Débat

Illusions de la délibération ou impuissance de la décision ?

Il est impossible de débattre dans un espace public dominé par des réseaux sociaux générateurs de clashs et de fakenews. Nous ne pouvons maintenir la promesse démocratique dans ces conditions, si nous ne pouvons plus débattre ni prendre des décisions politiques. Mais la crise démocratique vient-elle d’abord de la disparition du cadre public de la discussion ou de notre incapacité à prendre des décisions après avoir délibéré ?

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Publié le 12 juillet 2026

L’autodestruction de la démocratie du public

Bernard Manin nous a quittés en novembre 2024. Il était notre ami. Pendant des années, nous avons conversé avec lui, et nous mesurons encore à quel point son regard nous manque : la clarté, l'humour, la patience du concept. Il était aussi le penseur qui a le mieux compris la démocratie représentative et sa métamorphose en « démocratie du public ». Ce sont ses concepts qui structurent cet article, et ce sont ses derniers travaux, sur la délibération et le principe du contradictoire, que nous cherchons ici à prolonger — jusqu'à des conclusions qu'il aurait peut-être contestées, avec cette précision souriante qui rendait toute discussion avec lui si précieuse. Ce texte lui est dédié.
Cet article est publié simultanément par Telos

Il y a trente ans, Bernard Manin rassurait : l’affaiblissement des partis politiques, expliquait-il dans les Principes du gouvernement représentatif1, n’était pas une crise de la démocratie représentative mais sa métamorphose : à la « démocratie de partis » succédait une « démocratie du public », dans laquelle les électeurs choisissent une personne plus qu’un programme, mais où les quatre principes du gouvernement représentatif — l’élection des gouvernants, leur marge d’indépendance à l’égard des gouvernés, la liberté de l’opinion publique et l’épreuve de la discussion — demeurent intacts2. Son ami Adam Przeworski, avec lequel il a travaillé pendant de longues années à Chicago puis à New York, tient encore aujourd’hui cette position. Dans un entretien publié en avril 2026 par le European Center for Populism Studies3, il reconnaît des changements sans précédent — affaiblissement des partis, instabilité des systèmes partisans, émergence de nouveaux partis, notamment à droite — mais refuse d’y voir un effondrement de la démocratie : il n’y lit qu’une modification des configurations internes de régimes qui ont toujours vécu de conflit, de contestation et d’insatisfaction.

Et pourtant. Dans les trois plus grandes démocraties européennes, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, les partis populistes sont en tête des intentions de vote. Aux États-Unis, Donald Trump a transformé le parti républicain en une organisation entièrement dévouée à sa personne. Le paradoxe que nous voulons examiner est le suivant : la démocratie du public s’est réalisée exactement comme Manin l’avait décrite, et c’est cette réalisation même qui est en train de la détruire.

Les deux diagnostics qui sont habituellement instruits séparément — celui de l’affaiblissement des partis politiques et celui de la toxicité du nouveau régime médiatique — décrivent en réalité les deux faces d’un même phénomène. Le premier explique ce qui arrive aux organisations et aux élites de la démocratie représentative ; le second explique pourquoi cela leur arrive maintenant, à cette vitesse et avec cette violence. Les quatre principes du gouvernement représentatif décrits par Bernard Manin sont érodés par cette dynamique et aucun ne fonctionne plus comme il le décrivait. Manin lui-même, du reste, avait pressenti cette fragilité : ses derniers travaux, réunis après sa mort dans La Délibération politique4, établissent que le débat contradictoire ne surgit pas naturellement, même en démocratie, et que là où il n’est pas institué, la discussion renforce la polarisation et le conformisme. C’est ce fil que nous suivrons jusqu’au bout.

La démocratie du public s’est réalisée

L’affaiblissement des partis a deux causes distinctes, dont les effets ont convergé vers une même tendance : la personnalisation du pouvoir.

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La première est la crise de l’institution parlementaire, dont les partis constituent les principaux outils de fonctionnement. Nicolas Roussellier l’a montrée pour la France dans La Force de gouverner5 : le Parlement ne participe plus à la souveraineté nationale, il n’exprime plus « la volonté nationale », il n’est plus le lieu de la décision. « La logique de la démocratie exécutive aboutit à inhiber le rôle du parlement et à maximiser le rôle du gouvernement », écrit-il, avant de conclure : « La démocratie exécutive contemporaine représente une forme de réhabilitation de ce “pouvoir personnel” que des générations de républicains avaient appris à détester. » Cette démocratie exécutive n’est d’ailleurs pas épargnée par la crise : l’usure de plus en plus rapide de la popularité des chefs d’État et de gouvernement traduit la difficulté croissante de gouverner.

La seconde cause est la personnalisation du choix électoral, que Manin avait théorisée dès 1995. « Les électeurs votent de plus en plus pour une personne et non plus seulement pour un parti ou un programme », observait-il. Le candidat peut se faire connaître sans passer par la médiation des organisations militantes ; les partis tendent à devenir des instruments au service d’un leader, qui se libère du contrôle partisan. « L’âge des militants et des hommes d’appareil est passé. » Le nombre d’adhérents diminue, la volatilité électorale augmente, et ce sont de plus en plus les leaders eux-mêmes qui façonnent leur électorat.

Cette évolution a produit une forme organisationnelle nouvelle : le parti personnel. En dix ans, Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon et Édouard Philippe ont chacun créé une organisation dont la fonction première est de porter leur ambition présidentielle, en écartant l’hypothèse de primaires partisanes. La personnalisation du pouvoir dans les partis est certes aussi ancienne que la Ve République — Giscard d’Estaing avec l’UDF, Mitterrand avec le Parti socialiste, Chirac avec le RPR — mais il s’agissait alors de refondations de partis existants, qui n’étaient pas les coquilles vides d’aujourd’hui. Une seconde forme est apparue aux États-Unis : la capture. Donald Trump s’est emparé du Parti républicain et l’a transformé en une organisation totalement dévouée à sa personne. Ces évolutions sont plus lentes dans les régimes parlementaires, mais elles vont dans le même sens, comme le montre l’exemple de Giorgia Meloni en Italie.

Écoutons Bernard Cazeneuve annonçant récemment sa candidature à l’élection présidentielle : « Tous les appareils politiques ont perdu la confiance des Français qu’il nous faut rassembler. Volontairement je me tiens à distance de leurs combinaisons. […] Je me refuse à m’épuiser en manœuvres. » L’ancien premier ministre socialiste reprend le discours d’Emmanuel Macron partant à la conquête du pouvoir en 2017, que celui-ci avait lui-même repris du général de Gaulle. Aux yeux des aspirants à l’exercice du pouvoir, les partis ne sont pas seulement inutiles : ils sont nuisibles.

Faut-il s’en alarmer ? Manin répondait par la négative : dans la démocratie du public, les représentants continuent d’être élus par les citoyens, et c’est l’essentiel. Mais son propre cadre d’analyse permet d’aller plus loin que sa conclusion. Car la démocratie représentative ne se réduit pas à sa composante démocratique, le suffrage universel. Elle comporte aussi — Manin l’a établi mieux que personne — une composante aristocratique, qui n’est pas une excroissance maligne du système mais l’un de ses éléments constitutifs. « Le gouvernement représentatif a été institué avec la claire conscience que les représentants élus seraient et devraient être des citoyens distingués, socialement distincts de ceux qui les élisaient », écrivait-il, rappelant que pour Platon et Aristote l’élection était une méthode aristocratique. Il suivait Aristote, pour qui, dans une constitution où le mélange est bien fait, « il faut qu’il semble y avoir deux régimes et aucun des deux ».

Or, si la légitimité du suffrage universel n’est jamais contestée, celle de la composante aristocratique l’a toujours été. Roberto Michels blâmait la nature oligarchique des partis politiques6. Robespierre dénonçait « la perfide tranquillité du despotisme représentatif ». Raymond Aron se demandait, dans Démocratie et totalitarisme7, s’il n’y avait pas « une contradiction entre l’avènement des masses et la nature des régimes constitutionnels élaborés et pratiqués par la bourgeoisie ». Cette critique récurrente révèle une fragilité intrinsèque du régime : la délégation du pouvoir s’opère plus facilement, presque plus naturellement, au profit d’un leader charismatique — auquel il est aisé de s’identifier, avec lequel on croit tisser un lien personnel — qu’au profit d’une classe politique communément soupçonnée de corruption, de captation du pouvoir, d’inefficacité et d’opacité. Les leaders populistes exploitent méthodiquement ce soupçon : ils prennent le peuple à témoin de la trahison de ses représentants, « coupés du peuple », et promettent d’y répondre du seul fait qu’ils lui ressembleraient. Le baromètre annuel réalisé par Ipsos pour le Conseil économique, social et environnemental donne la mesure de ce discrédit : 76 % des Français considèrent que « tous les hommes et femmes politiques sont déconnectés des réalités des citoyens »8.

À cette délégitimation s’ajoute une question rarement posée : celle de la qualité de la classe politique. Joseph Schumpeter, pour qui la démocratie représentative était essentiellement « le règne du politicien »9, en faisait une condition centrale du bon fonctionnement du régime : il faut « l’existence d’une strate dont les éléments s’orientent tout naturellement vers la politique », capable de transmettre aux nouveaux venus « les traditions inspirées par l’expérience » ainsi qu’« un code professionnel et un fonds commun d’opinions ». Le métier politique doit attirer les meilleurs. Est-ce le cas ? Nous ne disposons pas de données comparatives sur les qualifications des personnels politiques, mais tout indique — c’est une inférence, nous l’assumons — que la carrière politique recrute plus difficilement qu’autrefois, notamment en France : image dégradée de la fonction, rétributions symboliques faibles, rémunérations sans rapport avec celles qu’offrent les carrières concurrentes aux plus diplômés, exigences considérables, risques judiciaires importants, harcèlement sur les réseaux sociaux mais aussi dans la vie réelle, et pouvoir amoindri par la crise du parlementarisme. Il est logique que les jeunes les plus talentueux s’éloignent de la politique.

Une dernière condition est décisive : ce que Schumpeter appelait l’auto-contrôle des représentants et des citoyens. Les politiciens doivent « résister à la tentation de renverser ou d’embarrasser le gouvernement chaque fois qu’ils sont en mesure de le faire ». « La violation de cette auto-contrainte annonce le commencement de la fin d’une démocratie. » Les électeurs, de leur côté, doivent respecter la division du travail entre eux-mêmes et ceux qu’ils élisent, et ne pas leur retirer trop facilement leur confiance dans l’intervalle des élections. Steven Levitsky et Daniel Ziblatt ont reformulé cette intuition : la démocratie américaine n’est demeurée forte qu’aussi longtemps que ses partis et ses présidents ont respecté un ensemble de règles non écrites10. Aron écrivait dans le même sens que la stabilité politique avait pour condition fondamentale l’accord entre les règles constitutionnelles et les partis.

Or cet auto-contrôle fait aujourd’hui défaut, à la classe politique comme à une large partie de l’électorat. Le constat est établi. Mais pourquoi cède-t-il maintenant, partout, en même temps ? Pour répondre, il faut quitter le terrain des institutions et regarder ce qui organise désormais la formation des opinions.

La machine à produire du dissensus

Un nouveau régime médiatique a succédé à celui où les grandes chaînes de télévision et la presse généraliste dominaient l’espace public. Il se caractérise par l’hégémonie des réseaux sociaux et des médias d’opinion, et par un principe de fonctionnement : la recherche du dissensus. Pour maximiser l’engagement des utilisateurs, les algorithmes des plateformes privilégient les contenus qui choquent et suscitent l’indignation. L’affrontement prend le pas sur la discussion. L’opinion devient une affirmation de soi plutôt qu’un dialogue, et l’opinion de l’autre est diabolisée. Les médias d’opinion les plus radicaux s’emparent de l’agenda politique grâce à la caisse de résonance que leur offrent les réseaux sociaux. Or, chez Manin, la démocratie du public est définie par la centralité des médias : la mutation du régime médiatique n’est donc pas un choc externe, c’est l’organe central du système qui se retourne contre lui.

Cette différence n’est pas une affaire de mœurs, c’est une affaire de modèle économique. Dans l’ancien régime médiatique, les grands médias offraient à une large majorité de citoyens une base commune d’information et structuraient l’agenda politique. Leur modèle les incitait à toucher le public le plus large possible ; la conception dominante du journalisme était celle d’une information objective ; leur financement, par la publicité ou par des ressources publiques, favorisait la recherche du consensus car il fallait ne s’aliéner aucun public. La principale critique qui leur était faite était de ne pas couvrir suffisamment les points de vue dissidents ou extrêmes.

Le modèle des plateformes conduit au contraire à personnaliser et à individualiser l’information, au point que certains utilisateurs se voient proposer des contenus complotistes quand d’autres reçoivent une information rigoureuse. La polarisation n’y est pas un accident : elle est le produit. Et l’intelligence artificielle générative amplifie encore le phénomène, en multipliant le nombre de messages produits quotidiennement et en industrialisant la fabrication de fausses informations.

Quels effets sur les citoyens ? Une étude qualitative réalisée par l’institut BVA pour La Grande Conversation à l’automne 2021, avant l’élection présidentielle, donne la mesure du problème11. Interrogés sur la manière dont ils confronteraient leurs opinions à celles des autres pendant la campagne, les cinquante citoyens de l’échantillon envisageaient surtout des discussions avec leurs proches, dans un cadre familial ou amical. À l’exception de quelques-uns des plus jeunes, les réseaux sociaux ne leur apparaissaient pas comme un espace acceptable pour débattre de politique. « Les réseaux sociaux, qui auraient pu être la meilleure des choses, sont en réalité la pire : peu d’analyse, peu de réflexion approfondie, mais des affirmations péremptoires et des insultes », résume un participant. L’espace public structuré par le nouveau régime médiatique est de plus en plus polarisé, mais l’espace privé des conversations demeure mesuré et civil. Les réseaux sociaux ne reflètent ni la sensibilité politique réelle des citoyens ni leurs échanges ordinaires — les discussions politiques sur X ou TikTok sont dominées par une minorité de militants et de professionnels — et pourtant ils monopolisent le débat public.

Ce mécanisme d’éviction a été analysé bien avant la naissance des réseaux sociaux. En 1974, Elisabeth Noelle-Neumann a formulé la théorie de la « spirale du silence »12 : les individus n’expriment publiquement leurs opinions que lorsqu’ils se sentent soutenus, et ils utilisent les médias pour évaluer la répartition des opinions légitimes. Lorsqu’ils se croient isolés, des groupes entiers — parfois majoritaires — se retirent du débat public, sans pour autant changer d’opinion. Noelle-Neumann visait alors le biais de gauche supposé des journalistes allemands, et sa théorie a longtemps servi à décrire la sous-représentation des opinions extrêmes ou dissidentes dans le débat public. Le phénomène s’est inversé. Ce sont désormais les opinions modérées qui sont évincées du débat par la dynamique agonistique du système. Le nouveau régime médiatique suggère aux citoyens que le dissensus est la norme et l’horizon souhaitable des démocraties. C’est la recherche du consensus qui est prise dans la spirale du silence.

On voit alors se refermer le mécanisme d’ensemble, car chacune des pathologies institutionnelles décrites plus haut trouve ici son moteur. La personnalisation du lien représentatif, que Manin observait dès 1995, a trouvé son infrastructure technique : le leader parle directement à son électorat, sans médiation militante ni journalistique — le parti personnel est aussi une machine numérique, et le compte Truth Social de Donald Trump en est le cas limite. Les journalistes ne sont plus des « gate keepers ».

La délégitimation de la composante aristocratique a trouvé ses entrepreneurs : le procès permanent des élites est le fonds de commerce des chaînes d’opinion et des algorithmes qui les amplifient — les 76 % de Français cités plus haut ne sont pas un fait de nature, mais le produit d’un système qui répète chaque jour que les représentants trahissent.

L’auto-contrôle schumpétérien, enfin, est systématiquement puni par l’économie de l’attention : le parlementaire qui refuse d’embarrasser le gouvernement est invisible, celui qui transgresse se fait entendre et connaître. Les prises de parole des parlementaires ne visent pas un dialogue dans l’hémicycle, mais sont calibrées pour TikTok ou Instagram13. Le système ne se contente pas de tolérer la violation des règles non écrites : il la récompense, chez les élus comme chez les électeurs. Quant au succès électoral des partis extrêmes, il cesse d’être un mystère quand on comprend que la spirale du silence des modérés leur a abandonné l’espace public. Le consensus, le compromis, sont devenus des ennemis à abattre.

Les quatre principes revisités

Reprenons maintenant les quatre principes dont Manin tirait sa conclusion rassurante.

L’épreuve de la discussion, d’abord, car c’est elle qui commande tout le reste. Elle est atteinte deux fois. Au Parlement : le parlementarisme rationalisé met à la disposition de l’exécutif des instruments qui limitent la discussion des amendements et permettent le recours au vote bloqué ; les représentants de l’opposition ont le sentiment que le point de vue minoritaire n’est pas véritablement pris en considération, et les citoyens perçoivent de plus en plus ces mécanismes comme un déni de démocratie. Dans l’espace public ensuite, comme on vient de le voir. Et la démocratie participative, souvent présentée comme le remède, ne résout pas le problème. Les conventions citoyennes, qui réunissent une centaine de citoyens tirés au sort, produisent une délibération d’une qualité aujourd’hui largement reconnue, fondée sur l’audition des meilleurs experts. Mais cette montée en compétence a une conséquence paradoxale : au terme de la convention, les participants ne sont plus véritablement représentatifs des préférences de la collectivité qu’ils étaient censés incarner. De même que l’élection crée une séparation aristocratique entre les élus et leurs électeurs, le tirage au sort suivi de l’acquisition d’une expertise crée une distance comparable entre les membres de la convention et les citoyens ordinaires. Thierry Pech le relève à propos de la Convention citoyenne pour le climat : ses procédures « sont d’une qualité supérieure, mais elles s’exercent à une échelle microscopique »14. La démocratie participative ne sait toujours pas passer du mini-public au grand public. Une délibération réussie entre cent citoyens produit du consensus là où le régime médiatique ne valorise que le dissensus : elle se perd dans la spirale du silence.

La liberté de l’opinion publique, ensuite. Formellement, elle n’a jamais été aussi entière : jamais les citoyens n’ont disposé d’autant de moyens de s’exprimer. Mais nous avons longtemps considéré comme allant de soi que la confrontation des points de vue découlait naturellement de la liberté d’expression. Rien n’est moins naturel. C’est précisément la conclusion à laquelle Manin est parvenu dans ses derniers travaux : le débat contradictoire — l’exposition à des arguments opposés se répondant les uns aux autres — ne surgit pas spontanément, même en démocratie ; il faut l’instituer, dans les assemblées comme sur Internet, faute de quoi la discussion renforce la polarisation et le conformisme. Une liberté d’expression dissociée du contradictoire finit par corrompre le principe démocratique qu’elle est censée servir.

L’élection des gouvernants, troisième principe, subsiste évidemment — et Przeworski a raison de rappeler que les gouvernements anti-libéraux peuvent être battus : la Pologne l’a montré, la Hongrie vient de le confirmer avec la défaite de Viktor Orban face à Péter Magyar, saluée par Nicolas Baverez comme « l’automne des populistes »15. Mais Baverez reconnaît lui-même que « la sortie du populisme par le rétablissement de la démocratie représentative, de l’État de droit et de l’économie de marché est aussi longue, coûteuse et aléatoire que le basculement dans la démocratie illibérale est rapide et difficile à arrêter ». Et surtout, l’élection ne remplit plus sa fonction aristocratique : elle ne sélectionne plus une classe politique formée, expérimentée, tenue par un code professionnel ; elle consacre des partis personnels, des organisations capturées et un personnel politique dont le recrutement se dégrade et devient plus volatil.

L’indépendance des gouvernants, enfin. Elle est rongée par ce que Schumpeter appelait l’ingérence continue : sondages permanents, indignations en temps réel, comptes à rendre à chaque instant sur les réseaux. Les électeurs retirent leur confiance dans l’intervalle des élections avec une facilité que l’usure accélérée des exécutifs mesure assez bien. Le représentant ne dispose plus de la marge de manœuvre qui, dans le schéma de Manin, lui permettait précisément de gouverner. Et ce phénomène accélère le processus d’autodestruction, puisque les leaders populistes se servent de cette impuissance politique pour réclamer une remise en cause de l’Etat de droit, et mettre en œuvre une politisation de la justice et des autorités administratives indépendantes, quand ils sont au pouvoir.

Là où Manin voyait une métamorphose, il faut désormais voir une autodestruction — non pas la disparition de la démocratie du public, mais sa corruption interne, principe par principe.

Reconstruire la délibération

Si les électeurs s’abstiennent ou se tournent vers les extrêmes, c’est qu’ils ne parviennent plus à former leur volonté politique dans le système délibératif actuel. Réduits au rôle de spectateurs, ils assistent à une confrontation factice, mise en scène par les médias d’opinion et amplifiée par les plateformes numériques. Personne ne considère plus ce théâtre d’ombres comme un véritable débat démocratique. La délibération est un processus de discussion orienté vers la recherche d’un consensus ou d’un compromis permettant d’aboutir à une décision, éventuellement tranchée par un vote majoritaire. Or tel n’est plus l’objet du débat public : la confrontation des opinions s’est transformée en affrontement des extrêmes.

Que faire ? Le Digital Services Act, adopté à l’initiative de la Commission européenne, représente une avancée réelle, mais il concerne essentiellement la modération des contenus illicites. La question décisive — l’accès des citoyens à une pluralité de points de vue contradictoires — n’entre pas suffisamment dans son champ d’application.

Cette question a pourtant déjà reçu une réponse juridique, aux États-Unis. La Fairness Doctrine, mise en œuvre par la Federal Communications Commission, a encadré l’audiovisuel américain pendant soixante ans, de 1927 à 1987 : elle imposait aux médias audiovisuels de présenter, dans leurs programmes d’information, « les points de vue opposés sur les questions controversées d’intérêt public », de manière « honnête, équitable et équilibrée ». Dans l’arrêt Red Lion Broadcasting Co. v. FCC de 196916, la Cour suprême jugea cette doctrine conforme à la Constitution, précisément parce qu’elle garantissait aux citoyens l’accès à une pluralité de points de vue dans le cadre d’un débat contradictoire. Comme l’observait Manin, c’était « le droit des auditeurs et des téléspectateurs, et non celui des diffuseurs, qui prévalait ». La Cour l’exprimait avec force : « La parole sur les affaires publiques est plus qu’une question de liberté d’expression ; elle constitue l’essence même du gouvernement du peuple par lui-même. »17

Retrouver l’esprit de la Fairness Doctrine en l’adaptant au nouveau régime médiatique : telle est, selon nous, la piste la plus féconde, car elle s’attaque directement au modèle économique des plateformes et des chaînes d’opinion. Elle se décline en trois orientations, dont les grandes lignes ont été esquissées dans Le Business de la haine18. La première est un contrôle démocratique des algorithmes : non pas la publication du code source, mais la transparence sur les objectifs qui leur sont assignés et une transparence statistique sur leurs effets, notamment en matière de recommandation de contenus politiques. La deuxième impose aux plateformes de démontrer que leurs systèmes de recommandation exposent effectivement les utilisateurs à des contenus diversifiés et pluralistes, sous le contrôle d’une autorité de régulation dotée d’un pouvoir de sanction. La troisième concerne les médias : le simple décompte du temps de parole des responsables politiques, tel qu’il est pratiqué en France, ne garantit en rien le pluralisme des points de vue. Il faut partir de la notion de « controverse essentielle » et prendre en compte l’ensemble des expressions qui nourrissent le débat — éditorialistes, présentateurs, journalistes, experts, militants, témoins — pour évaluer notamment la propension des chaînes d’opinion à privilégier systématiquement les positions extrêmes au détriment des positions modérées.

Le nouveau régime médiatique nous oblige ainsi à inscrire dans le droit ce qui relevait jusqu’ici de pratiques informelles de la délibération démocratique : garantir à la plus grande partie des citoyens une exposition effective à des points de vue contradictoires, argumentés et informés. C’était l’ultime leçon de Manin : le contradictoire ne va pas de soi, il s’institue. Et l’idée que la pluralité des médias garantit l’accès à une information fiable et une pluralité des points de vue, s’avère fausse dans un espace public régi par les plateformes, et de plus en plus envahi par l’intelligence artificielle.

Cela suffira-t-il ? Rien n’est moins sûr, et nous ne voulons pas conclure sur une fausse assurance. La régulation du régime médiatique est un préalable, non une garantie. Elle peut rouvrir l’espace public aux opinions modérées, rendre à l’auto-contrôle sa rationalité, redonner aux partis une raison d’être autre chose que des écuries présidentielles, et au métier politique un attrait pour ceux qui veulent délibérer plutôt que polariser. Elle ne fera rien de tout cela à elle seule : la reconstruction d’une classe politique de qualité, la revalorisation du Parlement, l’invention de formes partisanes capables de survivre à leurs fondateurs relèvent d’autres chantiers, plus longs et plus incertains. Mais aucun de ces chantiers n’aboutira tant que les citoyens formeront leur jugement dans une machine conçue pour produire du dissensus. Manin avait décrit la métamorphose de la démocratie représentative ; il a consacré ses dernières années à chercher les conditions du débat contradictoire. Défendre la démocratie — c’est-à-dire d’abord nos libertés — commence aujourd’hui par là : reconstruire le lieu où se forme le jugement des citoyens.

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Publié le 29 août 2026

Une crise de la décision, pas de la délibération

Après avoir lu l’article de Gérard Grunberg et Jean-Louis Missika sur l’autodestruction de la démocratie du public, l’auteur a souhaité répondre de manière argumentée, en avançant l’idée que nos démocraties souffrent avant tout d’une incapacité à prendre des décisions politiques : c’est faute de décider que nos démocraties sombrent dans ce mélange d’hystérie et d’apathie que l’espace public, et notamment les réseaux sociaux, ne fait que révéler.

J’ai lu avec intérêt votre article intitulé « L’autodestruction de la démocratie du public ». Comme vous, j’éprouve une sincère inquiétude sur le devenir de notre démocratie et comme vous, j’ai une grande admiration pour le travail, aussi rigoureux qu’inspirant, de Bernard Manin. Pour autant, et c’est la raison de ce texte, je peine à me reconnaitre dans l’analyse que vous faites de la situation. Pour tout vous dire, j’en suis même très éloigné et j’aimerais, sans perdre de vue cette référence commune, vous en exposer les raisons.

Partons de l’idée de délibération. La délibération est une forme particulière de débat dont la caractéristique principale est de préparer une prise de décision. A ce titre, la décision est constitutive de la délibération ; elle en est sa finalité et sa clôture. Le principe majoritaire lui est couramment associé, surmontant mais n’abolissant pas les divergences ; et signalant de ce fait qu’aucune décision n’est jamais définitive. C’est là un principe démocratique fondamental : aucune décision n’est irréversible, et l’idée d’alternance politique en est l’expression la plus achevée. Sur cette base, les démocraties considèrent qu’une décision prise après délibération, selon les règles, est une décision légitime et donc acceptable.

C’est pourquoi l’idéal de raison et de modération associé à la délibération est indissociable de l’exigence de décision et procède d’une logique fondamentalement procédurale (« non schmittienne » pourrions-nous dire).

Partant de là, trois remarques :

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a) La délibération occupe une place particulière au sein de l’espace public démocratique : elle se distingue de la simple expression en ce qu’elle vise une prise de décision à la fois collective et publique (ce qui n’est pas le cas dans les réseaux sociaux ou sur les plateaux de télévision). Ne mélangeons donc pas les réseaux sociaux, les médias et l’assemblée1, qui relèvent de trois régimes distincts d’expression, répondant à des fonctions, des normes et des logiques distinctes (les contraintes d’argumentation sont quasi inexistantes sur les réseaux). Ce qui est observé sur les plateformes numériques est essentiellement un phénomène de communication sociale et ne permet pas de porter un jugement sur la qualité politique des procédures délibératives. De ce point de vue, quand Bernard Manin dit que le contradictoire s’institue, il faut aussi entendre qu’il relève d’abord d’institutions spécifiques et non d’une sorte d’obligation étendue à l’ensemble de la société.

b) Les vertus modératrices de la délibération résultent de l’échange d’arguments et de sa visée décisionnelle. Il faut souligner à quel point l’idée que nous nous faisons de la décision, derrière son apparente banalité, détermine profondément la nature de nos régimes démocratiques et la culture politique qui leur est associée2. C’est elle qui favorise une convergence minimale entre représentants et c’est elle qui oriente le choix par l’électeur de son représentant (privilégiant l’aptitude à décider plutôt qu’à seulement témoigner voire « bordéliser »). Que l’horizon décisionnel disparaisse et l’auto-contrôle des représentants de même que la perspicacité des électeurs perdent toute pertinence : c’est la situation actuelle parlementaire de représentants réduits à parler dans le vide (et le plus fort possible).

c) Le consensus n’est qu’une forme absolument marginale d’accord et plus encore de décision, la plus éloignée peut-être du modèle délibératif3. Non seulement la délibération n’efface pas le dissensus mais elle compose avec, ne faisant que le surmonter momentanément. Dit autrement, l’existence de positions très éloignées les unes des autres n’est pas a priori un obstacle à la délibération et la modération ne commande pas à la délibération. C’est au contraire le dissensus qui la justifie et la nourrit. Dit autrement, c’est parce que nous ne savons pas ce que nous devons faire et parce que nous savons pas ce qu’est une opinion modérée (majoritaire) que nous devons délibérer.

Pour résumer, la modération est une conséquence et non une condition de la délibération.  Et dans cette perspective, ce qui fait principalement obstacle à la délibération, en dérègle les principes et altère de ce fait nos démocraties, c’est l’absence ou la quasi absence de décision. Et c’est faute de décider que nos démocraties sombrent dans ce mélange d’hystérie et d’apathie que l’espace public, et notamment les réseaux sociaux, ne fait que révéler.

Dans cette perspective, soutenir la délibération, s’alarmer de son évident recul au profit de confrontations stériles et agressives, devrait nous conduire à interroger ce mélange de refus et d’incapacité de nos sociétés à décider.

C’est tout le débat (qui ne fait que s’amorcer) sur les liens, dans une démocratie, entre pouvoir politique et souveraineté… ou du moins ce qu’il en reste. Si nos représentants semblent céder à la tentation de gouverner sans délibérer c’est qu’ils cèdent à la tentation de gouverner sans décider. Il faut ici interroger le fonctionnement de nos institutions nationales et européennes ; ainsi que la place qu’y occupent de nombreuses instances de nature extrapolitiques (administrative et judiciaire) mais à fort pouvoir décisionnel. Dans ce contexte, la capacité et la vocation de nos représentants à structurer et finaliser l’ensemble de l’espace public, par leurs délibérations, se sont considérablement affaiblies.

Mais une démocratie qui ne décide plus, ou peu, est-elle encore une démocratie ?  S’il y a « machine à dissensus » ou « spirale du silence » pour reprendre vos expressions, c’est donc l’absence de perspective ou de capacité décisionnelle de nos représentants qui est principalement en cause.  

A cet égard, il est un phénomène supplémentaire venant renforcer cette incapacité croissante de la démocratie française à décider quelque chose. Et il me semble que votre article, indirectement, en témoigne très bien : certains sujets sont considérés comme légitimes et donc discutables, et d’autres non, ce que vous appelez positions modérées ou extrêmes. Or qu’est-ce qu’une démocratie qui s’interdit de débattre de certains sujets, qui les rend moralement ou juridiquement presque impossible à discuter ?

Sous couvert d’opinions jugées irrecevables, nous avons soustrait au débat public (assez vainement) et à la délibération (avec plus de réussite) de nombreux sujets essentiels ; et d’ailleurs une majorité des médias, loin de cultiver le dissensus comme les réseaux sociaux, contribue activement à cette exclusion. On voit mal, dans ce contexte, comment les valeurs de la délibération peuvent survivre à une telle politique : on ne délibère pas en choisissant seul sur quel sujet et avec qui.

Au regard de ces quelques remarques, vous comprenez donc que nos positions divergent fortement :

  1. L’hétérogénéité (même importante) des opinions n’est pas en soi un problème ;
  2. La modération est un résultat et non une condition de la délibération ;
  3. Il n’y a pas évincement mais disparition, par absence de production, d’opinions modérées (au sens notamment de légitimes) ;
  4. La cause n’en revient pas aux médias et aux réseaux sociaux mais à l’illusion d’une politique n’ayant plus à décider ;
  5. « Reconstruire la délibération », comme vous nous y invitez, ne consiste pas d’abord à réguler l’espace médiatique et celui des réseaux sociaux, mais à reconstruire de véritables espaces de décision.

Dit autrement, en dissociant délibération et décision, en faisant de l’espace public un tout indistinct, continuum mêlant assemblée, médias et réseaux sociaux, les liens de causalité entre délibération et modération me paraissent inversés. Notre compréhension de la situation s’en trouve complètement opposée et l’imputation des responsabilités change en conséquence : là où vous considérez que menace le dissensus, je considère que menace l’indécision ; là où vous considérez que menacent les opinions extrêmes, je considère que menace le refus d’en discuter.

C’est tout le problème dans votre article de la distinction que vous établissez, sans exemples ni justifications, entre opinions modérées ou non et qu’on pourrait traduire par acceptables ou non. Par quel mystère pouvez-vous savoir (mieux que d’autres) ce que sont des opinions modérées ou extrêmes, pourquoi ne pas tout simplement parler d’opinions divergentes ? Vous introduisez là un élément substantiel – et plus encore subjectif – dans un raisonnement d’inspiration procédurale (cf. Bernard Manin) et contrevenant absolument aux principes de la délibération : en effet, à quoi bon délibérer si nous savons a priori ce qu’est une opinion modérée, acceptable, légitime ?

La menace illibérale sur nos démocraties est évidente, mais en attribuer la faute aux opinions extrêmes me semble confondre la cause et l’effet. La dérive illibérale de nos démocraties précède et nourrit le populisme et la montée des extrêmes. Expertise, moralisation, et juridicisation en sont les ressorts très efficaces. Et force est de constater que les forces politiques dites modérées en sont largement responsables : en soustrayant des sujets essentiels à la délibération et/ou en s’accommodant parfaitement d’un régime d’indécision (qu’il s’agisse soit de ne rien décider soit de laisser d’autres instances décider à notre place).

De ce point de vue, votre article me semble malheureusement participer de cette dérive. Vous postulez que les électeurs n’ont plus accès à une information de qualité qui leur permettrait de bien choisir de bons représentants : ils subiraient une mésinformation massive empêchant leur libre examen et libre choix ; il faudrait en conséquence les réinformer en suscitant de la bonne information… (et en supprimant la mauvaise ? ). Ainsi, vous écrivez : «Le nouveau régime médiatique nous oblige ainsi à inscrire dans le droit ce qui relevait jusqu’ici de pratiques informelles de la délibération démocratique : garantir à la plus grande partie des citoyens une exposition effective à des points de vue contradictoires, argumentés et informés ».

N’est-ce pas ouvrir la voie à une censure légale venant s’ajouter à des formes de censures morales et médiatiques déjà en place – même si vous ne semblez pas les percevoir – mais aujourd’hui en difficulté .

Votre proposition repose en effet sur trois hypothèses discutables, et démocratiquement problématiques :

  • La première porte sur la possibilité de distinguer apriori (par qui et comment) une bonne et une mauvaise information. Personne n’étant d’accord, toute information relevant aussi de choix et de mise en perspective, vouloir statuer sur le sujet, en confiant par exemple cette fonction à une instance dédiée, constitue une menace autoritaire directe (tous les régimes autoritaires prétendent lutter contre la désinformation de leurs opinions publiques)4.
  • La deuxième est relative à la place exorbitante que vous accordez à l’information entendue comme connaissance : jusqu’où cette dernière détermine-t-elle les choix de l’électeur, la question est très débattue. De nombreuses affaires politiques relèvent des valeurs plutôt que du savoir. On peut considérer à cet égard qu’élire son représentant requiert du jugement plutôt que de la connaissance (d’autant que la connaissance est tout aussi porteuse de sectarisme que l’ignorance). Bref, informer et éduquer relèvent de deux démarches différentes.
  • La troisième procède de la continuité que vous établissez entre réseaux sociaux, médias et assemblée et, ce faisant, du poids exagéré que vous accordez aux réseaux sociaux. Là où nous devrions d’abord nous interroger sur la capacité de nos représentants et de nos institutions à reprendre, filtrer, rationaliser, justifier, grâce à la délibération, des opinions exprimées dans l’espace public, vous adressez aux réseaux sociaux et aux médias une exigence (de délibération) que nos représentants ne s’appliquent plus à eux-mêmes (faute de pouvoir encore décider).

Vous semblez dire : pour que perdure une politique modérée (associée ici à la démocratie) nous devons avoir des électeurs modérés choisissant des représentants modérés. La modération apparaît alors comme une qualité de pensée se transmettant sans discontinuité au sein de l’espace public, depuis le citoyen jusqu’aux institutions. C’est penser que l’exposition de l’électeur à des contenus polarisants créent mécaniquement un électeur polarisé ; et ne plus croire que la délibération institutionnalisée produise en propre de la modération. Il y a là comme une double négation illibérale sur les vertus (procédurales) de l’élection et de la délibération. Cela donne l’impression bizarre que pour sauver une politique modérée menacée par les extrêmes il faut fabriquer des électeurs modérés lui correspondant.

Le bon fonctionnement de la démocratie repose précisément sur les discontinuités procédurales de l’espace public, ses médiations institutionnelles, et non sur son hypothétique continuité ; en ce sens, nous devons reconnaitre et garantir la segmentation de l’espace public : le quidam, l’électeur et le représentants sont trois types d’acteurs différents (toute la pensée de B. Manin nous montre que l’électeur et le représentant ne sont pas identiques).

Démocratiquement, la question centrale est donc celle-ci : comment redonner à nos représentants une réelle capacité de décision, par quel nouvel équilibre des pouvoirs, procédure délibérative, etc. ? De ce point de vue, la régulation nécessaire des réseaux sociaux (anonymat, algorithme, responsabilité éditoriale, etc.), ne résoudra rien.

Au final, je trouve donc pour le moins délicat, pour ne pas dire inconséquent, de vouloir « réguler » des médias et des réseaux sociaux, au nom de la délibération et de la démocratie, sans autre argument qu’une distinction purement subjective, par ailleurs fondée sur les dérives des réseaux sociaux, entre opinions modérées et opinions extrêmes. C’est jouer avec le feu et, finalement, ne rien régler : vous portez en effet votre attention sur les réseaux et les médias alors que c’est notre modèle délibératif et décisionnel qui pose problème. Ce faisant vous donnez l’impression de vouloir simplement limiter la liberté d’expression.

Vous dites les opinions modérées menacées mais il me semble, à vous lire, qu’elles sont plutôt menaçantes. Outre qu’elles ne manifestent aucune réflexivité sur elles-mêmes (sont-elles réellement modérées : ouvrons le débat), elles n’ont finalement d’autre objet que d’extrêmiser les autres et de les exclure de la discussion. N’est-ce pas accréditer l’idée qu’à l’extrême-droite et à l’extrême gauche s’ajoute désormais un extrême-centre, aussi « modéré » que répressif?

Oui, le populisme traduit une réelle crise de confiance des français envers leur dirigeants, mais il faut bien admettre que sa dénonciation – surtout quand elle devient systématique et tient lieu de programme – témoigne en retour d’une défiance, tout aussi dangereuse, de ces mêmes dirigeants envers les français. Jamais, sous couvert de qualité de l’information, l’absurde et épouvantable prophétie de B. Brecht n’aura été autant d’actualité : « Puisque le peuple vote contre le gouvernement, il faut dissoudre le peuple. 5»

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Publié le 29 août 2026

Délibération et décision. Réponse à Emmanuel Dupont

Notre article « L'autodestruction de la démocratie du public » soutenait que la mutation du régime médiatique détruit la délibération démocratique et érode les quatre principes du gouvernement représentatif analysés par Bernard Manin. Emmanuel Dupont lui a adressé une critique argumentée, que nous publions ici et dont nous le remercions : pour lui, la crise vient non des médias et des réseaux sociaux, qui ne font que la révéler, mais de l'incapacité de nos démocraties à décider — et notre proposition de régulation ouvrirait la voie à la censure. Sur trois points au moins, sa critique repose sur une lecture que nous croyons erronée : de Bernard Manin d'abord, de l'histoire des relations entre démocraties et médias ensuite, et enfin de la relation entre délibération et décision.

La délibération selon Bernard Manin

Le socle de la critique d’Emmanuel Dupont est une lecture de Bernard Manin que nous contestons : l’assemblée, les médias et les réseaux sociaux relèveraient de « trois régimes distincts d’expression » ; ce qui s’observe sur les plateformes serait « un phénomène de communication sociale » étranger à la délibération ; et lorsque Manin écrit que le contradictoire s’institue, « il faut aussi entendre qu’il relève d’abord d’institutions spécifiques et non d’une sorte d’obligation étendue à l’ensemble de la société ».

C’est très exactement le contraire de la thèse défendue par Manin au cours des vingt dernières années. Dès 2006, avec Azi Lev-On, il publie un article au titre explicite : « Internet : la main invisible de la délibération ». La question qui l’ouvre est de savoir si Internet favorise « la confrontation avec des idées qui ne sont pas les nôtres », « condition minimale d’une authentique délibération démocratique »1. Et le concept central de l’article est le « potentiel délibératif » d’un média, défini comme la probabilité qu’un média mette ses utilisateurs en présence d’opinions opposées. Manin ne borne donc pas la délibération à l’enceinte des parlements, il analyse les environnements médiatiques à l’aune de la délibération. Sa conclusion, dès cette époque, est que la confrontation ne s’y produit pas spontanément — les internautes recherchent ceux qui leur ressemblent — et qu’il faut donc concevoir des dispositifs qui la produisent.

En 2011, dans « Comment promouvoir la délibération démocratique ? », il plaide pour l’organisation du débat contradictoire dans l’espace public au sens large, médias audiovisuels compris : c’est là qu’il mobilise la Fairness Doctrine et l’arrêt Red Lion, dans le passage même que nous citons dans notre article — pour la Cour Suprême, c’était « le droit des auditeurs et des téléspectateurs, et non celui des diffuseurs, qui prévalait »2. On aimerait savoir comment lire cette phrase si le contradictoire ne concernait que des « institutions spécifiques » et non les médias. En 2021 encore, dans Le Tournant délibératif de la démocratie, il examine le principe du contradictoire dans les assemblées comme dans les échanges sur Internet.3 Et faut-il rappeler que la démocratie du public, dans les Principes du gouvernement représentatif, est précisément définie par la centralité des médias — le candidat y communique avec ses électeurs sans la médiation des partis — et que Manin y intègre jusqu’aux sondages, expression du public dans l’intervalle des élections ? Chez Manin, l’espace de la délibération politique comprend le Parlement, les médias, les réseaux sociaux et même les sondages ; il n’y a pas de solution de continuité. Quand il écrit que le contradictoire s’institue, il ne dit pas qu’il se réfugie dans des enceintes réservées, il dit qu’il faut le construire partout où les citoyens forment leur jugement.

Certes le parlement, les médias et les réseaux obéissent à des règles, des fonctions et des contraintes d’argumentation différentes, et la démocratie vit en effet de ses médiations institutionnelles. Mais les électeurs, eux, circulent d’un espace à l’autre. Le représentant délibère devant des citoyens dont le jugement s’est formé ailleurs, et l’électeur de la démocratie du public — c’est encore Manin — réagit aux termes que la scène médiatique lui propose. Une théorie de la délibération qui s’interdirait de regarder où et comment se forme le jugement des électeurs serait une théorie de la délibération sans délibérants.

Réguler n’est pas censurer

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Venons-en à ce qui nous paraît l’argument le plus faible de sa critique. Emmanuel Dupont voit dans notre proposition « une censure légale », « une menace autoritaire directe » ; il nous soupçonne de vouloir « limiter la liberté d’expression » et convoque Brecht pour finir. Puisque le peuple se radicalise, nous voudrions changer le peuple ! Cette assimilation de la régulation des médias à la censure oublie que l’histoire de la liberté d’expression dans les démocraties est indissociable de celle de la régulation des médias.

L’article 11 de la Déclaration de 1789 proclame la liberté d’expression et, dans la même phrase, la responsabilité qui en est la contrepartie : tout citoyen peut parler, écrire, imprimer librement, « sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi ». La loi du 29 juillet 1881, monument de la liberté de la presse, abolit la censure préalable et, dans le même mouvement, institue un régime de responsabilité : un directeur de la publication identifié, des délits définis, un droit de réponse. Les lois d’après-guerre sur l’audiovisuel, les règles de pluralisme, le statut des régulateurs indépendants, la Fairness Doctrine américaine qui a encadré la radio puis la télévision de 1927 à 1987 : autant de régulations, jamais de censure. Aucune de ces lois n’a institué de juge de la vérité des opinions ; toutes ont organisé les conditions de leur confrontation et désigné des responsables. La régulation n’est pas le contraire de la liberté d’expression, elle en est la condition institutionnelle, et la démocratie ne peut pas fonctionner sans régulation du débat public.

Ce qui caractérise la période actuelle n’est donc pas un excès de régulation menaçant la liberté, mais une anomalie historique : pour la première fois depuis 1881, les organisations qui structurent l’espace public ont échappé à toute responsabilité éditoriale. Les plateformes ont réussi ce tour de force de convaincre les législateurs qu’elles n’étaient que des hébergeurs techniques, protégés comme tels — par la section 230 aux États-Unis, par le statut de l’hébergeur en Europe. Henri Verdier et Jean-Louis Missika ont consacré un livre à démonter cette fiction. Les plateformes « ne se contentent pas d’héberger : elles modèrent, elles recommandent, elles mettent en valeur, elles connectent, elles agencent, elles choisissent, elles censurent. Ce faisant, elles ne sont pas un simple outil technique d’hébergement, elles jouent un rôle éditorial, lui-même orienté par un modèle économique très précis ».4 Un algorithme de recommandation est une politique éditoriale — automatisée, opaque, et optimisée pour l’engagement — et une politique éditoriale engage une responsabilité éditoriale. Si le droit commun de l’éditeur leur avait été appliqué dès l’origine, ces entreprises n’existeraient pas sous leur forme actuelle : leur modèle économique, fondé sur la promotion algorithmique de milliards de contenus qu’elles ne veulent pas assumer, n’y aurait pas survécu. Et leur puissance est devenue telle qu’il est chaque jour plus difficile de les réguler : là est l’impuissance politique qui devrait alarmer Emmanuel Dupont.

Quant au procès en censure, il tombe à côté de notre proposition, qui est procédurale de part en part. Nulle part nous ne demandons qu’une autorité distingue la bonne de la mauvaise information : nous demandons la transparence des objectifs assignés aux algorithmes, une obligation d’exposition effective à des contenus diversifiés, la prise en compte de toutes les expressions dans les controverses essentielles. Nous l’écrivions déjà : le rôle de l’État « ne peut pas être de protéger les citoyens de la haine ou de l’erreur. Il doit consister à créer un cadre favorable à la manifestation de la vérité, à la confrontation pacifique des points de vue et à la sérénité des débats ».5 La Fairness Doctrine elle-même n’a jamais supprimé une opinion : elle obligeait à présenter les points de vue opposés. C’est l’exact contraire de la censure — une obligation de pluralisme — et la Cour suprême des États-Unis, que l’on peut difficilement soupçonner de tiédeur à l’égard du premier amendement, l’a jugée conforme à la Constitution au nom du droit des citoyens.6

L’assimilation de la régulation à la censure n’est d’ailleurs pas un argument neuf : c’est celui du vice-président Vance sommant les Européens, à Munich, de renoncer à réguler les plateformes au nom de la liberté d’expression7, comme celui d’Elon Musk, qui a transformé l’algorithme de la plateforme qu’il possède en une arme politique au service de ses idées d’extrême-droite8. La « liberté d’expression » est devenue le bouclier des propriétaires de plateformes contre toute responsabilité. Leur objectif n’est pas de protéger la parole des citoyens, mais un modèle économique qui pervertit cette parole.

Le nouveau régime médiatique détruit la délibération

Pour Emmanuel Dupont, les réseaux sociaux ne font que « révéler » une colère et une radicalité dont la cause serait ailleurs, dans l’incapacité de nos démocraties à décider. Nous considérons au contraire que les réseaux sociaux mettent la colère et l’extrémisme au cœur de l’agenda politique, alors même que les valeurs et les opinions des électeurs ne se sont pas radicalisées. A l’évidence quelqu’un se trompe. Pour expliquer notre point de vue nous ne prendrons qu’un seul exemple. En mai 1987, Gary Hart, grand favori des primaires démocrates pour l’élection présidentielle de 1988, est contraint de se retirer en quelques jours après la révélation d’une liaison extraconjugale. En octobre 2016, le Washington Post publie, un mois avant l’élection, l’enregistrement où Donald Trump se vante d’agresser sexuellement les femmes ; il se maintient, et il est élu.9 Entre ces deux dates, les Américains n’ont pas changé de morale ni de valeurs : c’est le système médiatique qui a changé. En 1987, trois chaînes nationales et quelques grands journaux contrôlaient l’agenda politique, ils pouvaient concentrer l’attention du pays sur un scandale jusqu’à ce qu’il produise ses effets. En 2016, l’agenda est devenu volatil, saturable et incontrôlable : un candidat qui comprend le fonctionnement des plateformes peut noyer un scandale sous dix polémiques et submerger l’espace public de thèmes et de mensonges plus vite que quiconque ne peut les démentir — la stratégie que Steve Bannon a résumée d’une formule restée célèbre : « inonder la zone de merde ».10 Quand notre critique écrit : « On peut considérer à cet égard qu’élire son représentant requiert du jugement plutôt que de la connaissance », nous sommes d’accord avec lui, notre divergence porte sur la possibilité pour l’électeur de former son jugement. C’est ce que montre notre comparaison entre Gary Hart et Donald Trump, la sanction réputationnelle n’a pas fonctionné pour Donald Trump parce que la capacité du système médiatique à focaliser l’attention des électeurs sur un sujet crucial avait disparu. Voilà une transformation profonde de la délibération démocratique qui ne doit rien à l’incapacité à décider des gouvernants.

Emmanuel Dupont nous reproche enfin d’opposer opinions modérées et opinions extrêmes « sans exemples ni justifications », y voyant un critère substantiel introduit en fraude dans un raisonnement procédural. Précisons donc. La machine à dissensus n’évince pas une famille politique, ni une catégorie d’opinions, elle détruit une manière de débattre : l’argumentation, la nuance, la reconnaissance du fait établi, la disposition au compromis. Pour exister sur les réseaux, il faut être extrême, violent, provocateur ; le mesuré, le nuancé, le complexe sont invisibles, parce que les algorithmes les négligent, d’où notre référence à la spirale du silence. Et le même mécanisme ne s’attaque pas qu’aux opinions : il s’attaque aux faits. Élections « volées », vaccins, climat, migrants haïtiens qui se nourrissent de chats et de chiens à Springfield : nous vivons désormais dans un monde où la réalité elle-même fait l’objet d’une remise en cause permanente. Hannah Arendt l’avait dit en une phrase : la liberté d’opinion est une farce si l’information factuelle n’est pas garantie et si ce sont les faits eux-mêmes qui deviennent l’enjeu du débat.11 Il ne s’agit donc pas de « distinguer une bonne et une mauvaise information » mais de pointer ce qui relève de la fiction ou des « faits alternatifs » pour reprendre une expression trumpiste. Il n’y a pas de délibération sans base factuelle commune, et aujourd’hui, on peut faire de la politique et gagner des élections en niant toute base factuelle commune. Notre distinction n’est donc pas substantielle mais procédurale : elle sépare ce qui argumente de ce qui sature, ce qui conteste une politique de ce qui nie un fait. Et notre remède ne « protège » pas les opinions modérées : il garantit à chacun — y compris aux partisans des positions les plus radicales — d’être exposé aux arguments d’en face. Il n’y a aucune censure dans la régulation que nous proposons, ni aucun a priori concernant la nature des opinions en débat, simplement la volonté de créer un espace public où la fiction, la menace et l’ascension aux extrêmes pilotée par les algorithmes, ne règnent pas en maître.

A propos de l’impuissance décisionnelle

Reste le cœur de la thèse défendue par Emmanuel Dupont : l’impuissance décisionnelle de nos démocraties, la dépossession du politique par les instances administratives et judiciaires, l’expertise et la juridicisation. Sur ce terrain, nous ne sommes pas éloignés de son point de vue : notre article constate que le parlementarisme rationalisé a vidé la délibération parlementaire de sa substance, et notre conclusion dit prudemment que la régulation du régime médiatique est un préalable, non une garantie, et que la revalorisation du Parlement relève d’autres chantiers. Son diagnostic sur la crise de la décision est juste, mais s’il est vrai, comme il le soutient avec force, que délibération et décision sont indissociables, alors il faut aller au bout de cette indissociabilité. C’est bien parce que la délibération traverse une crise existentielle que la décision a cessé d’être rationnelle et légitime, et même qu’elle a cessé d’être l’horizon du législateur. Un parlement dont les prises de parole sont calibrées pour TikTok ne prépare pas de décisions ; un espace public saturé de faits alternatifs ne peut pas les légitimer. L’indécision n’est pas la cause première dont tout le reste découlerait : elle est elle-même un produit de la crise de la délibération.

Emmanuel Dupond a souhaité commenter brièvement notre réponse, voici son commentaire qui clôt notre débat :  « J’ai lu votre réponse et vous en remercie. Pour être très bref, je dirais trois choses. Je ne prête pas à B. Manin l’idée que j’expose et défends de segmentation (relative) de l’espace public. Sur ce point, je ne puis que vous donner raison : de lui, je reprends l’idée centrale de délibération, sa dimension procédurale (car décisionnelle) et j’en fais (contre sa position que vous rappelez) un élément distinctif de la séparation entre gouvernants/gouvernés qu’il défend avec vigueur.  Je dis ensuite que la régulation des réseaux sociaux est nécessaire (j’emploie expressément ce terme) mais qu’elle ne règle rien des problèmes démocratiques plus généraux que vous abordez. Et c’est ici que pourrait se situer notre désaccord ou malentendu : je prête à votre article une portée et/ou une intention allant bien au-delà des quelques propositions de régulation que vous formulez : j’y vois une sorte de plaidoyer aussi volontariste qu’imprudent pour des opinions dites modérées dans un contexte politique porté à la censure. Mais peut-être ne serons-nous pas d’accord : je considère qu’il existe des formes de pré-censure (notamment médiatiques et politiques) qui me préoccupent plus que les excès dont peuvent être responsables les réseaux sociaux. Enfin, pour terminer, notre discussion montre fondamentalement que nous inversons chacun ce qui relève de la cause et de l’effet. C’est ici que pourrait s’avérer utile une réflexion et un échange plus approfondis sur ce que nous entendons vraiment par impuissance décisionnelle. »


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Publié le 5 octobre 2026
Par Fipaddict

Ne désespérons pas de la délibération

Contrairement à ce qu’affirment G. Grunberg et J.-L. Missika, la délibération n’est peut-être pas aussi mal en point qu’on le pense. Pour le montrer, le texte qu’on va lire propose de confronter les opinions recueillies par les sondeurs au début d’une campagne avec le résultat du vote, c’est-à-dire le choix effectif des électeurs après débats, discussion, information et confrontations. Il choisit un terrain simple pour cela : les votations suisses. Et le résultat est assez saisissant…

La délibération démocratique dépérit sous l’effet d’un nouveau régime médiatique ? La thèse est forte et particulièrement inquiétante à quelques mois de l’élection présidentielle. Elle mérite donc d’être mise à l’épreuve.

Un tel échec pourrait se manifester de deux façons.

Tout d’abord, par une relative stabilité des opinions. Si chacun ne rencontrait que les arguments qui le confortent dans ses préférences, l’opinion publique serait une simple photographie qu’on pourrait prendre au premier jour du débat démocratique et retrouver intacte dans les urnes. Incapable de modifier les rapports de force, la délibération perdrait alors tout intérêt pratique.

Ensuite, par une prime aux positions extrêmes ou au conformisme. Si l’économie de l’attention récompensait les plus virulents tandis que les électeurs tendaient à se rallier à l’opinion perçue comme dominante, alors la délibération perdrait son intérêt épistémique : ce qui l’emporterait ne serait plus le meilleur argument, mais le plus bruyant.

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Pour évaluer la solidité de ces thèses, ce papier propose de mesurer la différence entre deux expressions. La première est celle des électeurs dans les premiers sondages d’une campagne : un simple avis formulé avant d’avoir véritablement réfléchi à la question et sans avoir été exposé aux arguments des uns et des autres. La seconde est celle des électeurs telle qu’elle ressort des urnes : une opinion formée au terme d’un processus délibératif où l’on a reçu des informations nouvelles et où l’on a entendu les arguments des différentes parties en présence.

Cette différence ne nous est pas étrangère : nous avons tous le souvenir d’avoir changé d’opinion sur une question dont nous n’étions pas experts. Il reste que ces exemples ne font pas une règle et ne relèvent pas d’une observation systématique.

Les votations suisses offrent en la matière un terrain idéal pour une analyse plus robuste : si aucun référendum n’a été organisé à l’échelle nationale depuis 2005 en France, la population suisse est très régulièrement amenée à débattre et à voter sur des projets de réforme, dans un cadre conçu pour favoriser le contradictoire.

En Suisse, les votations fédérales relèvent principalement de trois mécanismes : l’initiative populaire, par laquelle des citoyens proposent une modification de la Constitution ; le référendum facultatif, qui permet de soumettre au vote une loi adoptée par le Parlement si suffisamment de signatures sont réunies ; et le référendum obligatoire, imposé notamment pour les révisions constitutionnelles et certains engagements internationaux importants.

La population suisse n’est pas moins exposée que ses voisines aux réseaux sociaux, aux bulles cognitives, à la polarisation des opinions, bref, à toutes les forces qui travaillent l’espace public européen depuis une quinzaine d’années et dont J.-L. Missika a fait l’inventaire raisonné dans ses livres et ses articles1. L’analyse consiste ainsi à comparer les intentions de vote mesurées au début d’une campagne au moyen des sondages avec le résultat final après plusieurs semaines de discussions contradictoires, et ce pour 144 votations organisées en Suisse entre 2008 et 20242.

On peut ainsi regarder si la délibération parvient encore, en moyenne, à modifier l’opinion – et dans quel sens.

Schématiquement, trois scénarios sont envisageables :

  • soit les opinions initiales se sont maintenues à peu près à l’identique, auquel cas il est douteux que la délibération contradictoire ait exercé une quelconque influence sur le choix électoral et l’on est conduit à s’interroger sur sa vitalité ;
  • soit le camp majoritaire s’est renforcé, auquel cas on peut se demander si les forces d’agrégation à l’œuvre ne révèlent pas plus prosaïquement une forme de conformisme général alimenté par les sondages, les indécis rejoignant la masse ;
  • soit le camp majoritaire s’est sensiblement affaibli, voire retourné. Cette dernière situation est la plus évocatrice de la force de la délibération puisqu’elle suppose qu’un grand nombre d’individus ont changé d’opinion au cours de la campagne, et tout porte à croire qu’ils l’ont fait sous l’effet des arguments échangés.

Les résultats de l’analyse ainsi conduite sont particulièrement intéressants.

Les cas où le rapport de force initial reste quasi-identique (évolution inférieure à 5 points de pourcentage après neutralisation des indécis3) sont très minoritaires (28 cas sur 144, soit 19 % de l’échantillon). Au contraire, les cas où l’équilibre initial est altéré de plus de 15 points de pourcentage, en positif ou en négatif, représentent 43 % de l’échantillon (62 cas sur 144).

Au total, parmi les 140 votations pour lesquelles un camp était initialement en tête, celui-ci est finalement battu au vote populaire dans 41 % des cas. Ce chiffre monte à 57 % pour les votations d’initiative populaire, contre 25 % pour les projets portés par les autorités4. Cet écart est particulièrement encourageant sur la valeur épistémique de la délibération, dès lors qu’on peut raisonnablement faire l’hypothèse que les projets des autorités ont davantage subi l’épreuve du contradictoire en amont de la campagne que les initiatives populaires, ce qui rend leur position de départ plus solide. Le camp en tête semble ainsi perdre d’autant plus souvent que son avance initiale devait davantage à la première impression qu’à l’examen des arguments.

Qu’en est-il du risque de conformisme ? Lorsque le camp initialement en tête rassemble au départ plus de 50 % des électeurs dans les sondages, les retournements se produisent encore dans 35 % de l’échantillon – et même dans 50 % des cas pour les scrutins d’initiative populaire. Les expériences où l’on est fondé à créditer la délibération démocratique d’une véritable puissance sur les choix des électeurs sont donc fréquentes – et ces retournements semblent bien mieux s’expliquer par le poids des arguments échangés pendant la campagne que par un simple ralliement au camp donné gagnant au départ.

CatégorieCamp initialement en tête finalement battu (parmi les votations sans égalité initiale)Majorité initiale supérieure à 50 % finalement battue (parmi les votations où un camp avait déjà plus de 50 % au premier sondage)
Initiatives populaires39 / 69 = 56,5 %26 / 52 = 50,0 %
Projets des autorités18 / 71 = 25,4 %10 / 51 = 19,6 %
Ensemble57 / 140 = 40,7 %36 / 103 = 35,0 %

En pratique, les retournements les plus spectaculaires ont lieu soit lorsque l’opinion était très peu formée au départ (ce qui se voit à la part d’indécis), soit lorsqu’elle traduisait moins une adhésion à la proposition précise soumise à la délibération qu’à ses objectifs sous-jacents (le basculement se fait alors en découvrant les conséquences et les risques associés à la proposition ou des conflits de principes qui n’étaient pas visibles initialement). Dans les deux cas, les électeurs s’orientent au départ dans le cadre d’une rationalité limitée et, complétant leur information, ils modifient peu à peu leur jugement.

Ainsi, en 2018, deux initiatives agricoles soumises au vote le même jour ont connu des évolutions massives. La proposition visant à renforcer la souveraineté alimentaire et l’agriculture paysanne locale a vu le camp de ses soutiens passer de 75 % lors du premier sondage à 32 % lors du scrutin lui-même, soit une chute de 43 points. L’initiative pour des aliments équitables a suivi une trajectoire comparable, passant de 78 % de soutiens au premier sondage à 39 % dans les urnes. La campagne a notamment fait émerger, malgré le soutien aux objectifs sous-jacents à ces textes, des craintes concernant le renchérissement des denrées alimentaires et la mise en œuvre concrète des propositions.

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, ces phénomènes de retournement peuvent se produire y compris sur des enjeux à propos desquels les clivages sont nets et déjà très structurés avant la campagne. Ce fut le cas sur l’immigration et la proposition de renvoyer automatiquement des étrangers criminels : sans grande surprise, le camp des soutiens était majoritaire au début (51 %) mais a atterri à 41 % une fois qu’on a pu présenter les conséquences concrètes de ce qui était proposé. Alors qu’au départ, la question se résumait en substance à « faut-il expulser les étrangers criminels ? », à la fin elle était devenue « faut-il le faire automatiquement sans laisser de place à la proportionnalité et à l’examen des situations individuelles ? » Et à cette question-là, la réponse majoritaire fut finalement négative.

De même en 2016, la votation proposant de fermer plus rapidement les centrales nucléaires suisses en fixant une durée maximale d’exploitation a compté au départ 57 % de soutiens ; dans les urnes, ils n’étaient plus que 46 %. La campagne a progressivement déplacé l’attention des électeurs de la focale écologique vers une inquiétude sur la sécurité d’approvisionnement en électricité, avec le risque de devoir en importer depuis des pays où elle serait produite au moyen d’énergies fossiles…

Il ne faut donc pas désespérer de la délibération. Tout porte à croire qu’elle produit bel et bien des effets. Les électeurs peuvent changer de préférence à la lumière des débats auxquels ils sont exposés, et leurs mouvements modifient souvent l’orientation de la décision finale. Contrairement à ce que suggèrent les théories du choix social, il ne suffit donc pas d’agréger les préférences individuelles à l’instant t pour découvrir la « volonté collective » car celle-ci se forme dans l’expérience même de la contradiction.

A l’approche des prochaines échéances électorales, il reste donc plus que jamais utile de débattre, d’argumenter et de convaincre, parce que rien n’est joué avant que la discussion démocratique n’ait eu lieu.

Tableau : Top 20 des votations présentant la plus grande amplitude entre le score du « oui » au premier sondage et le résultat du vote

DateIntituléOui – 1er sondage (%)Indécis – 1er sondage (%)Oui – résultat (%)Évolution du oui (points)
27/09/2009Arrêté fédéral sur la renonciation à l’introduction de l’initiative populaire générale1941 67,9+ 48,9
23/09/2018Initiative populaire « Pour la souveraineté alimentaire. L’agriculture nous concerne toutes et tous »753 31,6– 43,4
23/09/2018Initiative populaire « Pour des denrées alimentaires saines et produites dans des conditions équitables et écologiques (initiative pour des aliments équitables) »782 38,7– 39,3
11/03/2012Arrêté fédéral concernant la réglementation des jeux d’argent en faveur de l’utilité publique (contre-projet direct)5524 87,1+ 32,1
01/06/2008Article constitutionnel « Pour la qualité et l’efficacité économique dans l’assurance-maladie » (contre-projet direct)6220 30,5– 31,5
09/06/2013Modification urgente de la loi sur l’asile4823 78,5+ 30,5
07/03/2010Arrêté fédéral relatif à un article constitutionnel sur la recherche sur l’être humain4937 77,2+ 28,2
08/03/2015Initiative populaire « Aider les familles ! Pour des allocations pour enfant et des allocations de formation professionnelle exonérées de l’impôt »5215 24,6– 27,4
10/02/2019Initiative populaire « Stopper le mitage – pour un développement durable du milieu bâti (initiative contre le mitage) »638 36,3– 26,7
05/06/2016Initiative populaire « En faveur du service public »5816 32,4– 25,6
23/09/2012Initiative populaire « Protection contre le tabagisme passif »595 34– 25
25/09/2016Initiative populaire « Pour une économie durable et fondée sur une gestion efficiente des ressources (économie verte) »6115 36,4– 24,6
13/02/2022Initiative populaire « Oui à l’interdiction de l’expérimentation animale et humaine – Oui aux approches de recherche qui favorisent la sécurité et le progrès »457 20,9– 24,1
29/11/2009Initiative populaire « Contre la construction de minarets »3413 57,5+ 23,5
09/02/2020Initiative populaire « Davantage de logements abordables »664 43– 23,1
29/11/2009Arrêté fédéral sur la création d’un financement spécial en faveur de tâches dans le domaine du trafic aérien4232 65+ 23
24/11/2013Initiative populaire « Initiative pour les familles : déductions fiscales aussi pour les parents qui gardent eux-mêmes leurs enfants »6411 41,5– 22,5
18/05/2014Arrêté fédéral sur les soins médicaux de base6624 88,1+ 22,1
14/06/2015Arrêté fédéral sur la modification de la disposition constitutionnelle relative à la procréation médicalement assistée et au génie génétique dans le domaine humain (diagnostic préimplantatoire)4016 61,9+ 21,9
14/06/2015Initiative populaire « Initiative sur les bourses d’études »4914 27,5– 21,5

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Publié le 8 octobre 2026

La délibération à l’épreuve du pouvoir. Réponse à Fipaddict

Dans « Ne désespérons pas de la délibération », Fipaddict, compare les premiers sondages et les résultats de 144 votations suisses organisées entre 2008 et 2024. Les campagnes y modifient souvent les intentions de vote, et le camp parti en tête perd dans 41 % des cas. Il en conclut que la délibération contradictoire garde sa puissance et que notre thèse de son dépérissement est démentie. Nous pensons au contraire que son échantillon mesure la délibération quand l’enjeu est local ou régional, ou que la question posée structure l’agenda, alors que la corruption que nous décrivons se déclenche précisément quand l’enjeu prend une dimension géopolitique et que l’agenda de la campagne fait l’objet d’un rapport de forces.

Fipaddict propose de passer la thèse que nous défendons dans notre article L’autodestruction de la démocratie du public au crible du test statistique, en comparant les intentions de vote au début d’une campagne avec le résultat final. Il mesure ainsi l’impact d’une campagne sur le jugement des électeurs pour cerner l’effet propre de la délibération. Les résultats incitent à penser que la délibération démocratique fonctionne encore très bien, et qu’elle réussit toujours à éclairer, convaincre et retourner une opinion. Nous le reconnaissons volontiers, et nous nous en réjouissons. Mais ces chiffres ne contredisent pas notre thèse car l’échantillon choisit ne correspond pas aux campagnes politiques que nous évoquons dans notre article.

Ce que mesurent les votations suisses

Les votations suisses sont nombreuses, régulières, et bien sondées, leur fréquence montre à quel point on peut parler de « scrutins ordinaires », où l’on tranche une question fiscale, une règle d’aménagement, une réforme sectorielle. Leur enjeu est réel, mais limité. Or c’est dans les scrutins où le pouvoir se joue et où l’enjeu dépasse les frontières du pays que l’on observe les ingérences, les manipulations, la montée aux extrêmes et la corruption de la délibération : le référendum sur le Brexit, les élections présidentielles américaines, la Géorgie, la Roumanie, la Moldavie, la prochaine élection présidentielle française.

Si l’on appliquait la méthode de Fipaddict aux élections municipales françaises, il est très probable qu’elle donnerait le même résultat qu’en Suisse : des campagnes qui comptent, des sortants battus, des retournements tardifs. Ce résultat serait vrai, mais il ne prouverait rien sur la présidentielle. Dans son bilan des municipales de mars 2026, VIGINUM, le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères observe que « les enjeux locaux peuvent parfois demeurer difficiles à appréhender pour des acteurs étrangers malveillants ». Les ingérences pendant les municipales sont restées limitées en volume et en impact.1

On ne peut donc pas réfuter une thèse sur les scrutins à haut enjeu par un échantillon de scrutins à enjeu limité. Pour comprendre la crise de la délibération, il faut regarder là où elle se produit. Une approche qualitative et descriptive est alors nécessaire, et non pas une approche statistique. Elle consiste à reconstituer, cas par cas, les mécanismes qui faussent le débat.

2016 : le Brexit et la délibération contournée

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Le référendum britannique de 2016 est le premier grand cas. Dans Le Business de la haine2, Jean-Louis Missika et Henri Verdier l’ont résumé ainsi : « Après le vote de 2016 sur le Brexit, le journal The Independent révéla qu’une société proche de Cambridge Analytica, AggregateIQ, financée par un parti favorable au Brexit, Pro Leave, avait diffusé massivement plus de 1 400 messages, en contournant les lois électorales britanniques. Pour l’essentiel, leur stratégie consistait à porter dans une quinzaine de communautés des messages anti-européens pertinents : « L’Europe, c’est l’impôt » pour les uns, « L’Europe c’est le chômage », « l’immigration », « les quotas de pêche » pour les autres. Cambridge Analytica s’est vantée d’avoir inversé le cours d’une élection à Trinité-et-Tobago par une campagne qui encourageait l’abstention et dont l’effet différait selon les communautés ethniques. L’année 2016 correspond aux débuts des messages microciblés et privatisés, aujourd’hui l’intelligence artificielle multiplie l’efficacité de cette communication ciblée hors de tout débat contradictoire, et accroît la sophistication de l’art de « faire paraître vrai » : fausses identités, faux médias, fausses statistiques, et désormais deepfakes.

Le 27 mars 2018, devant les députés britanniques, le lanceur d’alerte Christopher Wylie, ancien de Cambridge Analytica, a affirmé que sans la « triche » de Vote Leave, le Royaume-Uni aurait pu voter pour rester dans l’Union3. Il est bien évidemment impossible de prouver que l’affaire Cambridge Analytica a fait basculer le vote du Brexit, et il est probable que le oui l’aurait emporté sans cela, même si l’efficacité du microciblage politique est réelle. La campagne du Brexit mérite cependant l’attention parce que pour la première fois on a vu se déployer ce qui est devenu banal aujourd’hui, l’envoi de messages microciblés qui passe sous le radar du débat public et échappe au contradictoire. Des segments différents de l’électorat ont reçu des versions différentes de la sortie du Royaume Uni de l’Europe sans jamais voir celles des autres.

2016 : Trump, les emails et la délibération capturée

La même année, l’élection présidentielle américaine montre une autre forme de capture. Le sujet de la messagerie privée d’Hillary Clinton avait été traité durant la campagne mais, le 28 octobre 2016, à onze jours du scrutin, le directeur du FBI James Comey adresse au Congrès une lettre annonçant la découverte d’emails « pertinents » pour l’enquête. Or cette affaire des mails privés d’Hillary Clinton est une opération pilotée depuis la Russie. Le rapport du procureur spécial Robert Mueller établit que les mails de John Podesta, directeur de campagne de Clinton, avaient été volés par le GRU, le renseignement militaire russe4.

Le calendrier joue ici un rôle essentiel : WikiLeaks a commencé à publier ces mails le 7 octobre 2016, moins d’une heure après la diffusion de la vidéo Access Hollywood, qui menaçait alors la candidature de Trump5. La stratégie mise en œuvre pour contrer l’effet déflagratoire de cette vidéo a été résumée par Steve Bannon dans une formule à l’emporte-pièce : « inonder la zone de merde ».6 En 2016, la bataille de l’agenda a changé de règles car celui-ci est devenu volatil, et contrôlable par la saturation : un candidat peut submerger l’espace public de thèmes et de mensonges plus vite que quiconque ne peut les démentir. Et il faut prendre conscience de cet élément essentiel : les médias traditionnels ne luttent pas contre ce phénomène, ils l’amplifient. Le Shorenstein Center de Harvard a montré que la couverture de la campagne a été très pauvre sur les programmes et massivement négative : pendant l’élection générale, elle était négative à 64 % pour Clinton et à 77 % pour Trump, et Clinton y a été critiquée « pour tout, de sa manière de parler à ses emails »7. Duncan Watts et David Rothschild ont compté que le New York Times avait consacré dix articles de Une à l’affaire des emails dans les six jours qui ont suivi la lettre de Comey. C’était autant que ce qu’il avait publié sur l’ensemble des questions de fond pendant les soixante-neuf jours précédant l’élection8. Cette affaire de la messagerie privée qui combine ingérence étrangère, piratage, décision administrative intempestive et emballement médiatique illustre ce qu’est une capture de l’agenda politique dans le nouveau système médiatique.

Par ailleurs, le rapport bipartisan de la commission du renseignement du Sénat a documenté de son côté l’opération de l’Internet Research Agency, l’usine à trolls de Saint-Pétersbourg. 126 millions d’Américains ont été exposés à ses contenus, et la commission décrit cette campagne comme un soutien clandestin d’un gouvernement étranger au candidat soutenu par la Russie9.

Nate Silver a analysé l’effet de cette lettre dans un article au titre explicite, « The Comey Letter probably Cost Clinton the Election »10. Cette lettre a bouleversé l’agenda de la campagne et a effacé la polémique sur la vidéo Access Hollywood. L’avance de Clinton dans les sondages s’est réduite rapidement. Son effet est estimé à trois ou quatre points au maximum et à un point environ au minimum. Or Clinton a perdu le Michigan, la Pennsylvanie et le Wisconsin de moins d’un point : même l’effet minimal a probablement suffi à changer le résultat de l’élection.

Géorgie, Roumanie, Moldavie : la banalisation de l’ingérence

Depuis 2024, la multiplication des ingérences russes en Europe montre que le phénomène n’est ni américain, ni exceptionnel. En Roumanie, Călin Georgescu, candidat prorusse presque inconnu, arrive en tête du premier tour de la présidentielle le 24 novembre 2024 avec 22,94 % des voix. Le 4 décembre, les autorités déclassifient des notes du Conseil suprême de défense et des services de renseignement. Elles décrivent une opération coordonnée sur TikTok, des influenceurs rémunérés et une « exposition massive » dont le candidat aurait bénéficié par un traitement préférentiel de la plateforme. Le 6 décembre, la Cour constitutionnelle annule à l’unanimité l’ensemble du processus électoral. C’est la première fois qu’une présidentielle est annulée dans l’Union européenne pour cause de manipulation de l’information et d’ingérence. VIGINUM a consacré à ce cas un rapport qui décrit la manipulation des algorithmes de recommandation et l’instrumentalisation d’influenceurs, et qui évalue le risque de voir ces méthodes transposées en France11.

En Moldavie, le 20 octobre 2024, l’inscription de l’objectif européen dans la Constitution a été approuvée par référendum avec 50,35 % des voix. La police moldave a accusé l’oligarque Ilan Shor, condamné et réfugié en Russie, d’avoir versé 39 millions de dollars à plus de 130 000 personnes par l’intermédiaire d’une banque russe sous sanctions, afin d’acheter des votes. Les forces pro-européennes ont gagné la présidentielle et les législatives du 28 septembre 2025, en conservant la majorité absolue, mais la mission d’observation de l’OSCE a jugé que ces processus ont été « entaché de graves cas d’ingérence étrangère, de financements illicites, de cyberattaques et d’une désinformation massive ». Elle a identifié un réseau organisé, provenant de la Fédération de Russie12.

La Géorgie n’a pas eu la chance de la Roumanie et de la Moldavie, et le Rêve Georgien, soutenu par la Russie a obtenu 89 sièges sur 150 au Parlement. Dans son rapport final, le BIDDH de l’OSCE relève des pressions sur les électeurs, une atteinte à l’indépendance des institutions électorales et des pratiques qui ont empêché certains électeurs de voter « sans crainte de représailles ». Il fait aussi état d’une répression des manifestations postélectorales qui suscite de « graves préoccupations »13. Dans ces trois pays, l’enjeu était le même : l’orientation pro-européenne ou pro-russe de la nation. C’est précisément là que la délibération a été attaquée et faussée.

Mais la Russie n’est pas le seul pays à pratiquer l’ingérence politique, les Etats-Unis de Donald Trump la pratiquent également. Le financement des partis d’extrême droite en Europe par l’écosystème MAGA (Make America Great Again) et le gouvernement américain a franchi un cap institutionnel majeur au cours de l’année 2026. Alors que cette influence transitait historiquement par des réseaux privés, des fondations chrétiennes et des think tanks conservateurs, elle prend désormais la forme de subventions d’État directes. Le Département d’État des États-Unis, via son Bureau pour la Démocratie, les Droits de l’Homme et le Travail (DRL), a lancé le 13 juillet 2026 un programme officiel de subventions d’environ 25 millions de dollars avec des dons de 1 à 3 millions de dollars par organisation14. L’objectif est d’aider les partis d’extrême-droite à conquérir le pouvoir lors des élections.

Un incident récent a jeté une lumière crue sur l’ingérence américaine en Europe : en mars 2026, Kimberly Guilfoyle, ambassadrice des États-Unis en Grèce nommée par Donald Trump, a dit à un ministre grec lors d’un diner officiel à l’ambassade, alors que la conversation portait sur la crise politique en Roumanie — où le gouvernement pro-européen d’Ilie Bolojan allait s’effondrer peu après – : « Nous pouvons faire cela à n’importe quel pays que nous voulons. Nous pouvons faire cela ici aussi. »14 Elle faisait allusion à la censure du gouvernement roumain, orchestrée par l’ambassadrice des Etats-Unis en Roumanie qui a rencontré les dirigeants de l’opposition social-démocrate juste avant le vote. Bolojan avait eu le tort de s’opposer à l’achat de gaz liquéfié américain.

2024 : la corruption à visage découvert

La présidentielle américaine de 2024 a marqué une nouvelle étape. Le poids et le rôle des influenceurs et des réseaux sociaux s’est accru par rapport à celui des médias centraux. La campagne a été encore plus chaotique que celle de 2016, et le mensonge a été revendiqué publiquement par J D Vance comme un moyen politique légitime dans une campagne électorale. Interviewé par Dana Bash sur CNN à propos du mensonge de Donald Trump sur les Haïtiens qui mangent des chats et des chiens à Springfield, il a déclaré : « Si je dois créer des histoires pour que les médias américains prêtent attention à la souffrance du peuple américain, c’est ce que je ferai. »16  De son côté, Elon Musk a cumulé tous les rôles possibles dans cette campagne. Il a transformé l’algorithme de la plateforme qu’il possède en arme politique. Après avoir racheté Twitter, rétabli le compte de Donald Trump et modifié les règles de modération, il annonce son soutien à Trump le 13 juillet 2024. Timothy Graham et Mark Andrejevic ont relevé à cette date une rupture statistique dans l’audience de ses messages : + 138 % de vues et + 238 % de partages. Ils observent aussi une hausse de la visibilité des comptes républicains, supérieure à celle des comptes démocrates. L’opacité sur les algorithmes de X, imposée par Musk, interdit toute certitude sur le mécanisme en cause17. D’après les déclarations à la Commission électorale fédérale, Musk a par ailleurs consacré plus de 290 millions de dollars à l’élection. Il a aussi organisé des loteries quotidiennes d’un million de dollars réservées aux électeurs des États pivots qui signaient sa pétition ; selon CNN, ces loteries lui ont coûté plus de 50 millions de dollars18. Il est ensuite entré au gouvernement pour diriger le DOGE, le département de l’efficacité gouvernementale. On aurait tort de considérer tout cela comme des événements ordinaires et habituels de la politique américaine. La campagne présidentielle de 2024 a représenté un basculement vers une appropriation de l’agenda politique par une coalition d’oligarques, d’influenceurs et d’algorithmes de plateformes pour soutenir un candidat et le porter au pouvoir. Dans la théorie démocratique, l’agenda d’une campagne se construit dans une négociation permanente entre candidats, forces politiques et médias, cette négociation n’existe plus. C’est la captation de l’agenda qui entrave la délibération, et c’est pourquoi il faut analyser en détail les évènements clés d’une campagne pour comprendre si la captation s’est produite ou si le système démocratique a pu résister.

Les chiffres calculés par Fipaddict peuvent paraître rassurants. Ils mesurent la délibération quand la captation n’a pas eu lieu. Nous décrivons ce qui arrive quand elle a lieu, c’est-à-dire quand l’enjeu est très élevé. La Suisse vote sur ses impôts dans une relative sérénité. La France choisira son président en 2027 sous le feu. Nous ne doutons pas que les citoyens savent encore délibérer et qu’ils ont très envie de le faire. Nous soulignons simplement que le nouveau dispositif médiatique peut les empêcher de le faire au moment où cela sera essentiel pour l’avenir du pays.