Cette semaine restera comme celle où les États-Unis ont achevé leur conversion : d’allié informel de la Russie, aidant Poutine à massacrer des Ukrainiens et tentant de contraindre l’Ukraine à livrer son territoire et sa population au dictateur russe, ils sont devenus un allié officiel. Le gouvernement américain, sous l’impulsion de son président démocratiquement élu et sans opposition significative au Congrès, déploie désormais des efforts considérables pour paralyser l’armée ukrainienne. Les limitations imposées au programme Starlink/Starshield en sont l’exemple le plus frappant. Hier, dans le cadre de cette même alliance, la Maison-Blanche a par ailleurs officiellement exempté la Russie, par décret, des sanctions Graham-Blumenthal. En un mot, l’alliance américano-russe est scellée dans le sang ukrainien.
Par un décret présidentiel, la Maison-Blanche dispense la Russie des principales sanction que la loi autorisait : une surtaxe de 500 % sur les produits russes, une surtaxe de 100 % sur les biens des cinq premiers importateurs de pétrole brut et de gaz russes, et une autre de 100 % visant les cinq principaux facilitateurs du contournement des sanctions pétrolières. Le décret suspend jusqu’à la clause de suivi censée contrôler le comportement russe. Rien de tout cela ne devrait surprendre. Cette loi a toujours été un marché de dupes, puisqu’elle laissait au président le pouvoir ultime de l’appliquer ou non, et que Trump n’allait jamais autoriser une mesure qui causerait un dommage matériel à la Russie de Poutine ; Lindsey Graham aura été, consciemment ou non, partie prenante de cette mystification. La loi aura tout de même eu deux mérites : contraindre Trump à un geste impopulaire à quelques semaines d’élections de mi-mandat, dans un pays où les sondages placent désormais la corruption du gouvernement en tête des préoccupations, et offrir un précédent dont un nouveau Congrès pourra se saisir, dès la fin janvier, pour reprendre au président ses pouvoirs en matière de droits de douane et de sanctions. Ajoutons que le décret est tombé la même semaine que deux autres gestes en faveur de Moscou : un achat de diesel à la Russie et le bridage de Starlink/Starshield.
Face à cette alliance, la réaction ukrainienne et européenne sera déterminante. Les États européens semblent partagés. L’Ukraine, elle, paraît enfin avoir compris : elle fait désormais ouvertement ce que Trump lui avait interdit, et traite les États-Unis comme un allié de la Russie. Il ne faut pas, enfin, perdre de vue la guerre terrestre : outre les avancées de l’opération Vivaldi, les Ukrainiens ont publié des données remarquables sur les pertes relatives des deux camps, qui aident à comprendre pourquoi Trump est si pressé de venir en aide à Poutine. L’armée russe est toujours en grande difficulté.
Une alliance signée dans le sang ukrainien
Pour comprendre ce que fait l’alliance américano-russe, le plus simple est de partir de la situation actuelle et de remonter le fil des derniers jours. Selon les informations les plus récentes, confirmées il y a quelques heures par l’ambassade d’Ukraine à Washington, l’accès ukrainien au réseau Starlink/Starshield reste limité aux systèmes dont la vitesse est inférieure à 160 km/h. C’est un coup dur porté à deux dispositifs essentiels. Le premier est la défense aérienne ukrainienne, qui repose sur des intercepteurs antidrones et antimissiles à déploiement rapide pour abattre des armes comme les drones russes Geran. Le second est la campagne de frappes à moyenne portée contre les infrastructures logistiques militaires russes, campagne très efficace qui a joué un rôle déterminant dans les revers russes de cet été. Tout bien considéré, il est difficile d’imaginer un moyen plus efficace, pour les États-Unis, d’aider la Russie à la fois offensivement et défensivement en une seule opération. C’est une intervention chirurgicale qui se traduira par davantage de victimes ukrainiennes, civiles et militaires. C’était évidemment le but recherché.
Un aspect fascinant de cette alliance est que ni Donald Trump, son architecte et principal instigateur, ni Elon Musk, son principal artisan technique, ne souhaitent s’en attribuer le mérite. Ses promoteurs savent qu’elle est impopulaire auprès du peuple américain et qu’elle nuira gravement à la crédibilité des entreprises américaines dans le monde. Ils persistent pourtant, ce qui dit l’intensité de leur engagement en faveur de la réussite russe et de l’affaiblissement de l’Ukraine : Trump et Musk sont prêts à prendre de réels risques politiques et économiques pour la mettre en œuvre. Ces derniers jours, l’un et l’autre ont donc nié toute responsabilité dans le bridage de Starlink/Starshield. Interrogé devant la presse, il y a deux nuits, sur le point de savoir qui, de lui ou de Musk, avait décidé la suspension, Trump a répondu : « Je ne sais pas si c’était quelqu’un, parce que ce n’était pas moi, et je ne pense pas que ce soit Elon. »
Trump se montre ici bien charitable, car des sources anonymes de la Maison-Blanche font, elles, porter le chapeau à Musk : selon elles, c’est lui qui aurait soulevé l’idée spontanément, Trump n’ayant donné son accord qu’ensuite. Quatre sources différentes de la Maison-Blanche, signe de la nervosité ambiante, ont confié au Telegraph que Musk avait présenté le projet à Trump. Le Kyiv Independent résume ainsi l’enquête : le patron de SpaceX a approché le président américain avec l’idée de limiter les débits de Starlink pour les forces ukrainiennes. De son côté, Musk a affirmé en substance que la décision ne lui appartenait pas et a renvoyé la responsabilité à l’administration. Pourquoi ce jeu de défausse ? Parce que la Maison-Blanche sait que la décision est politiquement perdante à moins de trois semaines des élections de mi-mandat, et qu’elle voulait éteindre le flot d’articles, exacts, qui attribuaient la décision à Trump, dont celui de Reuters.
Deux raisons expliquent ce désaveu précipité. D’abord, la décision a été accueillie de façon désastreuse aux États-Unis. La proximité avec Poutine, qui est le fait de Trump comme de Musk, n’a rien de populaire, surtout lorsqu’ils contribuent au massacre de civils ukrainiens tout en empêchant les Ukrainiens de riposter efficacement. Forts de leurs sympathies pro-Poutine, les deux hommes s’étaient sans doute persuadé qu’une telle position passerait. Ils se trompaient. Ensuite, pour Musk, les conséquences sont doublement désastreuses : l’affaire démontre que la dépendance à sa technologie rend un État vulnérable à ses caprices, à tout moment. Il est devenu douloureusement évident que les États devront, à l’avenir, se libérer de son emprise comme de celle des États-Unis.
Le gouvernement américain, parfaitement conscient de ces risques politiques et économiques, a choisi ce moment crucial pour devenir l’allié officiel de la Russie. La responsabilité ultime incombe donc à Donald Trump. Aucun stratège républicain n’aurait souhaité une telle décision à la veille d’élections de mi-mandat déjà mal engagées, où le soutien de Trump à Poutine lui coûte des voix ; rien ne l’obligeait à la prendre. Musk a peut-être eu l’idée le premier et l’a peut-être vue comme la solution ingénieuse d’un problème, mais il n’est pas l’instigateur de l’alliance américano-russe. Il en est le facilitateur et l’opérateur.
Le calendrier, lui, a été catastrophique. Au cours des quatre nuits qui ont suivi l’entrée en vigueur des limitations de Starlink, les Russes ont lancé quatre attaques massives à longue portée contre l’Ukraine, impliquant selon mon décompte plus de 1 200 drones et missiles : dans la nuit du 14 au 15 octobre, deux missiles guidés Kh-59 tirés depuis la mer Noire et 580 drones d’attaque ; dans celle du 15 au 16, 149 drones de type Shahed, dont 108 à réaction ; dans celle du 16 au 17, quatre missiles de croisière Kalibr et 332 drones, auxquels s’ajoutaient des missiles balistiques Iskander-M/KN-23 et des missiles de croisière Kh-22/32 ; dans celle du 17 au 18 enfin, au moins un Iskander-M et 180 drones. Ces frappes ont encore dégradé le réseau électrique ukrainien et ont été très meurtrières : je dénombre jusqu’ici environ 200 morts et blessés, dont neuf personnes assassinées à Odessa dès la première nuit. L’alliance est donc opérationnelle, quoi que Trump en dise, et son impact stratégique et humain est bien réel. Elle a une vraie valeur pour Poutine et aucune pour les États-Unis, mais peu importe au gouvernement américain actuel, qui s’emploie à affaiblir son propre pays par tous les moyens. C’est l’accord le plus déshonorant de l’histoire moderne des États-Unis, et il est écrit avec du sang ukrainien.
L’Ukraine semble avoir compris, cette fois
Par moments, les Ukrainiens semblaient comprendre que les États-Unis de Trump sont leur ennemi résolu ; à d’autres, ils paraissaient s’appliquer à l’oublier. Les derniers jours en ont donné une illustration dans les deux sens. Il y a une semaine exactement, lorsque Trump a annoncé un cessez-le-feu énergétique entre la Russie et l’Ukraine, cessez-le-feu que ni l’une ni l’autre n’avaient en réalité accepté, les Ukrainiens ont joué le jeu : ils ont suspendu leurs attaques contre les raffineries russes pendant trois jours, en signe de bonne volonté envers le président américain. Comme si cela avait la moindre importance. Les Russes, bien sûr, n’en ont eu cure et ont attaqué le réseau électrique ukrainien quelques minutes à peine après l’annonce de Trump.
Aujourd’hui, les installations pétrolières russes, dont certaines très stratégiques, sont de nouveau en flammes. Dès qu’il est devenu évident que les Russes ignoraient le cessez-le-feu et que les États-Unis, alliés de la Russie, coupaient l’accès de l’Ukraine à Starlink/Starshield, les Ukrainiens ont relancé leur campagne avec vigueur. Le 15 octobre, ils ont frappé la grande raffinerie de Riazan, dont la production a été arrêtée. La nuit du 17 octobre, ils ont lancé une attaque massive contre un important site de stockage et d’expédition de carburant de la région de Saint-Pétersbourg, où les images montrent de vastes incendies. Il faut rappeler que ces attaques reposent sur des capacités que les Ukrainiens ont développées indépendamment de Starlink/Starshield : les États-Unis ne peuvent rien faire pour en protéger les Russes, sinon intimider les Ukrainiens. L’Ukraine doit désormais intensifier ces frappes, dont l’impact stratégique est tel qu’il a contraint l’alliance américano-russe à sortir du bois.
Pendant vingt et un mois, Zelensky, par inclination personnelle et sur les conseils qu’on lui donnait, a encaissé les critiques et les attaques américaines, persuadé que dire la vérité lui attirerait des ennuis. On lui recommandait de se comporter en bon élève et de flatter Trump, et Musk, pour obtenir quelques miettes. Cette stratégie désastreuse ayant conduit l’Ukraine au point où elle se trouve, Zelensky et le gouvernement ukrainien semblent avoir pris acte de la réalité. Le président ukrainien s’en est pris à Trump et à Musk, accusant le premier de trahison à plusieurs reprises, notamment dans un entretien avec Piers Morgan. À la question « Vous sentez-vous trahi par ce qui s’est passé ? », il a répondu, après une hésitation : « Vraiment, oui. Vraiment, entre nous. Mais c’est un peu plus compliqué que mes émotions ou mes sentiments. Notre pays doit survivre. » Sur Musk et Starlink, l’échange fut plus sec encore. Son message à Elon Musk ? « C’est une grosse erreur. » Des gens meurent à cause de sa décision ? « Bien sûr, des gens vont mourir. » Apprenant la levée des sanctions Graham-Blumenthal, Zelensky a estimé que Poutine n’en ressentirait que de la « joie ». Il a par ailleurs réaffirmé que Starlink/Starshield ne dysfonctionne que pour la seule Ukraine : le service opère normalement ailleurs en Europe, en Pologne par exemple.
Il sera difficile, mais pas impossible, au gouvernement ukrainien de revenir sur ces déclarations. Tant mieux. Il se doit de parler et d’agir selon la vérité : les États-Unis sont alliés à la Russie dans une guerre menée pour détruire l’Ukraine, le pays comme le peuple. C’est sans illusions que Kiev doit conduire cette guerre.
Sur le terrain, l’Ukraine progresse régulièrement
Il est essentiel de comprendre que le soutien de plus en plus ouvert de Trump à la Russie est motivé par l’échec russe, non par son succès. Trump a passé des années à assurer au monde que la Russie était une grande puissance vouée à la victoire. La réalité du terrain, dont on l’informe sans aucun doute, est tout autre, et la semaine écoulée a confirmé que les difficultés russes sont loin d’être terminées. Selon le général de brigade Andrii Biletskyi, dont le 3e corps d’armée dirige l’opération Vivaldi, récemment entrée dans ce que les Ukrainiens appellent sa quatrième phase, les Ukrainiens ont libéré de nombreux villages, soit 101 kilomètres carrés supplémentaires, et infligé 8 000 pertes aux Russes. L’Institute for the Study of War a cartographié il y a quelques jours l’étendue de ces avancées. Des informations font également état de progressions ukrainiennes locales sur d’autres secteurs de la ligne, de Soumy et Kharkiv jusqu’au Donbass.
Les offensives russes, qui se poursuivent sur l’ensemble de la ligne, n’ont rien produit de comparable ; elles semblent même avoir progressé plus lentement qu’au début de l’été. L’une des explications pourrait tenir à la dégradation continue de l’écart de qualité, voire d’effectifs, entre les deux armées. L’ancien commandant en chef de l’armée ukrainienne, le général Syrskyi, a accordé à BBC Ukraine un entretien très détaillé qui balaie l’évolution du conflit de 2022 à 2026. La composante technologique de la guerre, explique-t-il, s’est profondément transformée : les drones dominent désormais le champ de bataille dans tous les domaines, de la reconnaissance aux frappes aériennes et aux drones kamikazes, en passant par les frappes à moyenne portée jusqu’à 200 ou 250 kilomètres en territoire ennemi. Ils ont même acquis une portée stratégique, frappant des cibles économiques russes à 2 000, 3 000, voire 4 000 kilomètres de profondeur. Puis, au milieu de son analyse, Syrskyi avance une affirmation des plus remarquables sur l’évolution des pertes relatives : « Aujourd’hui, le taux de pertes ennemies est en moyenne de un pour six, et si l’on compte les tués, il est de un pour dix, voire plus. » C’est la première fois que je vois une personnalité ukrainienne s’exprimer publiquement sur ce sujet, mais je l’avais déjà entendu dire en privé.
Si la réalité s’approche de ces chiffres, on comprend mieux les difficultés des offensives russes, et l’on tient la confirmation de ce qui pousse Trump à tout faire pour aider Poutine. De plus en plus d’éléments convergent vers cette conclusion : la guerre terrestre, longtemps considérée comme le principal atout de la Russie, le mythique rouleau compresseur, est en train de devenir son point faible.