D’ici quelques années, quelques mois ou quelques jours, un séisme de grande ampleur, financier, économique et social va dévaster le monde, en commençant par l’effondrement des valeurs numériques. Il ne s’agira pas simplement d’un krach car il n’est pas question d’une simple bulle. On entend de plus en plus souvent l’expression « bulle de l’IA » mais le diagnostic n’est pas le bon. Il ne faut pas regarder seulement ce qui se passe en surface depuis le lancement de Chat GPT, il y a 3 ans. Il faut plonger plus profond pour analyser les craquements qui se produisent depuis des décennies au fond de l’océan numérique et qui annoncent un véritable séisme.
Le numérique est en effet une vieille histoire qui avance par cycles de près d’un quart de siècle. Il y a eu le cycle de l’ordinateur (1936-1960), celui de l’informatique de gestion (1960-1984) et celui d’Internet, ouvrant le numérique à des milliards de personnes (1984-2008). Nous sommes actuellement dans un quatrième cycle, celui de la Data et de l’Intelligence Artificielle. Le séisme que nous allons connaître provient d’une accumulation gigantesque de capital reposant sur un socle d’une grande fragilité. Cette concentration sans précédent du capital s’est produite durant le cycle actuel. En 2010, les 5 premières capitalisations mondiales pesaient ensemble 1200 milliards de dollars. Quinze ans plus tard, en 2025, elles pèsent 17 000 milliards, quatorze fois plus ! Et elles sont toutes les 5 concentrées dans le numérique : Nvidia, Microsoft, Apple, Google, Amazon. La puissance de ces firmes paraît titanesque, leurs dirigeants sont proches du pouvoir politique et elles semblent là pour l’éternité. Il s’agit pourtant de colosses aux pieds d’argile, tant leurs bases sont fragilisées par le jeu combiné de trois failles qui s’étaient creusées dès les cycles antérieurs.
Une faille technologique, tout d’abord : l’archaïsme de l’architecturesur laquelle s’est bâtie leur puissance. D’une manière ou d’une autre, ces grands acteurs du numérique se sont en effet construits sur une technologie qui favorisait la centralisation des données, avant la concentration du capital. En 1969, la révolution d’Internet reposait sur un principe d’horizontalité qui faisait que chacun pouvait être tour à tour émetteur et récepteur : son protocole était dit P2P, pair-à-pair. Mais la généralisation de l’usage du réseau a été liée à l’adjonction, vingt ans plus tard – en 1989 -, d’une couche logicielle facilitant le recours au numérique par le très grand public, le Web. Fondé sur un modèle client-serveur, concentrant l’intelligence et les données sur les principaux nœuds du réseau, le Web avait l’avantage d’ouvrir Internet à des utilisateurs peu formés et équipés d’outils simples d’emploi comme les smartphones. Cette architecture a cependant engendré un retour à la centralisation et une profonde régression d’où sont issus les Titans actuels. Or, à l’heure de l’IA, le balancier repart aujourd’hui dans l’autre sens. Cela peut sembler paradoxal mais, même si les modèles actuels d’IA générative ont bénéficié de la centralisation des données pour s’entrainer, ils permettent une telle simplification des interfaces qu’il devient à nouveau possible de décentraliser l’intelligence et les données au niveau des utilisateurs finaux. Sur le modèle de ce que permettent des plateformes comme Lotus Notes depuis des décennies, on peut imaginer avec l’IA une sorte de « réplication » à l’échelle mondiale, synchronisant tous les ordinateurs du globe sans passer par un centre. Le stock de capital accumulé durant ces quinze dernières années dans la main des hyperscalers et des géants-orchestrateurs leur suffira-t-il pour se protéger d’un tel risque et prendre le contrôle de la vague déstabilisatrice que l’IA représente pour eux ?
Il faut tenir compte d’une deuxième faille, d’ordre économique : la timidité et la lenteur pour engager une vraie transformation numérique. Le blocage se voit à tous les stades du cycle : naissance, croissance, maturité. Le cycle naît en 2008 d’une crise financière, la crise des « subprimes », la plus grave crise que le monde ait connu depuis 1929. Avec le recul, on peut l’analyser comme une maladie infantile de la data. Tout part en effet de l’innovation que constituait l’accumulation d’une masse gigantesque de données pour analyser la capacité des ménages à rembourser des crédits, au lieu de s’appuyer sur des scores statistiques simples et mutualisés. Cette façon de faire élargit la demande solvable et permet une croissance fulgurante à un nouvel entrant qui deviendra Capital One. La plupart des banques ne maîtrisaient pas ces techniques mais n’ont pas eu, pour autant, la sagesse d’attendre. Au lieu de se transformer et de maîtriser le Big Data, elles se ruèrent sans méthode sur ce nouveau marché et amplifièrent la catastrophe en utilisant le numérique de façon perverse, pour dissimuler leurs erreurs et disséminer les mauvais crédits qu’elles avaient consenti. C’est cette ruée maladroite qui a provoqué la crise de 2008.
Avant d’être le pétrole d’une nouvelle croissance, les données se révèlent ainsi comme une matière inflammable. Aussi, lorsque l’économie est repartie, il y a 15 ans, à coups de milliards injectés par les banques centrales, la croissance numérique s’est construite sur une base très étroite. Les entreprises traditionnelles se voulaient très prudentes, alors que les personnes s’équipaient rapidement. Ce sont les marchés B2C qui ont alors concentré la transformation numérique. On ne pouvait pourtant pas croire que la révolution technologique allait durablement se fonder sur la seule appropriation du marché mondial de la publicité ! Celui-ci pèse 7 à 800 milliards de dollars, ce qui n’est pas rien. Mais cela ne représente que 0,6 à 0,8% du PIB mondial, hors de proportion avec l’ambition qu’il faut désormais avoir avec l’IA. C’est prioritairement sur les recettes de ce marché limité que continuent cependant de tabler les géants du numérique, alors qu’il faudrait aujourd’hui élargir le spectre et trouver des modèles de rentabilité adaptés à la diversité des secteurs d’activité : industries manufacturières, chimie, transport, énergie, agriculture, industries créatives, économie circulaire, services publics.
Le stade de la maturité a été atteint, lorsque Nvidia, la firme qui produit les processeurs de l’IA, a été la première entreprise de l’histoire à crever le plafond d’une capitalisation de 5000 milliards de dollars. Jusqu’où cela peut-il aller ? On estime que le chiffre d’affaires des entreprises de l’IA devrait être dix fois supérieur à ce qu’il est pour justifier ces niveaux de valorisation. La formation d’une bulle boursière est d’autant plus manifeste que des relations croisées et des boucles opaques se sont développées entre les principales valeurs, les unes tirant avantage de leurs fortes capitalisations pour investir dans les autres, en contrepartie de commandes que les secondes passent aux premières pour conforter leurs survalorisations…
S’il faut s’attendre à un vrai séisme, c’est que le numérique est miné par une troisième et dernière faille : la faille écologique. À deux niveaux. Au niveau, tout d’abord, de l’électricité, de l’eau, des terres rares que mobilise le déploiement des data centers et de l’infrastructure numérique. Aux États-Unis, selon l’AIE, leur consommation électrique dépassera en 2030 celle des industries électro-intensives. Avec la crise écologique actuelle, ce gaspillage est évidemment une impasse. C’est d’ailleurs sur cette faiblesse des opérateurs américains que tente de miser un acteur chinois comme Deepseek, lorsqu’il met en avant une méthode d’apprentissage de son IA moins gourmande en ressources. Quoi qu’il en soit, il s’ajoute une faille de second niveau, celle de l’écologie même des données. Au risque des fake news, s’ajoute désormais – avec l’IA – l’incertitude de ne plus savoir si l’on est face à une information d’origine humaine ou artificielle. Le problème est si lourd qu’il pourrait déboucher sur une dépréciation de la valeur qu’engendre le moissonnage centralisé des données. On peut faire la comparaison avec la crise écologique : lorsqu’un sol a été trop labouré, trop enrichi d’intrants chimiques, trop arrosé de pesticides, il perd sa qualité de tissu vivant, il devient infertile. Ne va-t-on pas aujourd’hui vers des datas infertiles ? C’est tout ce qui fait la valeur des Titans du numérique qui va rapidement s’effondrer.
Les répercussions d’un séisme numérique seront considérables. Pas seulement pour l’économie, mais aussi pour la société, la culture et l’avenir de la démocratie. Que ce soit aux États-Unis ou en Chine, sentant le vent se lever, les grands prédateurs du numérique se sont déjà rapprochés des États. Quelles seront les limites si, au milieu de la tempête, ils jouent le tout pour le tout et savent se rendre indispensables en poussant toujours plus loin le potentiel des drones, des IA et des nanotechnologies non pour accompagner, renforcer et émanciper mais pour observer, survoler, écouter, contrôler, éliminer ? Anticiper ce qui va se produire, imaginer des réponses et des contrefeux devrait être désormais, tout particulièrement en Europe, un grand enjeu du débat politique.