Le document présentant la nouvelle doctrine stratégique américaine (la Stratégie de Sécurité Nationale, NSS), publié début décembre, doit donc être lu avec attention car des ruptures majeures y sont annoncées. Sylvain Kahn en présente une analyse qui montre qu’il ne s’agit pas d’un document affichant une réorientation des priorités américaines mais bien une rupture radicale avec les conceptions de l’ordre international qui prévalaient jusqu’à présent. La « paix par la force » et la poursuite exclusive de l’intérêt du peuple américain sont martelés tout au long de ce document officiel. Ce programme d’action vise en outre particulièrement le projet européen, abondamment critiqué. Les Européens ne peuvent plus faire mine de l’ignorer.
Le durcissement extérieur s’accompagne d’une polarisation idéologique toujours plus forte aux États-Unis. En témoignent les controverses portant sur la santé et l’alimentation, devenu un champ de bataille idéologique explique Suzanne Gorge. Face à la dégradation alarmante de la santé des Américains, le discours nutritionnel aux Etats-Unis s’était développé dans les années 1990 dans une logique de santé publique, de progrès scientifique et d’éducation. C’est aujourd’hui selon une perspective antagoniste, encouragé par le ministre complotiste Kennedy Jr, que se développe un contre-discours autour de l’alimentation, marqué par le libertarianisme médical, hostile à la science et à toute régulation publique de la santé.
La dégradation de la qualité du débat public sur la santé n’est qu’un exemple d’un affaiblissement plus général de l’accès à une information fiable. Le poids des réseaux sociaux dans la circulation des opinions ne cesse de progresser. Dans une étude inédite, Francesco Colonna le détaille à propos de la guerre de Gaza. En comparaison avec un précédent conflit de 2021, le recul du journalisme est patent : les comptes les plus influents sur les plateformes numériques ne sont plus ceux des médias d’information mais d’influenceurs qui ne sont tenus par aucune règle professionnelle ni déontologique mais dont les posts ont une capacité virale désormais dominante.