Il y a, dans la politique, des campagnes qui racontent une histoire. Pas seulement une compétition entre programmes ou entre candidats, mais une histoire au sens plein du terme : avec ses personnages, ses retournements, sa dramaturgie. La campagne municipale lyonnaise de 2026 est de celles-là. Elle a mis en scène, pendant plus d’un an, deux figures que tout opposait : l’entrepreneur multimillionnaire adulé et le maire écologiste perçu comme volontariste et impopulaire, dont l’issue semblait écrite bien avant le vote.
L’objet de cette note est d’analyser comment les médias ont construit, amplifié, puis défait la candidature de Jean-Michel Aulas afin de comprendre les mécanismes de la fabrique du mythe politique contemporain. Le récit journalistique de cette campagne est un acteur à part entière, contribuant d’abord à installer la certitude d’une victoire, puis à créer les conditions narratives d’un renversement.
Cette analyse a mobilisé plus de quatre-vingt articles et une vingtaine de médias aux profils distincts, du quotidien national au pure player lyonnais, du magazine économique au média d’investigation, sur l’ensemble de la séquence : de janvier 2025 au conseil municipal d’installation du 27 mars 20261.
En s’inspirant de la structure narrative de la tragédie grecque où Lyon aura été, le temps d’une campagne, le lieu de ce théâtre involontaire, cette note se compose de quatre grands actes : la prophétie d’un mythe providentiel qui s’installe avant même que la campagne ne commence ; l’hubris d’une candidature qui se croit déjà victorieuse ; la catastase et l’anagnorisis, ce double mouvement où le mythe se fracasse sur la réalité du débat politique tandis que le maire sortant se révèle ; et enfin, la catharsis lors d’un renversement historique, dont le conseil municipal d’installation du 27 mars, offre la scène finale et la plus puissante charge symbolique.
Acte I – La Prophétie : la naissance d’un mythe providentiel
Dans la tragédie grecque, la prophétie précède l’action. Elle installe la certitude d’un destin avant même que les événements ne se déroulent. Lyon, au tournant du début de l’année 2025 voit naître un mythe de cette nature. Avant même qu’Aulas ne soit officiellement candidat, le récit du sauveur est déjà écrit. D’un côté, le maire sortant est fragilisé, prisonnier d’une image impopulaire relative aux irritants du quotidien. De l’autre, une nouvelle figure surgissant du monde économique et sportif, portant un récit incarné et émotionnel. Comme la prophétie grecque, cette irruption a la force de l’évidence et cette asymétrie narrative, est au cœur de ce premier acte.
Élu en 2020 dans le contexte singulier du Covid, Grégory Doucet gouverne avec comme principal objectif affiché de tenir ses promesses. « Dire ce qu’on va faire et faire ce qu’on a dit. » De son mandat à sa réélection, le maire de Lyon fera de cette phrase sa signature soulignant que 96 % de ses engagements ont été réalisés.
Pour autant, les fragilités se sont accumulées : la légitimité contestée d’une élection en période d’abstention massive ; un backlash conservateur qui se structure nationalement depuis 2022, alimenté par la remise en question de la place de la voiture, la dévitalisation commerciale des centres-villes et la hausse de l’insécurité attribuée aux écologistes ; des polémiques instrumentalisées dès le début du mandat, du menu sans viande à la controverse sur le Tour de France, où les fausses informations circulent plus vite que les démentis ; ainsi qu’une hostilité sourde d’une partie du monde économique, politique, voire médiatique, qui n’attend qu’une chose : un maire éphémère. À ces difficultés s’ajoute une sur-responsabilisation progressive : à mesure que le mandat avance, Doucet devient le réceptacle des insatisfactions diffuses du quotidien : travaux, circulation, sentiment d’insécurité, alors même que ces politiques publiques relèvent pour partie d’autres échelons dont la Métropole et l’État. Du fait de sa notoriété acquise en début de mandat, son image de maître d’œuvre de la transformation le rend structurellement responsable de tout ce qui change. Le jugement précède alors les faits. Les réalisations, encore peu visibles dans le quotidien des Lyonnais, sont lues à l’aune d’une image antérieure et non à partir du présent. C’est dans cette prison narrative que le récit adverse va prospérer : celui d’un « dogmatisme inutile, mal préparé, mal géré » selon les propres mots de son principal adversaire : Jean-Michel Aulas.
Face à cette assignation, Doucet tente dès le mi-mandat de reprendre la main sur son propre récit. L’image de celui qui ne serait pas « le maire de tous les Lyonnais » est devenue un angle médiatique récurrent que ses adversaires exploitent méthodiquement. En décembre 2023, Le Monde décrit un maire en « transition politique ». Sa posture vise à « montrer qu’un maire écologiste n’est pas seulement là pour planter des arbres » autrement dit, à déconstruire l’étiquette du « maire des cyclistes » pour endosser celle du gestionnaire crédible d’une grande ville. En mai 2025, Tribune de Lyon observe cette évolution plus incarnée : un maire « façon grand débat macronien », à l’écoute des « colères ». Cependant, la stratégie de notabilisation, si elle produit des effets réels sur la stature politique, arrive trop tard pour renverser un narratif émotionnel concentré sur les insatisfactions du quotidien.
C’est dans cette fenêtre de vulnérabilité que surgit Jean-Michel Aulas. Son irruption dans le monde politique commence par des publications sur X, anciennement Twitter, avec des coups de gueule commentant les bouchons, les embouteillages « sans fin depuis plus de 2 ans » et la « fragilisation » de la ville. Actu Lyon note dès le 22 janvier 2025 qu’Aulas « bascule dans l’affrontement avec les élus écologistes ». Cette entrée par les réseaux sociaux contourne les canaux institutionnels, parle directement au ressenti des habitants et l’installe dans le rôle du citoyen indigné avant même celui du candidat. C’est la posture du sauveur, celui qui perçoit ce que les gouvernants refusent de voir et le dit sans détour.
L’entretien accordé au Figaro le 16 février 2025 marque la deuxième étape de cette construction. Aulas n’annonce pas sa candidature : il « réfléchit ». Cette légère réserve installe le personnage dans la position de l’homme sollicité, contraint par l’amour de sa ville à envisager le sacrifice de l’engagement public. « Les sollicitations, à ma grande surprise, sont très nombreuses, et viennent de toutes parts », dit-il au Figaro. La formule est limpide, ce n’est pas lui qui choisit la politique, c’est la politique qui le choisit. Max Weber, dans sa théorie de la domination charismatique, identifie précisément ce mécanisme : le leader charismatique se présente comme appelé, non comme candidat. Ce positionnement se révèle d’une redoutable efficacité alors que les partis du centre et de la droite, éparpillés « façon puzzle depuis 20 ans » selon le Figaro, cherchent désespérément une figure salvatrice pour résoudre les multiples problèmes d’ambitions individuelles.
Aulas comprend l’avantage qu’il peut tirer de cette situation et construit délibérément une offre transpartisane : gratuité des transports sous conditions de ressources, suppression du cabinet et renoncement aux indemnités de maire s’il était élu. Il commande deux sondages successifs : Cluster 17 au printemps 2025 (Doucet 22% ; Aulas 17%), Harris Interactive à l’été (Aulas 24% ; Doucet 22%), pour se positionner publiquement comme le seul capable de battre le maire sortant. Challenges analyse la manœuvre : « une jambe droite tournée vers la compétitivité, une jambe gauche ancrée dans le social » comme un écho au macronisme originel, formulé dans la ville même où Gérard Collomb avait donné à Emmanuel Macron son premier soutien politique de poids. Cette ambiguïté programmatique rend le phénomène insaisissable pour la majorité écologiste sortante. Comment attaquer un homme qui incarne, dans la mémoire collective lyonnaise, des décennies de fierté sportive et de rayonnement européen ; celui qui a mis Lyon sur la carte du monde et rendu les Lyonnais fiers d’une ville que d’autres ignoraient ? Ou encore, comment dénoncer un candidat qui n’est pas encore candidat ? Le Monde note que les écologistes tentent alors de « reléguer Jean-Michel Aulas dans le camp conservateur » mais l’opération peine à convaincre face à un homme dont la popularité transcende alors les clivages partisans et dont les propositions brouillent délibérément les lignes idéologiques.
Longtemps silencieux, Doucet sort de sa réserve à l’été 2025 sur ses réseaux sociaux lors d’une énième attaque d’Aulas envers les écologistes sur la bétonisation de la ville. Le Progrès reprend ses mots dénonçant « mensonges sur mensonges » avec un « cynisme politique préoccupant ». Une posture défensive qui montre que le maire sortant ne dicte plus l’agenda : il réagit et commente pendant que son adversaire continue d’occuper le terrain. Car dans l’imaginaire collectif lyonnais, Aulas s’est déjà installé comme « l’incarnation même de la fierté d’être Lyonnais » selon sa colistière Béatrice de Montille dans un article de 20 minutes. C’est ce que Roland Barthes appelle la fonction du mythe : faire disparaître la construction politique derrière l’apparence de l’évidence, transformer un choix idéologique en simple bon sens, un candidat en recours inévitable. Il ne reste plus qu’à voir jusqu’où l’évidence conduira la candidature d’Aulas.
Acte II – L’Hubris : la candidature qui devient une investiture
L’hubris désigne la démesure d’un personnage qui, grisé par sa puissance, finit par offenser les dieux et semer les conditions de sa propre chute. L’automne et l’hiver 2025 constituent ce moment dans le récit lyonnais : celui où la candidature d’Aulas, portée par une dynamique médiatique sans équivalent, cesse d’être un pari pour devenir une certitude. Ce glissement, de la candidature à l’investiture présumée, est au cœur de cet acte.
L’officialisation de la candidature d’Aulas, fin septembre 2025, est vue comme une réussite sur le plan de la communication. Le meeting inaugural au H7, dans le quartier de la Confluence, réunit plus d’un millier de personnes à l’intérieur et plusieurs centaines à l’extérieur. Le Monde, Paris Match, Challenges, Libération, Le Figaro, Le Parisien, RTL, Radio France, Le Point, Quotidien : plus de soixante médias dont les grands médias parisiens se déplacent à Lyon pour couvrir l’événement. Les médias locaux dont Lyon Décideur notent que « Jean-Michel Aulas est partout ». La couverture est celle d’un événement national. Le candidat sans étiquette est entouré de son mouvement de jeunesse, de l’ensemble du personnel politique de la droite et du centre ainsi que de nombreux soutiens du monde économique lyonnais. Un rassemblement qui ne trouve pas d’équivalent à droite et au centre depuis plusieurs décennies à Lyon. De l’automne à la mi-décembre, Aulas continue d’occuper l’espace médiatique par une série d’annonces cadencées : une forêt urbaine de plusieurs centaines d’hectares sur les berges du Rhône et de la Saône, 1 200 caméras de vidéosurveillance d’ici 2033, des mesures pour les femmes victimes de violences. Chaque semaine apporte son annonce, chaque annonce génère sa couverture. La campagne Aulas fonctionne comme une machine à produire de l’actualité, privant ses adversaires d’espace et d’initiative.
Le premier sondage post-déclaration réalisé par Verian pour Mag2Lyon confirme l’ampleur du phénomène : Aulas est crédité de 47 % des intentions de vote au premier tour, contre 23 % pour Doucet. En novembre, un autre sondage Ifop-Fiducial pour Lyon Capitale le donne à 61 % au second tour dans un duel direct. Ces données installent l’idée d’une victoire inéluctable. Le Figaro titre sur « la superstar des sondages », évoquant « un air de fin de règne » entre Rhône et Saône. La défaite de Doucet est présentée médiatiquement comme une fatalité, comme un fait accompli que le vote ne ferait que ratifier. Ce récit s’est également construit dans une partie de la presse locale qui, au fil de six ans rythmés par des polémiques instrumentalisées par l’opposition et amplifiées sur les réseaux sociaux, avait fini par intérioriser l’idée que le maire et sa majorité étaient profondément impopulaires. Dès le mi-mandat, un sondage Ipsos pour Lyon Mag révélait que les trois quarts des Lyonnais estimaient nécessaire de « changer en profondeur l’action municipale », et Lyon Capitale documentait en début d’année 2025 que 58 % des Lyonnais se déclaraient mécontents de leur maire. Ces sondages devenaient alors une preuve de cette impopularité et une confirmation de ce récit médiatique. Néanmoins, lus comme des vérités et non comme des photographies d’opinion aux causes multifactorielles, ils ne mesuraient pas le lien direct entre insatisfaction diffuse et logique de vote en temps de campagne électorale. Thomas Rudigoz, ancien député Renaissance et candidat à la mairie du 5e arrondissement, le reconnaîtra après le scrutin auprès de Lyon Mag, repris par France Info : « Les sondages se sont trompés. Ils ont certainement donné une vision tronquée de la réalité. »
Le récit du sauveur installé par Aulas repose sur deux piliers : la nostalgie et l’ambition.
- La nostalgie des années glorieuses de Lyon avec les victoires de l’OL et de l’amour de Lyon dont Aulas se présente comme le dépositaire naturel.
- L’ambition de refaire de Lyon une ville rayonnante, de la « remettre à sa bonne place ».
Cette double temporalité : le passé magnifié et l’avenir prometteur, n’est pas propre à Lyon : elle s’inscrit dans une idéologie plus large que l’on peut qualifier de rétro-modernisme, concept politique qui structure une partie de la droite contemporaine, de Trump à Meloni. Aulas incarne cette vision paradoxalement traditionnelle de la modernisation politique : d’un côté, le retour à des valeurs d’ordre, de mérite et de grandeur collective ; de l’autre, le recours à l’entreprise comme modèle de gouvernance, à l’efficacité managériale comme substitut au débat démocratique. Les mises en scène accompagnent ce positionnement : les bains de foule lors de la vogue des marrons et lors de la Fête des Lumières avec la décontraction assumée d’un grand patron qui descend dans l’arène. Ce récit providentiel trouve son théâtre idéal lors de la Fête des Lumières du 8 décembre 2025 : Aulas s’y offre un bain de foule, « entouré d’un staff impressionnant composé essentiellement d’élus », selon Le Progrès, recevant des « sauvez-nous » et des « libérez-nous » qui font dire à un proche dans Le Figaro, que le candidat « active la rhétorique de l’homme providentiel qui fonctionne très bien en France ».
Mais la puissance du mythe Aulas repose sur une construction fragile, dont les fissures apparaissent dès le début. La mise en scène baroque de l’alliance avec Laurent Wauquiez, scellée dans un café lyonnais début septembre, contredit l’image du candidat « sans étiquette ». « On avait dit que nous serions dans l’intimité, c’est gagné » exprime Aulas face à la « cohue des journalistes ». Le Monde souligne le paradoxe : « sans être officiellement déclaré candidat, et tout en se disant représentant apolitique de la société civile, Jean-Michel Aulas a publiquement affiché son alliance avec la droite républicaine. » Doucet s’en empare immédiatement dans une interview à Actu Lyon : « J’en prends acte, Jean-Michel Aulas est le candidat de Laurent Wauquiez. Les alliances disent quelque chose de ce que l’on porte. » La contradiction est posée.
Face à cette dynamique, la gauche peine à trouver son centre de gravité. L’entrée en campagne de Doucet, début novembre, est interprétée comme une volonté d’accélérer face à cette menace : organisation d’une conférence de presse deux jours après qu’il avait déclaré que « le temps de la campagne n’était pas venu » dans Le Progrès. Tribune de Lyon parle « d’airs de précipitation », le camp adverse y voit la confirmation d’un maire contraint de réagir. Les premières propositions programmatiques du maire de Lyon, dévoilées mi-décembre : maisons de santé, mutuelle municipale, postes de police mobiles, tickets de stationnement offerts, sont immédiatement raillées par le mouvement d’Aulas Cœur Lyonnais et repris in extenso par les médias : « Après six ans d’inaction, aucune des propositions annoncées n’est crédible. » Et d’ajouter : « Ces mesures ressemblent à des pansements sur les fractures qu’il a lui-même créées. » Doucet tente d’amorcer un virage programmatique vers le quotidien des Lyonnais, laissant l’écologie de premier plan pour les enjeux de proximité. La situation politique en sa défaveur est telle que Le Monde interprète que la présence des parlementaires dans la campagne : Marie-Charlotte Garin, Sandrine Runel, Boris Tavernier, sert à occuper le devant de la scène et à porter le discours de campagne là où le maire peine à exister médiatiquement. Le Monde analyse que cette mobilisation vise à « combler le déficit d’image du maire sortant » auprès des électeurs.
Ainsi, à l’hiver 2025, le récit dominant est celui d’une victoire assurée. Dans l’imaginaire médiatique, la question n’est plus de savoir si Aulas gagnera, mais s’il peut l’emporter dès le premier tour. La couverture nationale, les sondages à 47 %, la Fête des Lumières comme consécration populaire, tout concourt à faire du candidat Aulas non plus un prétendant, mais un maire en attente d’investiture. C’est cette certitude, installée, diffusée, amplifiée, qui constitue le véritable visage de l’hubris. Une confiance si profonde dans l’inéluctabilité de la victoire qu’elle dispense, progressivement, de faire campagne.
Acte III – La Catastase et l’Anagnorisis : entre confrontation et résilience
La catastase désigne le moment de tension maximale où la chute devient possible. L’anagnorisis, elle, est la révélation : l’instant où les masques tombent, où les personnages se voient enfin tels qu’ils sont. Ces deux mouvements, dans le récit lyonnais du début de l’année 2026, se superposent et se nourrissent mutuellement. D’un côté, Aulas accumule les erreurs et les absences qui fissurent le mythe du sauveur providentiel. De l’autre, Doucet se transforme sous les yeux des médias et des lyonnais : le maire impopulaire et dogmatique de la caricature adverse devient, au fil des semaines, un candidat qui maîtrise ses dossiers, assume son bilan et incarne une certaine tradition humaniste lyonnaise.
C’est paradoxalement Jean-Michel Aulas qui, en voulant frapper fort sur son terrain de prédilection, la capacité à porter des projets d’envergure, offre à ses adversaires une première contre-attaque. Début janvier 2026, il annonce au Progrès son projet phare : un tunnel de 8 kilomètres sous la colline de Fourvière, reliant Tassin-la-Demi-Lune à Saint-Fons, pour un coût annoncé entre 1,6 et 2 milliards d’euros. La proposition déclenche une couverture médiatique sceptique. Les Échos qualifient le projet de « sacrée promesse » tout en soulignant l’absence de financement crédible. Le Figaro, titre sur un projet « attaqué de toutes parts ». Le Monde y voit le « symbole d’une campagne très clivée » qui expose deux visions irréconciliables de l’avenir de la ville. Les médias introduisent pour la première fois une dissonance entre la popularité d’Aulas dans les sondages et la crédibilité de son projet politique. La proposition est qualifiée de « projet d’un autre siècle » par les écologistes, « d’illusion politique » par le RN. Elle est même critiquée par le ministre des Transports lui-même, Philippe Tabarot, pourtant issu de LR : « Il y a plus de chances que l’OL remporte la Ligue des champions », ironise-t-il sur Public Sénat. Il reviendra sur ses propos par la suite dans une interview au Progrès en « ravalant son chapeau » selon Tribune de Lyon. Pour l’équipe de Doucet c’est, « pour la première fois un angle d’attaque clair,une mesure caricaturale du tout voiture et du tout béton. » relève Le Figaro. La proposition, conçue pour incarner l’ambition et le volontarisme, devient le symbole de l’impréparation tant il sera difficile pour Aulas d’expliquer son financement tout au long de la campagne.
Au terme d’une longue séquence programmatique diffusée dans les médias : fournitures scolaires gratuites, cantines de quartier, brigade anti-incivilités, bibliothèque de la Part-Dieu rénovée, Grégory Doucet tient son premier grand meeting le 17 janvier au Sucre, dans le quartier de la Confluence. 800 personnes selon l’organisation, une atmosphère de sursaut. La couverture de ce meeting révèle un changement de registre dans le traitement médiatique du maire sortant. Le Monde lui consacre un article de fond intitulé « le maire sortant espère déjouer les pronostics », montrant en creux la persistance du récit défavorable jusqu’à lors. Actu Lyon et l’AFP couvrent l’événement sous l’angle du « challenger » qui « cherche une dynamique ». Un cadrage qui, en positionnant Doucet comme outsider plutôt que comme maire sortant en difficulté, lui confère une forme de capital sympathie : celui du candidat que l’on donnait perdu depuis des mois et qui continue, malgré tout, de se battre. Sans le formuler explicitement, les médias commencent à construire les conditions narratives d’une possible surprise. Le Monde note que Doucet « a pris le contrepied de Jean-Michel Aulas », évitant délibérément l’attaque personnelle pour proposer « une ville apaisée et protectrice, une ville inclusive et hospitalière ». La stratégie est celle de la différenciation : là où Aulas propose le grand récit entrepreneurial, Doucet incarne la proximité, la continuité, la protection. La présence d’Amine Kessaci, militant marseillais dont le frère a été assassiné par des narcotrafiquants lui permet de s’emparer du thème sécuritaire sans adopter une rhétorique radicale. Mais c’est surtout en coulisses que le meeting dit quelque chose d’important : « Il est enfin entré dans le costume du candidat, on l’a poussé à entrer en campagne », confie Sandrine Runel, députée lyonnaise à Actu Lyon. Pour les journalistes, le maire n’était pas encore, à mi-janvier, pleinement en campagne. Les sondages, eux, confirment le statu quo mais laissent apparaître un frémissement : Aulas entre 44 et 47% et Doucet entre 25 et 30%. Le Parisien et Tribune de Lyon notent qu’Aulas « perd un peu de son avance ». C’est un premier souffle.
Le 12 février 2026, la mort de Quentin Deranque, jeune militant nationaliste de 23 ans, ébranle la campagne lyonnaise et en nationalise les enjeux. Le Huffington Post et Libération parlent « d’une campagne bousculée » et « percutée » qui « s’invite dans les municipales lyonnaises ». Certains candidats suspendent leur campagne. Pourtant, le 19 février, dans une tribune publiée sur Actu Lyon, Aulas « appelle solennellement le maire à afficher le portrait de Quentin au fronton de notre hôtel de ville ». La demande fait l’effet d’une bombe. Le Monde titre sur « le flou politique de Jean-Michel Aulas à la veille de la manifestation internationale de l’extrême droite radicale », observant que « à force de se vouloir consensuel, l’ancien patron de l’OL ne parvient pas à tenir une ligne claire ». La réponse de Doucet est immédiate sur BFM TV : « Dans la ville de Jean Moulin, la proposition de Jean-Michel Aulas relève de l’indécence ». Et d’ajouter : « On est dans la capitale de la Résistance. Mettre le portrait de quelqu’un qui, du fait de ses affiliations, ne me semble pas représenter l’histoire humaniste de Lyon, ne me semble pas approprié ». En quelques phrases, Doucet se place dans la filiation de l’héritage humaniste lyonnais et contraint Aulas à en être exclu. Lemaire sortant transforme un drame en bataille de légitimité historique, sur un terrain où il dispose d’un avantage structurel. Le candidat qui « n’est pas né à Lyon » devient le gardien de son histoire et de ses valeurs. Quelques semaines plus tard, Aulas concédera une « réaction immédiate » mal calibrée à défaut d’une erreur politique.
C’est le débat organisé par BFMTV et Le Figaro le 24 février qui constitue, dans le récit médiatique lyonnais, le moment de catastase, le point de non-retour. Aulas y est attendu : favori des intentions de vote au premier tour, il aborde l’exercice depuis une position de force. Il en sort fragilisé. Les séquences s’accumulent et tournent en boucle sur les réseaux sociaux. Dans l’une d’elles, Aulas affirme que Doucet a été « condamné par la justice » pour avoir arboré le drapeau palestinien sur l’Hôtel de Ville. « Renseignez-vous, vous êtes à côté de la plaque », répond Doucet, dans un silence télévisuel qui dépasse le million de vues. Sur le tunnel, il refuse d’endosser l’ampleur des coûts. Sur ses supposés liens avec des groupuscules d’extrême-droite, c’est le candidat UDR/RN qui répond à sa place. Sur les sans-papiers, il se contredit dans la même phrase. Des signaux d’alerte précédaient déjà le débat : quelques jours plus tôt, sur France Inter, interrogé sur la violence politique à Lyon, Aulas avait répondu « vous savez qu’on est aussi, malheureusement, la capitale des embouteillages », obligeant le journaliste à le relancer et à souligner que « ce n’est pas exactement le même sujet ». Georges Képénékian, ancien maire de Lyon et candidat divers centre, formulera après le débat dans un communiqué de presse le verdict le plus cinglant : la « bulle Aulas a explosé lorsque sont venues les questions concrètes. »
Actu Lyon parle de « naufrage » en titre. Le Huffington Post note qu’Aulas « a payé son statut de novice en politique sur la forme, et le flou de son programme sur le fond ». Face à lui, Doucet tranche : maîtrise des dossiers, assurance dans les réponses, bilan assumé. Ce que la presse locale avait longtemps décrit comme un maire « dogmatique » et « déconnecté » apparaît soudain, par contraste, comme un gestionnaire rigoureux face à un candidat trop peu préparé. Le lendemain, Aulas évoque sur ses réseaux sociaux sa « frustration » après ce « tout premier débat politique », un exercice « avec ses propres codes », avant d’ajouter : « Je ne viens pas du monde politique ». Cette phrase, qui aurait pu passer pour une marque de modestie et de nouveauté en début de campagne, sonne en février 2026 comme un aveu, celui d’un homme qui a brigué la mairie de la troisième ville de France sans en mesurer pleinement les exigences.
Suite au débat, la campagne d’Aulas s’estompe. Il annule son interview fixée de « longue date » à RCF Lyon. Il n’honore pas le débat organisé par Lyon Décideurs et Tribune de Lyon qui placent une chaise vide avec son nom pour marquer son absence. BFM Lyon pose la question publiquement : « Où est Jean-Michel Aulas ? » C’est Alexandre Dupalais, candidat UDR/RN, qui formule dans Le Figaro l’analyse la plus acérée : « Éviter les débats peut apparaître comme une marque de fébrilité. Depuis le débat, il est dans une position défensive qui tranche avec ce qu’il a été durant sa carrière, un homme à l’énergie folle qui va de l’avant. Ça révèle quelque chose de profond sur cette séquence pour lui ». Et Le Figaro d’enfoncer le clou : « Cette notoriété est aussi son talon d’Achille. Passé l’incarnation, que reste-t-il si le mythe local est ébranlé ? ». Cette absence contredit le récit qu’il avait construit depuis un an : celui de l’homme de contact et du candidat de terrain.
Ce rapport « problématique » à la presse locale est documenté tout au long de la campagne par les journalistes eux-mêmes. Les 3 et 5 février Arrêt sur images consacre une enquête en deux volets à ses « relations avec les journalistes », rappelant qu’elles « étaient déjà complexes quand le candidat était patron de club de football » : « Municipales : à Lyon, Aulas, chouchou des médias parisiens (1/2) » ; « Municipales : Aulas, l’homme qui n’aime pas (tous) les journalistes (2/2) ». Dans le même temps, le Club de la presse de Lyon accuse Aulas de « trier » et « d’écarter » des médias de certaines étapes de sa campagne pour la mairie de Lyon : « plusieurs médias ont été volontairement écartés, notamment Le Monde, Libération, Lyon décideurs, Lyon Capitale, Médiacités, Rue89Lyon, Tribune de Lyon lors d’une visite mercredi de M. Aulas dans le quartier populaire de La Duchère ». Mediacités publie le lendemain un article intitulé « Trier les journalistes : les très problématiques pratiques du candidat Aulas » retraçant une série de situations : journalistes non accrédités à son grand meeting de la Confluence, message « courroucé » de son responsable de communication après la publication d’article, procès intenté en diffamation contre Rue89 Lyon et son journaliste après la publication en octobre 2023 d’un article révélant qu’Aulas et son fils Alexandre étaient cofondateurs d’un terminal de luxe réservé aux jets privés à Miami, domicilié à travers un montage de sociétés offshores reliant le Delaware, les Îles Vierges britanniques et le Luxembourg. Poursuivi pour diffamation par la Holding familiale Holnest, Rue89 Lyon a été relaxé le 20 janvier 2026, le groupe ayant fait appel, le procès se déroulera en juin.
Par ailleurs, Aulas refuse de répondre à l’invitation du Club de la presse d’échanger avec les journalistes en leur proposant de reporter la rencontre « après les élections », avant de se raviser la dernière semaine précédant le premier tour, entretenant ce que RCF Lyon décrit comme une stratégie de « peur de trop s’exposer ». Autant de signaux qui alimentent, dans la presse lyonnaise comme nationale, un récit de fébrilité. Le Figaro y voit le signe d’une « démobilisation » possible d’un électorat qui « pourrait estimer que c’est gagné par avance ». Un effet pervers de l’hubris, où la certitude de victoire finit par décourager ceux qu’elle était censée mobiliser.
Les dernières semaines aggravent les dégâts. Une publication de Cœur Lyonnais raillant Georges Képénékian, ancien maire de Lyon et candidat : « il n’a jamais créé d’entreprise ni d’emplois ». Supprimé aussitôt, le post suscite une réaction unanimement hostile, y compris dans le camp de la droite. Il s’inscrit dans une série d’erreurs qui fissurent progressivement le mythe du candidat compétent et rassembleur. Interpellé par la candidate écologiste à la mairie du 3e arrondissement sur ses mesures contre les violences faites aux femmes, Aulas est « resté aussi vague que son programme » relève Libération. En écho, la présentation officielle du programme, fin février, n’est pas venue dissiper la confusion. Elle révèle de nouvelles lacunes : plusieurs mesures annoncées dans les semaines précédentes sont absentes, d’autres restent sans chiffrage précis. L’Express observe qu’interrogé sur ses propositions, le candidat « se montre évasif, laissant les journalistes et les Lyonnais croisés dans la rue repartir avec des réponses tantôt à côté de la plaque, tantôt inintelligibles ». Interrogé par BFM Lyon sur ce qu’il ferait en cas de défaite, il déclare ne pas souhaiter « du tout » siéger dans l’opposition. Une sortie rapportée par Le Parisien qui provoque la stupéfaction jusque dans son propre camp, son entourage devant aussitôt tempérer : « Il n’envisage pas d’être dans l’opposition parce qu’il se présente pour gagner. »
En miroir, la campagne de Doucet prend de l’ampleur sur le terrain. Il joue un match de football avec un maillot de l’OL aux côtés de François Ruffin, un symbole délibéré, qui dit à la fois la proximité revendiquée avec le territoire et la volonté de s’approprier l’imaginaire sportif lyonnais. Des soutiens centristes et ex-collombistes le rejoignent : Pierre Jamet, longtemps proche collaborateur de Michel Mercier, figure de centre-droit et président du Département du Rhône qui donna naissance avec Gérard Collomb à la Métropole de Lyon, publie une tribune dans Le Progrès en sa faveur. Louis Pelaez, conseiller métropolitain et proche de Gérard Collomb, annonce quant à lui qu’il ne votera pas pour les listes Aulas-Sarselli. Le maire sortant assume publiquement, lors du débat, la possibilité d’une alliance avec LFI au second tour : « Notre responsabilité sera d’entendre le message des Lyonnais. » Interrogé sur les propos de Mélenchon en meeting à Lyon considérés comme antisémites par une partie de la classe politique, il les qualifie « d’inappropriés » tout en maintenant l’option d’une alliance.
Les sondages enregistrent le basculement. De 47% contre 23% en octobre 2025, l’écart passe à 43% contre 35% début mars et enfin à 40% contre 36% dans le dernier sondage Cluster 17 publié à la veille du premier tour. Soit un écart réduit à quatre points, contre vingt-quatre, cinq mois plus tôt. Au second tour, les projections passent de 61/39 en novembre à 51/49 mi-mars. Actu Lyon titre sur un « sondage choc ». 20 Minutes et Lyon Capitale parlent déjà d’une « remontada de Doucet ». Ce basculement dans le cadrage médiatique est en lui-même un événement politique : en choisissant de raconter l’écart qui se réduit plutôt que l’avance qui persiste, les médias installent dans l’esprit des électeurs l’idée qu’une surprise est possible, contribuant ainsi, par un effet de récit, à créer les conditions de ce qu’ils décrivent.
Acte IV – La Catharsis : le dénouement d’un renversement historique
La catharsis se caractérise par le dénouement ou la purgation. C’est le moment où les tensions accumulées se résolvent et où le spectateur, ayant traversé les épreuves avec les personnages, peut enfin respirer. Lyon vit cette catharsis en deux temps : le soir du 22 mars, dans l’explosion de joie du Malting Pot et la dénégation du QG Aulas, puis le vendredi 27 mars, lors du conseil municipal d’installation, où le vaincu remet l’écharpe au vainqueur qu’il refuse encore de reconnaître pleinement. Entre ces deux moments, une semaine d’entre-deux-tours d’une violence politique rare, qui dit autant sur l’état de la démocratie locale que sur le caractère des personnages.
Le 15 mars au soir, la surprise est totale. Doucet arrive en tête avec 37,36 % des suffrages contre 36,78 % pour Aulas. Moins d’un point d’écart, mais une inversion symbolique considérable. Paris Match parle alors d’une « remontada inespérée » qui « crispe les partisans d’Aulas ». Le mot, jusqu’alors conditionnel et prudent dans la presse, devient soudainement un constat. Depuis son QG, Aulas file la métaphore footballistique du « match aller » et du « match retour ». Libération note qu’il mise désormais sur ses « chances tout à fait acceptables de pouvoir l’emporter ». Une formulation qui dit en creux le vertige d’un homme qui découvre que la victoire qu’il croyait acquise doit désormais se conquérir. Doucet, lui, depuis son QG de campagne lance : « Ce n’est pas qu’un résultat, c’est une dynamique et non, on ne l’arrêtera pas ».
L’accord « technique » avec LFI est annoncé dès le lundi suivant. Le Progrès résume la logique : « Pas d’accord programmatique. Pas de place dans l’exécutif. » La réaction du camp Aulas est immédiate, coordonnée et se veut assez puissante pour marquer toute la dernière semaine de campagne. « L’accord de la honte » : la formule est lancée dès le soir du premier tour et martelée sur tous les canaux de communication. Le Monde décrit « une ultime tactique » : se placer en recours contre « la dérive populiste » que représenterait LFI et instrumentaliser les liens supposés avec la Jeune Garde. Challenges décrit « des vidéos courtes et offensives » sur les réseaux sociaux et une montée en puissance numérique. Tribune de Lyon note que l’entre-deux-tours d’Aulas s’est résumé à « taper sur l’alliance » au détriment de tout contenu programmatique. Le point culminant de cette séquence est la distribution d’un tract dont le graphisme reprend délibérément les codes de l’Affiche rouge nazie de 1944, un montage de photos de Doucet, Mélenchon et Raphaël Arnault, fondateur de la Jeune Garde, sur fond rouge sang. Médiacité documente la référence. Tribune de Lyon parle d’une « campagne houleuse ». Par ailleurs, Aulas refuse le débat du second tour, invoquant l’alliance avec LFI. Le Figaro analyse l’esquive comme « une dérobade » aux yeux de « beaucoup » dans la capitale des Gaules en citant le sénateur écologiste Thomas Dossus : « À la médiocrité s’ajoute donc la lâcheté. »
Le jeudi 19 mars, le dernier acte de campagne d’Aulas résume la trajectoire entière. Il choisit de regarder le match de Ligue Europa entre l’OL et le Celta Vigo dans une brasserie de la place des Terreaux après avoir annoncé un grand rassemblement. Le Monde décrit la scène : « Chemise blanche, cravate noire, pochette et légion d’honneur au revers du costume », entouré de quelques colistiers et d’une « foule mêlant soutiens et curieux de passage ». L’OL s’incline 2-0. Le récit du Figaro note que le même homme qui, le 8 décembre, enchaînait les selfies dans la marée humaine de la Fête des Lumières, quitte ce soir-là, « la place des Terreaux entouré de gardes du corps, dans l’indifférence ». En miroir, la fin de campagne de Doucet est ciblée sur la mobilisation dans l’espace public. Son camp a réuni mardi soir près d’un millier de personnes place Louis Pradel pour un meeting et Challenges souligne le dernier tractage du maire sortant sur les berges du Rhône, « costume sur le dos, poignées de main à la chaîne », « pressant le pas au point de distancer parfois ses propres collaborateurs. » Deux fins de campagne, deux images et deux récits : d’un côté l’homme providentiel fragilisé qui n’a d’autre projet que de critiquer l’union de la gauche et des écologistes ; de l’autre le maire sortant présent dans l’espace public qui serre des mains jusqu’à la dernière seconde.
Le dimanche 22 mars, les premières estimations donnent Doucet à 54 %, un écart qui se resserra progressivement jusqu’au résultat définitif : 50,67 % contre 49,33 %, 2 762 voix d’écart. Le premier fait saillant de la couverture médiatique de cette victoire est l’omniprésence d’une même métaphore structurante : le terme « remontada » qui traverse l’ensemble des articles. Ce tropisme sportif s’explique en partie par la personnalité d’Aulas lui-même, dont l’identité publique est indissociable du football. La métaphore « match retour », utilisée par Aulas lui-même pour désigner le second tour, a été reprise et retournée contre lui par l’ensemble des médias. 20 Minutes note que « à l’image du club qu’il a présidé, il encaisse une défaite, sans la reconnaître encore », en référence à la défaite de l’OL contre Monaco le même soir.
Tous les médias s’accordent sur ce point : Doucet repart de loin. Le Monde souligne que « le maire écologiste n’était pas donné favori » et que « la gouvernance écologiste était critiquée ». Le récit du Figaro pousse cette description : « Grégory Doucet est KO. Il peine à comprendre les ressorts de son impopularité et ne sait pas par où attaquer son rival ». Le journal évoque même « la panique à l’hôtel de ville » après son lancement de candidature « à la va-vite ». Ce tableau d’un maire dépassé rend d’autant plus significative la remontada qui lui succède. Le récit de la transformation de Doucet est traité avec des degrés variables. Le Progrès, dans son article de portrait situe le tournant au meeting de janvier 2026, où Doucet « retire son costume de maire pour endosser celui de candidat », « descend de son vélo et se met à marcher. Moins rapide. Plus accessible ». Libération dessine un portrait plus statique, construisant l’image d’un élu en phase avec ses valeurs : « adepte de running et de jardinage » à l’opposé du « millionnaire Jean-Michel Aulas arc-bouté sur ses certitudes ». Les médias locaux, Tribune de Lyon et Actu Lyon apportent une dimension supplémentaire à ce portrait : celle du discours de victoire lui-même, retranscrit avec une attention particulière aux formules choisies par Doucet. « Quel qu’ait été votre choix démocratique, je serai le maire de tous les Lyonnais et de toutes les Lyonnaises », cite Tribune de Lyon qui dit l’essentiel de la posture que Doucet entend adopter pour son second mandat : celle du rassemblement. Lyon Décideurs relève quant à lui la promesse « d’être un maire à hauteur des habitant ».
Le récit de la remontada comporte toutefois une inflexion importante selon les médias. Pour les uns : Le Progrès, Rue89, Libération, Challenges, ce renversement est avant tout le produit d’un travail de terrain méthodique et d’un changement d’image de Doucet. Pour les autres : Le Figaro, L’Express, elle est davantage le résultat des erreurs d’Aulas. Autrement dit, une victoire par défaut davantage qu’une conquête méritée. Challenges propose sur ce point une lecture penchant du côté de Doucet : « Doucet, lui, a eu l’énergie de tout tenter pour regagner une ville qu’on disait perdue », selon les mots d’une proche d’Aulas, Béatrice de Montille. Tribune de Lyon propose une synthèse équilibrée, attribuant la victoire à « la posture d’humilité, la proximité avec les habitants et surtout le programme », selon les mots de la première adjointe Audrey Hénocque qui ancre l’explication du côté de la mobilisation de la campagne plutôt que des erreurs adverses. Et Libération d’abonder en ce sens : « Une courte avance qui doit autant à la dégringolade d’Aulas dans la dernière ligne qu’à la constance de l’engagement de Doucet ».
Pour autant, le cadrage dominant de la soirée électorale n’est pas tant les raisons de la victoire de Doucet que le renversement de pronostic. Ce qui, en creux, place Aulas comme le personnage central du récit, celui dont la chute donne sa densité dramatique à l’événement. Paradoxalement, le vaincu occupe davantage de place dans les colonnes des journaux. Sa « chute » est traitée avec une insistance qui tient à la fois à sa stature médiatique et à l’anomalie statistique que représente sa défaite. Le ton dominant est celui de l’autopsie. France Info consacre un article entier à « Comment Jean-Michel Aulas a fini par perdre le match des municipales à Lyon ». L’Express titre sur « Les leçons d’une campagne mal maîtrisée ». Le Progrès parle de « Comment Jean-Michel Aulas a perdu une élection imperdable ». Le Figaro recueille la formule d’un élu LR local : « C’est un accident industriel comme on n’en a probablement jamais vu ». Challenges choisit une épitaphe plus sobre tirée d’un chef d’entreprise lyonnais anonyme : « La politique, ça s’apprend ».
Sur les origines et la mécanique de la chute, Challenges ajoute une dimension temporelle décisive : « Il est sorti du bois trop tôt… Il a testé son capital politique un an avant l’élection. C’était trop long ». Cette lecture, celle d’une usure prématurée, d’un capital de notoriété consommé avant même d’avoir pu être converti en votes complète utilement le tableau des erreurs tactiques. Elle suggère que le problème d’Aulas n’était pas seulement programmatique ou communicationnel, mais chronologique : la durée même de la campagne a fini par révéler les limites du candidat. Les médias relèvent un enchaînement d’erreurs : le projet de tunnel routier, la proposition d’afficher le portrait de Quentin Deranque, les rétropédalages répétés, le débat télévisé raté du 24 février. Le récit du Figaro offre un accès aux coulisses : le media training de « plus d’une dizaine d’heures », le candidat « enseveli sous les éléments de langage », « la tête dans ses fiches, pas du tout naturel, tout embrouillé ». La formule d’un proche résume le paradoxe : « Il était tétanisé par la peur de dire une bêtise. Moralité, il n’avait pas confiance en lui alors que les gens veulent quelqu’un qui parle avec ses tripes ».
La couverture de la soirée électorale au QG d’Aulas est, en elle-même, un élément majeur du récit de défaite. Les médias présents sur place restituent une atmosphère de dénégation progressive qui dépasse le simple compte rendu factuel. Le Parisien donne le ton avec deux détails concrets : les bouteilles de champagne « restées au frais » comme le gâteau d’anniversaire « resté au frigo ». Des objets prévus pour une fête qui n’a pas eu lieu. Actu Lyon complète le tableau : « visages fermés », « larmes échappées », un jeune militant constatant dans « un rire jaune » que « eux ils ont une salle pleine et nous on n’arrive même pas à remplir une salle de réunion ». Libération, recueille des témoignages dont celui d’un retraité de 67 ans qui ne comprend pas comment « Doucet et ses crétins de colistiers » ont gagné. La séquence finale est racontée par France Info avec une précision horaire qui dit l’étirement de la dénégation : après l’annonce d’un recours et un discours de victoire partielle centré sur la Métropole, Aulas finit la soirée aux Docks 40 pour souffler ses 77 bougies « dans une étrange ambiance de victoire ». Tribune du Dimanche résume la dramaturgie émotionnelle de la soirée en quatre temps : « la déception, l’espoir, la joie, et enfin la colère ». Le recours annoncé reçoit partout un traitement sceptique : Le Monde note qu’Aulas « se réfugie dans les formules floues qui faisaient sa marque de président de l’OL lorsqu’il contestait les décisions des arbitres », Médiacité le cite s’agaçant d’être comparé « à un mauvais perdant ». Face à cette situation, la réplique de Doucet : « J’ai toute confiance dans les agents publics qui ont organisé ce scrutin », le place au-dessus de la mêlée.
Malgré tout, le dernier élément du récit médiatique réside dans la tension entre la victoire à l’arrachée et l’avertissement politique. Mediacité et Rue89 sont les plus explicites : la perte de la Métropole, collectivité aux 4 milliards d’euros de budget, compétente sur l’urbanisme, les transports et le social, rend le second mandat de Doucet structurellement plus difficile que le premier. Rue89 note que Doucet lui-même « n’ignore pas que son mandat sera rendu bien plus difficile avec la perte de la Métropole ». Médiacité et Tribune de Lyon parlent de « victoire en trompe-l’œil » ou de « demi-victoire pour la gauche ». Le Figaro analyse la future « cohabitation » comme une contrainte opérationnelle majeure : « Il faudra projet sur projet négocier désormais avec la métropole qui aujourd’hui est à droite ».
C’est le vendredi 27 mars qui offre au récit sa scène finale et sa plus puissante charge symbolique. Lors du conseil municipal d’installation, Jean-Michel Aulas, doyen du nouveau conseil en tant que membre le plus âgé, est tenu par la loi de présider la séance, d’organiser le vote et de remettre l’écharpe tricolore au maire élu. Il doit, en d’autres termes, consacrer par sa présence et par ses mains la victoire de celui qu’il refuse de reconnaître. Le Monde titre sur ce « moment rare » avec une ironie contenue : « Au pays de Guignol, le hasard est souvent facétieux. » RTL décrit la scène comme « insolite ». France 3 parle d’un « geste chargé de symbole. » Tous les médias soulignent la dimension rituelle de l’instant et son ironie constitutive. James Frazer, dans Le Rameau d’Or, décrit le rite du roi sacrifié : dans certaines mythologies, le roi vaincu doit participer au rituel de son propre remplacement pour que l’ordre social soit restauré. Aulas, ce vendredi 27 mars, accomplit malgré lui ce rite. Mais le vaincu ne s’y résout pas sans combattre. À peine l’écharpe remise, il prend la parole comme chef de l’opposition et lance, selon France 3 : « Vous avez l’écharpe du maire, mais plus toutes les clés de la ville. Les Lyonnaises et les Lyonnais vous ont placé sous tutelle démocratique. » RTL reprend la formule en titre. Le Monde note qu’il « entend rester au centre du jeu, sans rien perdre du goût du rapport de force. » Le discours fait allusion à sa vice-présidence à la Métropole, à la « concertation obligatoire », au « dialogue inévitable », autant de manières de signifier que la défaite n’est pas totale, que le pouvoir ne s’est pas entièrement déplacé. Face à lui, Doucet répond par l’apaisement et l’héritage : « L’humanisme est bien plus qu’un mot commode. C’est une manière de tenir ensemble ce qui paraît trop souvent opposé : l’autorité et la liberté, la transformation et la protection, l’ambition et la justice. » La formule, reprise par Le Monde, dit la posture du second mandat : le maire de la réconciliation possible.
Epilogue – Une leçon de communication que le mythe lyonnais nous enseigne
Ce que cette campagne électorale nous révèle va au-delà de l’échec d’un candidat et d’une équipe. Elle confirme que les stratégies de communication peuvent construire rapidement un mythe en politique. Barack Obama en 2008, Emmanuel Macron en 2017, Jacinda Ardern la même année ou encore Zohran Mamdani en 2025 : autant de figures qui ont su, en un temps court et contraint, cristalliser une attente collective, incarner un récit et convertir une dynamique en victoire électorale. Mais ce que la situation lyonnaise démontre, c’est la fragilité constitutive du mythe reposant sur l’image et la forme. Car les mêmes outils qui permettent de construire un mythe peuvent le déconstruire encore plus vite. Le président de la République actuel en est lui-même l’illustration : le mythe de 2017, celui du « en même temps » et du dépassement des clivages, s’est progressivement érodé au contact des crises et des contradictions entre la posture et l’action. Aulas en offre une version accélérée et localisée : en moins d’un an, le mythe s’est fracassé sur le réel de la confrontation démocratique.
La question qui s’ouvre alors est celle-ci : comment construire un mythe politique qui dure ? La réponse que la campagne lyonnaise esquisse n’est pas celle du personnage le plus providentiel ou de la communication la plus habile, c’est celle de la congruence. Ce concept, que le psychologue humaniste américain Carl Rogers plaçait au cœur de sa théorie de la personnalité, désigne l’alignement entre nos pensées, nos ressentis, nos paroles et nos actions. L’accord entre ce qu’une personne est et ce qu’elle projette aux autres.
Aulas en politique est né d’un mythe puissant mais fragile dans ses fondations : celui d’un homme de la société civile, au-dessus des partis, portant le bon sens contre l’idéologie. Ce qui ne correspondait ni à ses alliances, ni à son programme, ni à sa maîtrise des dossiers. Doucet, à l’inverse, portait un récit cohérent avec ce qu’il était : un maire méthodique, fidèle à ses engagements, capable d’assumer son bilan.
C’est ce rapport à la vérité, dans les débats comme dans les programmes, dans les promesses comme dans les aveux d’impuissance, qui construit ou détruit la confiance des citoyens dans le cadre temporel d’une élection comme sur le temps long de l’exercice du pouvoir. Ainsi, les mythes politiques qui durent sont les plus vrais, au sens de cette congruence entre l’image, le discours et l’action. Comme cette analyse médiatique l’a montré, les mêmes outils qui amplifient un mythe en révèlent aussi les fissures et c’est souvent la réalité qui finit par l’emporter.
Références
Acte I
Acte II
- LA CROIX, Eve Guyot. Municipales 2026 : face à Jean-Michel Aulas, la gauche lyonnaise tente d’organiser la riposte. Publié le 21 novembre 2025 à 17h55.
- LYON CAPITALE, Nathan Chaize. Municipales 2026 : Jean-Michel Aulas dévoile des propositions pour les femmes à Lyon. Publié le 25 novembre 2025 à 17h51.