Observer l’affaiblissement des États-Unis ces six derniers mois, et en réalité ces dernières décennies, est impressionnant, et je ne l’entends pas dans un sens positif. La puissance relative américaine, qui devait inévitablement décliner après les sommets atteints à la fin de la guerre froide, se révèle bien moins solide et bien moins efficace que ce que les Américains, leurs alliés et même leurs ennemis imaginaient. En six mois de combats contre un Iran déjà affaibli, dans une guerre qu’ils ont déclenchée en s’appuyant sur leur supériorité aérienne, ce sont les États-Unis qui se retrouvent sur la défensive.
Ils assistent, impuissants, à la destruction de bases d’une importance stratégique capitale ; ils abandonnent des alliés qu’ils considéraient jusqu’ici comme prioritaires ; ils démontrent leur incapacité à défendre leurs propres intérêts dans certaines des régions les plus importantes du monde. C’est, sans forcer le trait, la fin de l’ère américaine. Je voudrais le montrer en examinant ce que les derniers jours nous ont appris sur trois plans : militaire, diplomatique et financier. Dans chacun de ces domaines, l’empereur apparaît nu et, aussi douloureux que ce soit pour beaucoup, il ne faut pas détourner le regard.
La retraite militaire
Il arrive qu’une information illustre mon propos mieux que je ne saurais le faire. C’est le cas d’une enquête de CBS News fondée sur des photographies de bases américaines au Moyen-Orient, envoyées par les soldats eux-mêmes, signe de leur désarroi. Elles montrent des destructions effroyables, sur la base aérienne Prince Sultan en Arabie saoudite comme dans les camps Buehring et Arifjan au Koweït. Les militaires qui témoignent affirment deux choses, qui paraissent l’une et l’autre se confirmer : le Pentagone dissimule cette réalité au peuple américain ; et la situation est si dégradée que, par endroits, les États-Unis semblent avoir renoncé à défendre leurs propres bases. « Nos bases ont subi des dégâts considérables qui n’ont pas été communiqués au public américain », dit l’un d’eux. « Nous restons là, les yeux fermés, à encaisser les coups. » Un autre, retournant les éléments de langage du secrétaire à la Défense Pete Hegseth après l’attaque du 1er mars contre le port de Shuaiba au Koweït, qui a coûté la vie à six soldats américains : « Ce ne sont pas des tirs isolés qui parviennent à passer. Nous ne défendons pas ces bases. Nous assistons impuissants à leur destruction. »
Ces témoignages frappent d’autant plus qu’ils surviennent après une semaine de dissimulation officielle. Le rapport publié la semaine dernière par le Pentagone chiffre le coût de la guerre, arrêté au 30 juin, à 33,4 milliards de dollars seulement. Le document vaut d’être lu pour mesurer les contorsions auxquelles l’institution se livre désormais. Il affirme que la guerre garantit que l’Iran ne pourra « jamais » acquérir l’arme nucléaire, ce qu’aucune guerre ne peut garantir, et qu’elle visait à « démanteler » le programme de missiles iranien, promesse dont chacun sait déjà qu’elle est restée vaine. Mais c’est la malhonnêteté comptable qui est la plus troublante. Chiffrer le coût de la guerre sans y inclure les « réparations d’infrastructures », c’est prétendre calculer le coût d’un incendie domestique à partir des seules dépenses engagées pour l’éteindre, sans compter la reconstruction de la maison. En juillet, des sources internes au Pentagone évaluaient déjà le coût réel à plus de 100 milliards de dollars. Ces chiffres-là ne seront jamais publiés.
Au bout du compte, l’échec militaire américain, car c’est bien de cela qu’il s’agit, s’explique par une défaillance matérielle dans la préparation des forces, aggravée par la malhonnêteté et la corruption institutionnelles. Cette combinaison a rendu l’armée américaine de plus en plus incapable d’affronter efficacement les Iraniens et a conduit Washington à abandonner nombre d’États qui dépendent de lui. Les conséquences dépassent d’ailleurs le Moyen-Orient : les Taïwanais eux-mêmes, comme le rapporte The Atlantic, doutent de plus en plus de la capacité des États-Unis à les soutenir. C’est une conséquence de cet échec d’une portée historique.
La retraite diplomatique
Les États-Unis ont bâti toute leur influence stratégique dans le Golfe en convainquant les États riverains que l’Amérique garantirait leur sécurité en cas de besoin. Cette assurance a généré des centaines de milliards de dollars de ventes d’armements américains et permis la construction du vaste réseau de bases que je viens d’évoquer. Elle a fait des États-Unis, pendant un demi-siècle, le garant de la sécurité et de la libre navigation dans le détroit d’Ormuz, la doctrine Carter ayant érigé ce rôle en principe fondamental de la politique américaine. Cette garantie s’est effondrée cette semaine, lorsque Washington a fait savoir aux Saoudiens qu’ils étaient livrés à eux-mêmes face aux Houthis.
Récapitulons. Les Houthis, supplétifs de l’Iran, ont lancé une offensive éclair qui leur donne un contrôle considérable sur les flux entrant et sortant de la mer Rouge, phénomène qui accélère le délitement de la protection américaine. Simultanément, les Iraniens ont fait attaquer par leurs alliés irakiens l’oléoduc vital qui relie l’est à l’ouest de l’Arabie saoudite, l’endommageant sérieusement ; d’autres attaques ont suivi contre des installations pétrolières saoudiennes, notamment des centres de distribution d’Aramco. Prétendre que la situation n’est pas cruciale pour Riyad, c’est pratiquer la politique de l’autruche. La réponse américaine a consisté à signifier aux Saoudiens qu’aucune aide militaire ne viendrait, en habillant ce refus d’une diplomatie illusoire. Après les premiers succès houthis, alors que Riyad implorait une intervention, Trump a tout simplement inventé une réalité dans laquelle les Houthis aspireraient à la paix : « Les Houthis nous ont appelés et nous ont fait savoir qu’ils ne voulaient pas se battre contre nous. Ils ne veulent pas que je les poursuive. » Le lendemain, les Houthis poursuivaient leurs attaques contre des installations militaires saoudiennes. Les États-Unis n’ont rien fait.
Tout cela ruine les fondements diplomatiques de l’influence américaine. Les États-Unis mentent au lieu de tenir leurs engagements, y compris envers des partenaires de longue date qui sollicitent leur aide. Ce n’est pas un hasard si les États du Golfe commencent à sonder l’Iran pour savoir s’il se montrera plus fiable que l’Amérique. Le signe le plus flagrant de cette faiblesse est peut-être le soutien de plus en plus ouvert que la Chine apporte à l’Iran, et la mansuétude avec laquelle Washington l’accueille. Plusieurs informations publiées cette semaine font état d’une aide chinoise croissante et substantielle. La plus troublante : Pékin fournirait aux Iraniens des renseignements photographiques qui leur auraient permis de tuer des soldats américains. Interrogé hier, Trump a balayé le sujet : « Vous savez ce qu’on dit ? Que la Chine nous espionne. Je dis que vous avez raison, et que nous les espionnons aussi. » Cette acceptation désinvolte d’un soutien chinois au meurtre de soldats américains est aussi dévastatrice pour l’armée elle-même : elle transforme les soldats américains de patriotes en mercenaires. Les États-Unis ont dirigé pendant quatre-vingts ans le système d’alliances le plus vaste et le plus puissant du monde. Il se désagrège sous nos yeux, et cela pourrait se révéler plus dévastateur encore que la faiblesse militaire qui y contribue.
Les marchés ont compris
Je m’éloigne un instant de mes sujets habituels. Si je devais citer un succès de l’administration Trump durant les cinq premiers mois de cette guerre, ce serait d’avoir convaincu les marchés que les États-Unis maîtrisaient la situation, et d’avoir ainsi maintenu le prix du brut à un niveau inférieur à ce qu’il aurait été autrement. Cela supposait une campagne de désinformation soutenue. Pendant des mois, Trump et son équipe ont répété qu’un accord avec l’Iran était imminent, que l’Iran le cherchait désespérément, et ces déclarations étaient généralement suivies d’une baisse des cours.
Ce mécanisme s’est brutalement enrayé la semaine dernière. L’administration a pourtant maintenu ses éléments de langage. Lundi encore, Trump affirmait qu’un accord avec un Iran vaincu était imminent : « L’Iran, nation en déclin, veut conclure un accord, rapidement et à tout prix. » Il aime, du reste, faire ce genre d’annonces le lundi, à l’ouverture des marchés. D’autres membres de l’administration ont diffusé des évaluations excessivement optimistes, minimisant notamment les dégâts causés à l’oléoduc est-ouest saoudien. Les marchés n’ont rien voulu entendre. Le cours du Brent a continué de monter et a atteint ces derniers jours ses plus hauts niveaux du mois. Quelque chose de comparable se produit d’ailleurs sur le marché des bons du Trésor.
La faiblesse des États-Unis se voit de plus en plus. C’est la fin de l’ère américaine, assurément.