Édito

Triple malaise

Publié le 6 février 2026
Trois maux hexagonaux, trop souvent invoqués de manière fataliste comme des traits nationaux aussi anciens qu’incurables : le malaise territorial, la souffrance du monde agricole, le mal-être au travail. Trois sujets distincts, mais qui renvoient à des non-dits persistants, à des débats régulièrement étouffés, à des routines institutionnelles devenues pesantes. Trois chantiers, aussi, que l’on peine à investir pleinement, alors même qu’ils conditionnent la capacité à redonner des perspectives collectives.

Entre la fin du laborieux débat budgétaire et les prochaines élections municipales, le gouvernement entend ainsi « relancer » une stratégie d’aménagement du territoire, avec à l’horizon un « nouvel acte de décentralisation ». L’initiative surprend. Elle émane d’un gouvernement privé de majorité parlementaire, qui n’a reçu aucun mandat explicite lors des dernières élections législatives pour ouvrir un chantier d’une telle ampleur, supposant en outre un large consensus politique aujourd’hui hors de portée. Surtout, comme le montre le géographe Martin Vanier, un projet une nouvelle fois piloté par un État centralisateur se heurte inévitablement à des écueils historiques bien documentés. Pourquoi, dès lors, cette passion nationale pour un débat à la fois répétitif et décevant ? Faut-il y voir la quête toujours recommencée d’une alchimie improbable : un État qui prétend se mettre à l’écoute des territoires tout en réaffirmant, simultanément, sa capacité d’action ?

Le malaise agricole, tout aussi récurrent, a quant à lui pris une ampleur nouvelle ces derniers mois. Concurrence internationale accrue, contraintes normatives européennes, dérèglement climatique, crises sanitaires, divisions et politisation des organisations représentatives : les facteurs de tension se cumulent et alimentent un mécontentement parfois explosif. Suzanne Gorge en restitue les éléments fondamentaux, au-delà d’épisodes trop souvent traités comme des incidents isolés. C’est bien la question de la pérennité de notre système productif agricole qui est en jeu. Comment, dans ces conditions, s’accorder sur un projet durable et partagé pour l’agriculture française, capable de répondre simultanément aux enjeux de revenu, de compétitivité, de transition écologique et de reconnaissance sociale du métier d’agriculteur ?

Le thème de la santé mentale au travail bénéficie, enfin, d’une attention accrue depuis les confinements. Les enquêtes se multiplient, aux résultats souvent alarmants, mais les pratiques professionnelles peinent à évoluer. Comme le soulignait un récent rapport de Terra Nova, c’est bien l’organisation même du travail qui doit être repensée pour lutter durablement contre le mal-être. Pourquoi ne pas s’inspirer, pour cela, de ce qui fonctionne ailleurs, par exemple en Suède ? Pierre de Villers montre comment les entreprises suédoises ont su construire des modèles managériaux, des cultures de l’innovation et des organisations du travail attentives au bien-être de leurs salariés, qui les rendent à la fois plus agiles, plus attractives et plus performantes. La santé mentale au travail ne relève pas de la seule psychologie individuelle : elle est un produit de la culture d’entreprise et, plus largement, de l’institution du travail.

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