Au lendemain du premier tour, les enseignements sont nombreux mais un, en particulier, ressort nettement : la stratégie de tension assumée par LFI s’avère électoralement rentable. Elle donne raison, à ce stade, aux choix stratégiques de Jean-Luc Mélenchon puisqu’on observe une capacité de La France insoumise dans les villes de plus de 100 000 habitants à perturber les réélections des exécutifs socialistes ou verts. A Saint-Denis, LFI l’emporte dès le premier tour. À Roubaix, David Guiraud frôle les 50%. Ailleurs, les Insoumis pèseront décisivement sur l’issue du scrutin comme à Limoges (26,2 %), où LFI devance le PS, à Rennes et à Lille où elle peut faire chuter la gauche. À Toulouse, François Piquemal arrive en deuxième position avec 24,7 %, derrière la droite qui conserve la tête à 37,8 %, et a annoncé le ralliement du candidat PS derrière lui. À Paris, Sophia Chikirou, qui se maintient au second tour, est susceptible d’empêcher la victoire d’Emmanuel Grégoire. À Marseille, Sébastien Delogu, qui a accepté de se retirer face au danger de la victoire du candidat RN Franck Allisio, est fort de 12% des voix et peut désormais se targuer d’avoir pesé significativement sur le second tour. Ces élections municipales montrent que le pari des Insoumis de « tuer » le Parti Socialiste n’est pas perdu. Le 22 mars sera une date cruciale dans le bras de fer entamé par Jean-Luc Mélenchon avec la gauche non lfiste. Elle donnera le ton en vue de la présidentielle de 2027 qui commencera, officieusement, dès le lundi 23 mars.
Malgré des outrances répétées, un antisémitisme désormais difficile à nier et une forme de complaisance à l’égard de certaines violences, LFI séduit un électorat jeune et un électorat communautaire qui semblent imperméables à ses dérapages. Alors que l’on pensait que les dernières polémiques et dérapages allaient leur nuire, les Insoumis démontrent que leur stratégie de rupture reste efficace dans les grandes villes et les banlieues avec des scores qui dépassent la barre fatidique des 10% leur permettant de se maintenir au second tour pour faire chuter la gauche, quand, en parallèle, le bloc central disparaît en anticipation de la fin du décennat macroniste. L’affaiblissement des partis de gouvernement a ouvert la voie à des partis populistes et extrémistes, à droite comme à gauche. Ils ont ainsi laissé à LFI et au RN l’espace nécessaire pour devenir les deux grands pôles contestataires de notre vie politique, comme le furent sous la IVe République le Parti communiste et le RPF gaulliste , qui décriaient le fonctionnement de ladite république. Tous ces électeurs en colère sont désormais fidèles à ces deux partis qui en récoltent les fruits, au détriment d’une vieille classe politique usée et sans idée.
La spécificité LFI
LFI a pour elle ce que beaucoup d’autres partis ont perdu, à savoir une stratégie et une discipline de fer. Ce qui veut dire que le mouvement arme idéologiquement ses élus, forme ses militants à une discipline stricte et est obsédé par la communication et l’action politique de rue. LFI possède également ce que les autres partis, hormis le RN, n’ont pas : un chef incontesté, des lieutenants rôdés, une stratégie fondée sur une sociologie électorale bien identifiée (grandes villes, jeunesse diplômée, électorats populaires fragmentés, minorités politisées), de la radicalité dans les propositions, des polémiques médiatiques pour mobiliser, cliver, susciter un intérêt et un sentiment d’appartenance face aux partis qui périclitent et font de la politique une affaire de comptabilité. Comme l’écrivait Trotski dans son journal d’exil, « un parti ne vit pas de la seule discussion, mais de l’action, de l’expérience et même de ses erreurs. » C’est précisément ce que LFI a compris avant les autres.
LFI relève d’une forme d’organisation politique non démocratique, presque léniniste, c’est-à-dire d’une manière telle que tout converge vers le même but : prendre le pouvoir par les urnes ou tenir la rue. Dans un pays marqué par la monarchie de droit divin, le Comité de salut public, le Consulat, l’Empire et, plus récemment, une monarchie présidentielle, c’est toujours l’incarnation qui prime. C’est elle qui autorise les colères, les décisions arbitraires, les exclusions, voire une certaine violence politique, pourvu que le succès soit au rendez-vous. Pourquoi Jean-Luc Mélenchon est-il un chef incontesté ? Parce qu’il a patiemment construit son autorité : il a pensé son combat, l’a théorisé, rompu avec son parti d’origine pour tracer seul sa voie, imposer sa ligne et conquérir une légitimité. Cette légitimité lui donne les pleins pouvoirs au sein de son mouvement. Il a surtout parfaitement compris que, dans le système politique français, seule la personnalité la plus forte finit par dominer, y compris face à l’ensemble des autres partis. Un darwinisme politique assumé.
Par voie de conséquence, la gauche est dans une impasse du fait de la capacité de nuisance de LFI mais elle pourra s’émanciper le jour où elle aura une incarnation suffisamment forte. Jean-Luc Mélenchon apparaît fort et dominateur, moins par sa force propre que par la faiblesse de ses adversaires de gauche et d’ailleurs qui manquent d’envergure et d’une véritable profondeur intellectuelle. Le jour où le Parti socialiste, ou un autre parti de gauche ambitieux, sera dirigé par une personnalité capable de théoriser son action, de proposer une vision audacieuse et de tracer des perspectives claires pour l’avenir, alors La France insoumise et Mélenchon perdront de leur éclat.
Alors que les partis se meurent avec de moins en moins d’idées, de cadres et de militants, les Insoumis, eux, jouent la carte de la discipline léniniste, dans une tradition qui puise clairement dans des réflexes d’organisation hérités du trotskysme. L’Institut la Boétie se veut un lieu d’élaboration intellectuelle de haut-niveau et un outil d’éducation populaire. Ce sont désormais les partis les plus populistes qui forment et ‘éduquent’ leur base militante, là où les autres n’investissent presque plus dans la formation de futurs cadres, conseillers ou ministres.
L’époque est à la radicalité, au regard du contexte économique, social, identitaire, intérieur et international. Il y a une demande entendue par LFI et le RN et c’est pourquoi les partis qui adoptent des attitudes passives ne cessent de perdre du terrain.
Jusqu’à présent, les sondages pour 2027 prédisent que dans un second tour qui opposerait Jordan Bardella à Jean-Luc Mélenchon. Ce dernier serait sévèrement battu1, mais il s’en moque complètement, ce qu’il veut c’est imposer son hégémonie sur la gauche, et détruire la gauche modérée. Une victoire de l’extrême-droite s’inscrit parfaitement dans sa stratégie du chaos. Être présent au second tour pour prouver qu’entre LFI et le RN, il n’y a rien est son objectif ultime. Ce tour de chauffe municipal est une étape importante dans cette stratégie.