Comment comprendre la séquence politique ubuesque de 48 heures qui vient de clore le premier tour des Municipales sur les alliances avec les listes de La France Insoumise qui ont obtenu plus de 10 % des suffrages exprimés ? On met volontiers cette phase sur le compte d’une forme d’amoralité des têtes de liste faite de combinaisons et de calculs. L’explication a l’avantage de la simplicité, mais l’équation est plus complexe. Ces manœuvres racontent d’abord les épreuves émotionnelles vécues par ces leaders, qui sont constitutives de leur passion pour la politique. Quand des têtes de liste négocient des alliances avec les extrêmes, elles le font dans le dilemme d’une folle prise de risque : perdre la tête haute ou gagner en perdant son âme. La question des alliances impose un choix binaire, irréversible et sous contrainte d’urgence. Elle place les leaders au bord d’un précipice, dans une surexposition émotionnelle où se combinent l’ivresse du pouvoir tout proche, le vertige de la chute et l’instinct de survie.
Les ressorts de ce dilemme font écho au mystère de l’hubris, cette forme de grandeur et d’aveuglement du politique qui nous éclaire sur deux émotions fortes qui accompagnent l’engagement : l’épiphanie électorale, avec ses promesses d’enthousiasme et de lendemains qui chantent, et la solitude dans la prise de décision, avec son potentiel de trahison et d’impuissance. Pour les négociateurs de l’entre-deux tours, la joie et l’isolement sont les deux leçons, en accéléré, du métier d’élu local.
Les enthousiasmes de l’épiphanie électorale
Pour décrypter les ressorts de l’hubris en politique, il faut d’abord revenir au moment singulier d’enthousiasme et d’euphorie qui précède le vote. L’épiphanie des municipales, c’est une succession de moments intenses dans lesquels s’affirme la puissance politique du collectif. C’est un enchaînement joyeux de partage autour de discussions, de projections et de promesses. C’est une aventure humaine construite dans une fébrilité passionnée faite de paroles, de connivence et de reconnaissance. En s’embarquant dans l’équipée électorale, les candidats éprouvent le sentiment grisant que le réel peut être infléchi grâce à la politique. Ce n’est pas une croyance abstraite, mais une expérience située, avec des rencontres, des réunions, du tractage, du porte-à-porte, des débats, des découvertes, des coups de cœur.
Les candidats sont portés par une énergie particulière. L’épiphanie municipale permet de rendre perceptible, intensément, la possibilité d’un monde à faire ensemble. C’est l’aventure sensible d’une mise en visibilité, d’une mise en présence, d’un collectif, avec une tête d’affiche, des slogans, des mots d’ordre, un style. Chacun y éprouve, parfois de manière fulgurante, la possibilité d’un dépassement. Les candidats sont portés par des attentes, des colères et des espoirs qui les transcendent. L’épiphanie des municipales est une ressource qui déclenche, fugitivement et malgré la défiance et l’abstention ambiantes, le sentiment que quelque chose est en passe d’advenir.
Cette épiphanie libère donc beaucoup d’énergie positive, mais les promesses se heurtent à une multitude de contraintes institutionnelles, de rapports de force et d’attentes contradictoires. Le fil rouge du combat se concentre dans une exigence absolue répétée en boucle : il faut gagner coûte que coûte, ne pas laisser passer sa chance, ne pas trahir l’élan qui a porté la campagne. Au terme de la campagne et au soir du premier tour, les candidats en ballottage favorable ont pour seul horizon la nécessité d’une victoire.
L’isolement du pouvoir et la fenêtre d’Overton
C’est là qu’intervient la solitude du pouvoir. Au moment des alliances, le collectif de campagne passe brutalement au second plan, tandis que les discussions se concentrent dans un cercle très restreint. On compte les négociateurs sur les doigts d’une main. Les décomptes de voix deviennent obsessionnels. Les temporalités se compressent. Dans ce moment de cristallisation extrême, les candidats font l’expérience d’une griserie inattendue : tout va se négocier dans un mouchoir de poche, sans filtre, en superposant inquiétude et exaltation dans une oscillation émotionnelle où tous les repères sont brouillés. Ce qui était clair devient discutable, tandis que ce qui semblait impossible devient envisageable.
Et l’aveuglement n’est jamais loin. Non pas parce que les acteurs perdraient toute rationalité, mais parce que la situation elle-même produit des effets de distorsion. Le risque de défaite agit comme un révélateur brutal, un catalyseur. Il incite à reconsidérer les hiérarchies, à faire bouger les lignes, à accepter des compromis qui, quelques jours plus tôt, auraient été rejetés sans hésitation. Jusqu’à « faire alliance avec le diable » ? Comme dans la fenêtre d’Overton, la frontière entre le dicible et l’indicible se redéfinit parfois en politique, quand un élément perturbateur brouille les cartes. Et le débat sur les alliances provoque un choc qui reconfigure les stratégies discursives en rendant acceptable l’impensable. Ce déplacement raconte l’hubris en politique et les fragilités humaines.
L’hubris à l’épreuve du discernement
Troisième variable de l’équation : les colères individuelles qui forment le socle des listes situées aux extrêmes de l’échiquier politique. Faites de crispations, de ressentiments et de souffrances fragmentées, elles relèvent d’une autre texture émotionnelle. Dans leur besoin de faire alliance, les leaders se laissent happer par cette colère, reflet d’une citoyenneté du nombril qui transforme la médiation politique en chambre d’écho des affects. L’élu potentiel ne filtre plus, il relaie. Il ne compose plus, il réagit. Il ne construit plus des passerelles, il épouse des lignes de fracture. Mais cette posture fragilise la possibilité même d’un espace commun. Car gouverner, surtout à l’échelle municipale, suppose de tenir ensemble des intérêts divergents, d’assumer des compromis imparfaits, de transformer des colères en projets.
Les passions tristes agissent comme une force de désagrégation silencieuse. Elles induisent une série de micro-renoncements à la médiation. À vouloir être au plus près des émotions citoyennes, le risque est que les candidats finissent par s’y dissoudre, en confondant proximité et adhésion, écoute et alignement, représentation et mimétisme. Or, c’est là que se joue le danger : quand la politique renonce à mettre à distance les affects pour mieux les travailler, elle abdique sa fonction première. La légitimité ne se limite pas à la capacité d’être le miroir fidèle d’une indignation. Elle implique une transformation en horizon partageable, appuyée sur la qualité de ses médiations.
Traverser les vertiges sans s’y perdre
Les alliances avec LFI racontent, en apparence, deux dérives symétriques : d’un côté, la tentation de l’arrangement cynique, où tout devient négociable au nom de la victoire ; de l’autre, la tentation du repli sur soi, où plus rien ne l’est au nom de la fidélité à des attachements fragmentés. Entre ces deux pôles, il reste l’espace fragile, incertain, mais indispensable d’une médiation exigeante, où les leaders accueillent les émotions sans s’y soumettre. Quitte à ne pas gagner. C’est à cette condition que l’hubris devient un élément de grandeur du politique et qu’il peut être réinscrit dans des formes politiques durables.
À la veille du second tour, les passions sont à l’œuvre, constitutives de l’engagement politique. Mais ces émotions fortes ne prennent sens que dans le temps long de l’action publique. Le véritable enjeu n’est pas d’éviter les vertiges. Il est d’apprendre à les traverser sans s’y perdre.