L’absence de l’Europe dans le secteur de la tech est-elle un handicap fatal ? 

L’absence de l’Europe dans le secteur de la tech est-elle un handicap fatal ? 
Publié le 19 juin 2026
Les Européens semblent rester en marge de la nouvelle révolution technologique, signe d’un décrochage technique et industriel plus large, dont l’impact en termes de dépendances serait fatal aux économies européennes. L’économiste américain Paul Krugman a récemment relativisé ce récit du déclin européen. Examen et évaluation de ses arguments.

Les rapports Draghi et Letta font un constat sévère de la marche économique de l’Union européenne, particulièrement en référence avec celle des États-Unis. Le retard semble même s’accroître sur les deux dernières décennies si l’on compare le PIB par habitant en termes réels (c’est-à-dire corrigé de l’inflation) qui est l’indicateur le plus courant de la productivité. Il s’élevait à 88% de celui des États-Unis s’agissant de l’UE en l’an 2000, il a reculé de dix points pour n’être plus qu’à 78% en 2025. Le rapport Draghi précise : « Le principal facteur du creusement des écarts de productivité entre l’UE et les États-Unis réside dans les technologies numériques […]. La principale raison [… en] est l’incapacité de l’Europe à tirer profit de la première révolution numérique, impulsée par Internet, tant en termes de création de nouvelles entreprises technologiques que de diffusion des technologies numériques dans l’économie. […] L’Europe accuse un retard dans les technologies numériques de rupture qui seront les moteurs de la croissance future. »1

C’est sur cette base, en particulier, que se développe tout un discours sur le « déclin de l’Europe ». On l’entend souvent en Europe par mortification et aux États-Unis par joie mauvaise : les Républicains de tendance Reagan – s’il en reste – pointent les effets de l’État providence et de la bureaucratie bruxelloise ; ceux de la tendance MAGA parlent de « la perspective encore plus sombre d’un effacement civilisationnel. »2 Et certains d’orientation plus libérale s’amusent d’une Europe résignée à n’être plus qu’un vaste musée3.

Ce constat est faux, intervient Paul Krugman, économiste reconnu dont les travaux lui ont valu le prix Nobel et devenu désormais un blogueur à succès. Il critique radicalement l’indicateur sur lequel on se base pour prononcer un jugement si définitif en matière de productivité. Il en présente un autre qui donne une perspective différente. S’agirait-il d’un débat entre experts statisticiens ? On va voir très vite que ce débat couvre une question stratégique de fond.

Tentons ici de le résumer et de peser son bien-fondé, en reconnaissant d’emblée qu’il est difficile d’être plus pédagogique que Krugman dans un tel exercice. Voir ici le post de Substack où il résume sa position : « Challenging the Narrative of European Decline ».

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Les économistes comparent habituellement les économies sur la base de leur PIB et le corrigent de l’effet de la population car une population plus nombreuse accroît mécaniquement le niveau de la production. Ils le corrigent également des effets de l’inflation pour disposer de la production « physique » par tête. S’agissant de comparer deux pays, ils conviennent enfin d’une parité de référence, ici le niveau de l’euro contre dollar en 2020, pour ramener à une même échelle les indicateurs de croissance réelle par habitant de pays différents. On pourrait raffiner l’indicateur en prenant le PIB par personne active ou par heure travaillée, mais sans changer grand-chose à la conclusion qui va suivre.

Je la présente en dessinant le graphique suivant, tiré des bases de données de l’OCDE. Il compare le niveau de la productivité ainsi calculée à celui des États-Unis, ceci pour la France, pour l’Allemagne et pour l’UE à 15 pays, c’est-à-dire les pays de l’Union d’avant le grand élargissement à l’est et y compris, très utilement ici, le Royaume-Uni.

On y voit la chute de l’indicateur, notablement après la Grande crise financière de 2008 mais aussi suite à la diffusion massive des technologies de l’information, dont le smartphone apparu autour de cette date. L’Allemagne semble avoir tenu sa position face aux États-Unis plus longtemps que la France et le reste du bloc occidental de l’UE, mais pour plonger plus rapidement à compter de 2018.

Au total, le diagnostic rendu n’est pas excellent.

Mais l’indicateur est-il le bon ? On cherche en effet à juger du niveau de richesse de part et d’autre de l’Atlantique. On pourrait penser que ce qui importe dans la comparaison, c’est davantage la capacité relative d’un Américain et d’un Européen à acquérir les biens et services dont il a besoin. On s’intéresserait alors plutôt au PIB en tant que revenu pour la population du pays, lui donnant du pouvoir d’achat en tant que consommatrice. L’indicateur pertinent deviendrait alors le PIB par tête aux prix courants et non aux prix constants4.

Ayant fait cela, on pourrait s’attendre à ce que l’image donnée soit en gros la même. Ce n’est pas du tout le cas. Le graphique qui suit reproduit ce nouvel indicateur pour les quatre pays. Il montre bien un fléchissement pour l’Allemagne vis-à-vis des États-Unis dans la période post-Covid, sachant que ce pays s’est vu confronté au fameux triple choc : de l’énergie avec la fin du gaz russe à bon marché, de la puissance exportatrice montante de la Chine et de la remise en cause du pacte de sécurité assuré à bas prix par les États-Unis. Mais le niveau relatif de 2025 reste pour elle bien au-dessus de ce qui prévalait en 2000. Le fléchissement récent est moindre pour la France, qui part d’un niveau plus bas de productivité, mais qui tient en gros son rang sur la période face aux États-Unis. C’est le cas plus encore pour l’UE15. Ce second indicateur contredit clairement la vision que donne le premier.

S’agit-il d’un paradoxe ? Non, dit Krugman, la divergence s’explique aisément en partant précisément du diagnostic que fait le rapport Draghi s’agissant de la prééminence de la tech aux États-Unis, mais sans le contenu catastrophiste que certains y voient. La tech en effet connait des gains de productivité extrêmement élevés quand les autres secteurs, la non-tech pour la suite de ce texte, connaissent un niveau de productivité plus bas et des gains moins rapides.

Le point important est que cet état de fait n’est pas nécessairement une tragédie. En effet, les gains de productivité plus forts dans la tech impliquent, sous l’effet de la concurrence, une tendance continue à des baisses de prix relativement aux biens non-tech puisque ces derniers ont des gains moindres. C’est un phénomène auquel on donne le nom d’effet Baumol, selon l’économiste William Baumol qui l’a identifié dans les années 1960. Il est amusant de rappeler la question qui lui était posée à l’époque car c’est elle qui a déclenché sa réflexion. Je la formule à peu près ainsi :

Quand Schubert composait son quatuor à cordes La jeune fille et la mort, il fallait pour l’exécuter 4 musiciens et 40 mn de temps. Deux siècles après exactement, il faut toujours… 4 musiciens et 40 mn de temps. Gain de productivité sur la période : zéro. Voici un exemple de secteur économique inéluctablement « en déclin », n’est-ce pas ? car on ne peut guère grappiller en productivité en limitant l’exécution du quatuor à trois musiciens ou à 20 minutes.

La plupart des autres biens de l’économie n’ont pas connu cette stagnation lors des deux siècles qui ont suivi. Au contraire, leur productivité a crû dans des proportions immenses. La rémunération des travailleurs, y compris celle de nos quatre musiciens, a à peu près suivi ce rythme. En conséquence, la musique de concert est devenue de plus en plus coûteuse relativement à tous les autres biens.

Or elle survit tout à fait bien. Et elle n’est qu’un exemple minuscule parmi de nombreux biens et services qui subissent cet effet de coûts croissants sans pour autant disparaître. C’est vrai de tous les biens culturels ; c’est vrai aussi de biens de base comme l’éducation, la santé, la sécurité, etc., souvent des services rendus par la puissance publique qui ne souhaite pas, en dépit des coûts croissants, que la distribution de tels services dépende de la capacité des gens à les payer.

Et ce n’est pas nécessairement une malédiction. Car coût croissant pour un bien veut dire coût décroissant pour les autres. La baisse de prix de ces autres biens, majoritaires en nombre, accroît le pouvoir d’achat du pays, de sorte qu’on en arrive même, par cet effet de revenu ainsi dégagé, à consommer davantage de concerts de musique classique, ou de santé, ou d’éducation, etc.

Ce qui vaut au sein d’un pays vaut dans la comparaison de deux pays si l’un et l’autre ont des activités connaissant des rythmes différents de productivité. Et le paradoxe se résout de la même façon : oui, l’Europe reste économiquement centrée sur les biens non-tech mais elle profite en même temps du déclin rapide du prix des biens tech, ce qui permet de ne pas dégrader nécessairement son pouvoir d’achat. Et les États-Unis, qui continuent à consommer des biens non-tech, sont obligés d’en acheter au moins une part à l’Europe, ne serait-ce que s’ils veulent vendre à l’étranger les biens tech où ils sont dominants. À tenir les prix constants, le premier indicateur de productivité ne prend pas en compte ce phénomène, puisque les biens tech conserve un poids trop important dans le panier des biens consommés. Le second indicateur ne sait pas mesurer la croissance « physique » des deux types de biens, mais est mieux adapté pour mesurer les pouvoirs d’achat respectifs5.

De plus, tant les biens tech que non-tech sont échangés sur un marché international, de sorte que les coûts de production tendent à s’égaliser pour chacun des produits, et parmi ces coûts les salaires. La chose est à peu près vérifiée pour les basses qualifications si l’on prend en compte une durée du travail plus courte en Europe ; elle l’est moins, on va le voir, pour le travail qualifié.

En résumé, l’Europe semble condamnée à produire et exporter des biens incorporant de faibles gains de productivité et à importer des biens ayant au contraire de forts gains. Mais ce trait structurel dans les échanges avec les États-Unis semble compensé par des gains de pouvoir d’achat sur ces biens et services importés des États-Unis.

Voici en quelques mots le contre-argumentaire que dresse Krugman à propos de la faible productivité européenne. À la malédiction des coûts croissants, il oppose la bénédiction des coûts décroissants des autres biens. On retrouve au fond, dans un monde idéalement sans friction, le paradigme des avantages comparatifs illustré par Ricardo au début du 19e siècle, celui où l’Angleterre se spécialisait dans le textile quand le Portugal le faisait dans le vin, ceci à l’avantage de tous les deux. On peut même soutenir que les Américains, étant pionniers dans la tech, en ont assumé les coûts initiaux le temps que les rendements d’échelle apparaissent. Pour la téléphonie, par exemple, les Africains achètent aujourd’hui des réseaux et des terminaux mobiles de dernière génération à un prix bas car ils sont déjà amortis grâce aux innovations qu’ont payées le reste du monde lors de la montée en régime de cette technologie. Cela vaudra, peut-on pronostiquer, pour l’usage de l’IA en Europe.

Jusqu’où cette critique reste-t-elle valide ?

De terrible, voici le constat devenu presque lénifiant à propos du retard technique européen. (Krugman ne gomme pas pour autant les handicaps nombreux dont pâtit l’Europe). Qu’est-ce qui peut venir enrayer ce raisonnement ?

Une première remarque est plutôt un complément qu’une critique faite au raisonnement qui précède. On constate que la baisse de productivité (mesurée à prix constants) ne s’attache pas uniformément à l’ensemble des pays européens. Les pays de l’Est, anciens membres de l’empire soviétique, y échappent complètement. Le graphique qui suit montre la variation de la productivité de chacun des pays en prenant comme pivot l’année 2010. Les flèches vertes montrent la progression en points de pourcentage du ratio productivité du pays par rapport à celle des États-Unis. On y trouve, sauf les exceptions habituelles que sont l’Irlande et le Luxembourg, essentiellement les pays de l’Est.

Le projet européen a pour le moins aidé ces pays à connaître une vive croissance de la production par tête de leur économie. Il y a d’ailleurs un effet de structure de leur appareil productif assimilable à l’effet Baumol : ces pays ont pu s’engager dans des activités à plus forte productivité grâce à leurs échanges avec les pays avancés de l’Union. France et Allemagne sont par contre en queue de peloton.

La première critique au raisonnement tenu plus haut est la nature des emplois dans chacun des deux pays. Forts de leur avantage comparatif, les États-Unis vont tendre à se spécialiser dans les produits tech. Il s’agit d’emplois aujourd’hui de plus haute technicité que le lot commun des emplois non-tech. Il sera même difficile de retenir sur le sol européen les jeunes les plus qualifiés car ils seront tentés de travailler dans des métiers en accord avec leur formation. De fait, il faut se poser la question d’entretenir des formations techniques de très haut niveau si les étudiants qui en sortent font tout autre chose que l’exercice de la technique acquise (consultant d’un cabinet de conseil) ou « bifurquent » ou partent aux États-Unis et demain en Chine. On est encore sur des niveaux de migration européenne vers les États-Unis très minime, mais on note un solde toujours négatif qui pourrait s’accentuer pour les personnes les plus qualifiées6.

Par ailleurs, il y a une dynamique propre aux innovations par laquelle elles ont tendance à se multiplier, sans parler même de l’hypothèse futuriste du grand remplacement où ce serait l’IA elle-même qui pourvoirait aux progrès de l’IA et des industries du numérique dans une configuration de rendements toujours croissants.

Il n’y a bien sûr pas qu’une face sombre au phénomène : on soupçonne aujourd’hui la tech d’avoir le potentiel de détruire des emplois, et principalement dans les métiers liés à l’information et au maniement de données, ce qui est le propre du secteur de la tech au sens large : donc, plus d’emplois qualifiés aux États-Unis mais un marché du travail plus tendu pour les emplois convenant au secteur non tech, dont certains qui auront été chassés du secteur tech. L’Europe sera moins affectée par ce mal même alors que les gains liés à l’IA vont affecter de même façon chacune des deux industries en Europe et aux États-Unis.

On pourrait imaginer les États-Unis tentés de préserver leur secteur non-tech par souci de l’emploi, ce qui est aujourd’hui la politique suivie par Trump. Ils semblent être notamment plus performants y compris dans le secteur non-tech, comme le documente une étude faite par un groupe de chercheurs du FMI (Europe’s productivity weakness: Firm-level roots and remedies). L’étude s’attache à regarder les gains de productivité à l’échelle des entreprises, sans les effets d’agrégation et de structure sectorielle qui sont propres au raisonnement de Krugman. Le graphique qui suit en provient. Il montre l’évolution de la productivité du travail, les firmes étatsuniennes en rouge, les européennes en bleu, ceci en base 100 en 2005.

On y voit que l’Europe subit un retard de productivité dans les deux secteurs et, comme on s’y attend, avec un écart plus grand dans le secteur de la tech. Mais cela n’empêchera pas que les États-Unis, sauf à verrouiller leurs frontières, achètent les biens non tech à l’Europe car ce qui compte, dans une perspective d’échanges internationaux, n’est pas l’avantage absolu des entreprises étatsuniennes mais leur avantage relatif qui les pousse à se spécialiser dans le domaine où elles sont, en proportion de l’Europe, les plus performantes.

La triste ironie est qu’il n’y a dans ce retard européen rien d’autre qu’une sorte de grosse malchance historique ; elle a juste connu un peu de retard dans les innovations portant sur le numérique, qui portent sur des biens et services connaissant d’immenses effets d’échelle et de réseaux7. Les premiers installés ramassent la mise. Acceptant de plus des frontières externes complètement ouvertes, elle mettait les entreprises européennes sur un pied d’égalité avec les étatsuniennes dans la conquête successive de chacun des pays de l’Union. C’est ainsi que IBM, Microsoft, puis Apple, puis Google, puis WhatsApp avec Meta, etc. se sont imposés sur le marché européen, apportant certes des bénéfices économiques réels mais évinçant nombre d’opportunités pour que des firmes européennes s’emparent de ces activités. Le financement de l’innovation, bien plus développé initialement aux États-Unis, et la puissance de leurs universités ont fait le reste. Il est à noter que la Chine (et à un moindre degré la Russie), avec un retard pire que l’Europe, ont fait le choix d’une protection radicale contre une mainmise étatsunienne sur leur territoire dans les produits numériques, les jugeant d’enjeu stratégique. Elle a su construire des répliques des Visa, des WhatsApp, des Apple lui assurant désormais une maîtrise de ces technologies à parité avec les États-Unis.

Une autre faiblesse de l’argument présenté plus haut est qu’il suppose une concurrence forte dans ces technologies qui se répercuterait en baisse des prix, dont bénéficierait le reste de la planète. La concurrence est certes féroce entre un SpaceX et un Amazon, entre un OpenAi et un Anthropic, entre un Apple et un Microsoft, mais passe davantage par un avantage technique permettant la maîtrise du marché que par une baisse des prix. Les marges des grands de la tech, comme je le montrais dans un article récent de La Grande Conversation C, sont spectaculaires et assurent des valorisations  boursières étourdissantes, quel que soit le degré de spéculation qui s’y attache. Les onze plus grandes entreprises de la tech, toutes étatsuniennes8, ont un montant total de profits qui dépasse mille milliards de dollars et une capitalisation boursière qui atteint 80% du PIB étatsunien à elles seules. Ces surprofits, ce sont pour leur part les acheteurs européens qui les paient. Ils échappent largement aussi à la fiscalité européenne tant que les principes fiscaux concernant les entreprises restent attachés au pays de production et non de consommation9. Nous parlions plus haut d’une compensation par le jeu des baisses de prix. L’oligopole de la tech, capturant des profits inédits, vient contrevenir en partie à l’effet atténuateur qu’identifie Krugman.

De plus, la dynamique présente du secteur tech est telle que beaucoup de ces firmes distribuent peu de dividendes ou que ceux qu’elles distribuent (sous forme aussi de rachats d’action) sont réinjectés dans le même secteur. On parle de la mise en bourse prochaine de SpaceX qui lui permettra de lever probablement de l’ordre de 75 milliards de dollars sur les marchés, autant d’argent l’aidant à creuser l’avantage dans ses diverses activités. Vu du point de vue européen, ce sont des montants, pour une seule entreprise, qui ont une dimension macroéconomique. Un rattrapage européen dans ces domaines reposerait dans nos schémas traditionnels sur des apports publics, mais le contexte actuel des finances publiques rend peu probable cette perspective.

Ce n’est pas le sujet de cet article d’évoquer les solutions à ce dilemme européen. Mais on voit ici à quel point la dimension financière de l’enjeu est déterminante. Les rapports Draghi et Letta la développe longuement sous le couvert désormais stratégique d’un marché de l’épargne et de l’investissement à la dimension du continent.

La dernière critique, dont est conscient Krugman lui-même, est le caractère géostratégique du commerce international que sont venus illustrer depuis quelques années certains événements dramatiques : que se passerait-il si les États-Unis coupaient un jour l’Europe de l’accès aux différentes plateformes où ils sont les maîtres ; que se passerait-il en amont si les États-Unis se voyaient coupés de l’accès aux microprocesseurs asiatiques que leur secteur tech nécessite abondamment, avec en cascade des répercussions sur l’Europe. L’autonomie prend en soi une valeur par elle-même.

On voit au total les limites qu’il faut donner à l’argument de Krugman. L’Europe ne s’est pas mise du bon côté dans le partage des tâches. L’Europe reste riche et sa richesse augmente de l’apport technologique étatsunien dans le numérique et du savoir-faire manufacturier de la Chine, pour faire allusion à un autre aspect du dilemme européen, cette fois-ci sur le front des produits manufacturés. Mais sa dynamique à long terme et sa capacité innovatrice sont en jeu.

Sortir de cette ornière doit figurer en tête de l’agenda des institutions européennes et des gouvernements de l’Union. La division internationale du travail qui se dessine par le surgissement des États-Unis et de la Chine dans la domination du numérique et, pour la Chine du manufacturier, est une grave menace pour l’Europe.

Post-scriptum de l’auteur : depuis la rédaction de cette tribune, le débat s’est poursuivi. Philippe AghionAntonin Bergeaud et Luis Garicano reprochent en particulier l’interprétation que fait Krugman de l’indicateur de productivité, ceci changeant à leurs yeux radicalement la conclusion qu’il en tire. Voir : The Mismeasurement of Europe’s Productivity. Ils ne traitent pas de l’effet compensateur qu’a la baisse des prix des biens tech sur le revenu européen. Krugman répond en ce sens dans un nouveau post : Europe Versus America: A Response to the Critics. »


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François Meunier