États-Unis, Israël, Iran : des guerres dans la guerre

États-Unis, Israël, Iran : des guerres dans la guerre
Publié le 17 mars 2026
  • Professeur d’études stratégiques à l’école de relations internationales de l’université St Andrews (Ecosse).
Israël et les Etats-Unis mènent des actions militaires conjointes contre l’Iran. Cependant, leurs objectifs, aussi bien militaires que politiques, ne sont pas concordants. A terme, les contradictions de cette divergence ne peuvent que s’accentuer et rendre plus incertain le débouché de cette opération.

Les Etats-Unis se sont montrés incapables de définir des objectifs stratégiques clairs dans ce conflit. L’administration américaine a multiplié les déclarations contradictoires, oscillant en permanence entre maximalisme et le minimalisme. Trump lui-même a parfois défendu une position extrême, allant jusqu’à réclamer une « capitulation sans condition » de l’Iran et fixant le changement de régime comme but de guerre. Dans le même temps, le département d’État avançait des objectifs si limités qu’ils rendaient la décision d’attaquer l’Iran proprement absurde. Détruire la marine iranienne et sa capacité à fabriquer des missiles est, à court terme, un objectif stratégique sans utilité. Et, de façon significative, ni un changement de régime au sens plein du terme ni la destruction du programme nucléaire iranien ne figuraient explicitement dans les objectifs officiels.

Je suis néanmoins convaincu que Trump nourrit un objectif central, que j’ai développé sous le nom de « doctrine Donroe » [contraction de « Don » — surnom de Donald — et de « Monroe », en référence à la doctrine Monroe de 1823 qui posait les bases de l’hégémonie américaine dans l’hémisphère occidental. Trump a repris ce terme à son compte pour revendiquer une logique d’ingérence directe dans les affaires d’États jugés récalcitrants, comme il l’a expérimenté au Venezuela]. À ses yeux, cette guerre n’est qu’un prétexte pour installer à Téhéran un nouveau dirigeant autoritaire avec lequel il pourrait traiter directement — et dont il pourrait tirer profit. Au fil des jours, tandis qu’il multipliait les déclarations contradictoires sur la durée du conflit, une préoccupation est demeurée constante : quel rôle jouer dans la sélection du prochain homme fort iranien.

Il faut mesurer toute l’importance de cette distinction. Trump ne cherche pas un « changement de régime » au sens classique du terme. Il ne vise pas à démanteler l’appareil répressif iranien. Il entend simplement remplacer l’équipe dirigeante par quelqu’un de plus accommodant à ses intérêts personnels — le modèle vénézuélien transposé au Moyen-Orient. La contradiction n’a pas échappé aux observateurs : peu après la mort de l’ayatollah Khamenei, c’est son fils Mojtaba, figure de l’aile dure du régime, qui a été désigné nouveau Guide suprême — à l’opposé du dirigeant malléable que Trump espérait voir émerger. C’est précisément là que commencent à apparaître les divergences profondes avec Israël.

La puissance aérienne offre un révélateur des intentions stratégiques : il suffit d’examiner ce que l’on cible. Or les informations disponibles dessinent deux logiques distinctes.

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Du côté américain, trois types de cibles semblent prioritaires. D’abord le commandement et le contrôle : le quartier général conjoint du Corps des gardiens de la révolution islamique [le CGRI, force armée idéologique distincte de l’armée régulière, fondée en 1979 pour défendre la Révolution islamique et dotée de ses propres capacités navales, aérospatiales et de renseignement] et le quartier général de ses forces aérospatiales. Ensuite les infrastructures de défense aérienne et de missiles : systèmes intégrés, sites de missiles balistiques et missiles antinavires à Ispahan, Karaj, Kermanshah, Qom et Tabriz. Enfin les ressources navales : frégates, corvettes, installations portuaires militaires à Chabahar, Bandar Abbas et Konarak.

Le général Caine, chef d’état-major interarmées, a confirmé ces priorités lors d’une conférence de presse conjointe avec le secrétaire à la Défense Pete Hegseth. Sa déclaration mérite d’être citée directement :

« Thirdly, unlike our objectives, we began targeting the Iranian military industrial complex, again focusing on centers of gravity to get ahead of shooters on the ground and prevent them from continuing to produce those one-way attack drones. »

[« Troisièmement, contrairement à nos objectifs déclarés, nous avons commencé à cibler le complexe militaro-industriel iranien, en nous concentrant à nouveau sur les centres de gravité pour prendre de court les tireurs sur le terrain et les empêcher de continuer à produire ces drones d’attaque unidirectionnels. »]

Cette formulation est révélatrice : il ne s’agit pas de décapiter un régime, mais de dégrader méthodiquement les capacités iraniennes dans la durée.

Israël, lui, semble poursuivre une tout autre ambition. Ses frappes visent des cibles bien plus lourdes de conséquences : les infrastructures énergétiques iraniennes. Le week-end dernier, plusieurs attaques ont ainsi touché des centres de distribution et de stockage de carburant à Téhéran et dans ses environs — la raffinerie de Téhéran au sud de la capitale, le dépôt pétrolier de Shahran à l’ouest, l’entrepôt d’Aghdasieh au nord-est. Ces frappes ont provoqué des incendies gigantesques et un épais nuage de fumée noire et toxique au-dessus de la ville. L’armée israélienne les a présentées comme visant des « infrastructures militaires ».

Le gouvernement américain s’en est immédiatement désolidarisé. Le Wall Street Journal a rapporté que des sources de la Maison-Blanche avaient exprimé leurs inquiétudes en privé, estimant que ces frappes sur les infrastructures énergétiques risquaient de rendre impossible toute négociation avec un futur gouvernement iranien.

La ligne de fracture est là, et elle est profonde. Trump veut pouvoir négocier avec un Iran affaibli sans faire exploser le système tout entier. Israël semble au contraire déterminé à déconstruire le régime iranien et à affaiblir matériellement le pays dans la durée. À bien des égards, ces deux objectifs sont contradictoires. L’évolution de cette tension sera l’un des enjeux majeurs des semaines à venir.

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Phillips O’Brien

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