son projet ?
Philippe Lemoine
Je connais Reza Pahlavi depuis une vingtaine d’années. Je l’ai rencontré comme journaliste à Washington, où il vit sous protection policière depuis près de 50 ans, le régime des mollahs n’ayant jamais renoncé à l’assassiner à l’instar d’autres opposants. À l’époque, il était très isolé, il donnait l’impression de mener un combat sans espoir. Je l’ai interviewé à plusieurs reprises, notamment autour de 2009, lors du mouvement de contestation qui a suivi l’élection truquée d’Ahmadinejad à la présidentielle face au réformateur Mousavi qui avait obtenu en réalité la majorité des suffrages.
J’ai tissé avec lui un lien professionnel et je me suis rendu à son domicile personnel pour des reportages. C’est un personnage simple et accessible, très différent de l’image de son père. Il a baigné toute sa vie dans un environnement démocratique, aux États-Unis, après avoir quitté l’Iran à 17 ans en 1978, où il n’est jamais retourné.
Il n’a jamais exercé de responsabilités politiques et a assisté depuis l’étranger à la révolution de 1979, à la chute de la monarchie et à l’exil de sa famille, dans des conditions dramatiques, son père mourant étant passé en quelques mois du statut de « roi des rois » à celui de paria. Loin des palais de son enfance, il a partagé la vie de la classe moyenne américaine dans une villa de la banlieue de Washington. Avec le recul, il considère l’exil comme une chance qui lui a permis de connaitre le monde et transformé un prince impérial en combattant de la liberté. Il m’a confié un jour qu’il aurait aimé dans une autre vie être footballeur. Mais il n’a pas eu le choix ! Contrairement aux hommes politiques ordinaires en démocratie, le pouvoir pour lui est plus qu’une ambition mais une mission à laquelle il ne peut se dérober.
Michel Taubmann
Souhaite-t-il restaurer la monarchie ?
Philippe Lemoine
Son objectif proclamé, sincèrement je pense, est d’aider à instaurer la démocratie. Cette démocratie, dit-il, pourrait prendre deux formes : une république parlementaire ou une monarchie constitutionnelle. C’est le peuple iranien, par référendum, qui tranchera la forme du régime. Mais dans les deux cas, il s’agira d’une démocratie.
Dans le livre d’entretiens que nous avons publié en 2009, il critiquait l’action de son père, notamment la dérive autoritaire, la torture et l’absence de véritables libertés politiques. Il ne cherche pas à restaurer la monarchie autoritaire. Il se réfère à la constitution de 1906 qui instaurait une monarchie constitutionnelle et dont son père s’est écarté durant la deuxième partie de son règne.
Michel Taubmann
Quelle est sa place aujourd’hui en Iran ?
Philippe Lemoine
Selon plusieurs sondages concordants, notamment ceux de l’Institut Gamaan, publiés avant la guerre, 75 à 80 % des Iraniens rejettent le régime islamique et souhaitent une démocratie laïque, libérale ou autoritaire. Reza Pahlavi apparait dans ces sondages comme la personnalité la plus populaire, même s’il ne fait pas l’unanimité.
Il bénéficie surtout de l’absence d’alternative organisée à l’intérieur du pays. Il incarne aussi une forme de continuité historique, dans un contexte où les oppositions ont été progressivement éliminées. Et puis, quand les Iraniens comparent les atrocités subies depuis 1979 sous la République islamique, avec leur vie sous l’Ancien régime ils ont logiquement envie de revenir en 1978.
Michel Taubmann
Et du côté de la diaspora ?
Philippe Lemoine
La diaspora est divisée et certains des partisans de Reza Pahlavi peuvent être radicaux voire intolérants, mais lui-même est plutôt modéré. Selon nos critères européens, je le qualifierais de libéral, social, laïc et moderne sur les questions de société, comme l’égalité hommes-femmes ou les droits des LGBT, centriste ou proche de la social-démocratie. A mille lieux en tout cas de la dictature obscurantiste encore au pouvoir à Téhéran.
Michel Taubmann
Peut-il réellement peser dans un changement de régime ?
Philippe Lemoine
Le régime est affaibli mais tient encore. Pour combien de temps ? Une rupture peut survenir en son sein qui ouvrirait la voie à une transition, mais le moment de cette rupture est imprévisible.
La population rejette massivement le système mais, seule, elle ne peut pas le renverser. Les Américains et les Israéliens ont porté des coups sévères à l’appareil militaire et répressif du régime. On peut considérer la République islamique comme moribonde. Que se passera-t-il ensuite ? Nul ne le sait. Les chances d’une transition démocratique sont infimes. Reza Pahlavi est le seul nom qui émerge pour l’instant. On a tout intérêt à le soutenir. Sinon, qui ? Un dirigeant « réformateur » issu du sérail islamique avec du sang plein les mains ? Certains craignent chez Reza Pahlavi plus tard une dérive autoritaire. On verra bien. Les Iraniens sauront y faire face. Mais entre Pahlavi et la République islamique, selon moi, y’a pas photo.
Michel Taubmann
Quelle est sa position sur les interventions étrangères ?
Philippe Lemoine
Il affirme que le changement doit venir des Iraniens mais, comme la plupart de ses compatriotes, il souhaite que la guerre israélo-américaine ouvre la voie au peuple qui prendra ensuite le relais.
Michel Taubmann
Quelle est la perception de Reza Pahlavi en Israël ?
Philippe Lemoine
Il y est plutôt bien perçu. Beaucoup voient en lui un interlocuteur crédible pour un Iran futur, potentiellement plus stable et ouvert.
Il existe aussi l’idée d’une proximité historique entre les peuples iranien et juif. Dans cette perspective, un changement de régime serait vu comme un tournant stratégique majeur.
Michel Taubmann
Vous évoquez une transition possible. A-t-il mis en place des moyens concrets pour préparer cette phase ?
Philippe Lemoine
Il affirme avoir mis en place des canaux de communication sécurisés permettant à des membres de l’appareil d’État — militaires ou administratifs — d’entrer en contact avec lui.
L’idée est de permettre à ceux qui ne sont pas compromis dans des crimes de pouvoir se détacher du régime et de préparer une transition.
Cela s’inscrit dans une logique de réconciliation, inspirée du modèle de l’Afrique du Sud, visant à éviter une effusion de sang et à faciliter une sortie progressive du système, notamment par la justice transitionnelle qui permettrait la réconciliation entre victimes et partisans du régime islamique. Il a d’ailleurs confié une mission dans ce sens à l’avocate iranienne en exil, Shirin Ebadi, Prix Nobel de la Paix en 2003.
Michel Taubmann
Quelle est l’attitude des États-Unis à son égard ?
Philippe Lemoine
Elle reste difficile à cerner. Les États-Unis ne l’ont pas officiellement soutenu.
Cependant, beaucoup d’Iraniens pensent qu’il bénéficie d’un appui implicite, ce qui renforce sa crédibilité. Mais sans soutien extérieur significatif, un renversement rapide reste incertain.
Michel Taubmann
Vous êtes un observateur et, en même temps, un homme de conviction et d’engagement. Vous situez-vous ici comme observateur ou comme l’avocat d’une cause ?
Philippe Lemoine
Je pense que Reza Pahlavi est attaché à la démocratie et qu’il ne correspond pas au profil d’un dictateur. Mais il reste une inconnue puisqu’il n’a jamais gouverné.
À mes yeux, son principal atout est d’incarner un Iran, forcément idéalisé, d’avant la République islamique. Reste à savoir s’il saura et pourra incarner l’Iran d’après ce cauchemar qui dure depuis 47ans.
Michel Taubmann