En Allemagne, la montée en puissance du parti d’extrême-droite Alternative für Deutschland (AfD) a été fulgurante en dix ans. Créé en 2013 comme un parti d’économistes conservateurs opposés à la gestion de la crise de la dette dans la zone euro, le parti a subi une transformation majeure après l’arrivée massive d’un million de réfugiés sur le sol allemand en 2015. Il est devenu un parti d’extrême-droite classique focalisé sur la dénonciation de l’immigration, mais aussi sur la revendication d’une identité nationale allemande plus clairement affirmée. Son ascension s’est soldée par une augmentation régulière du nombre de votes aux élections régionales, en particulier dans les Länder de l’ex-Allemagne de l’Est, mais pas uniquement. En mars 2026, l’AFD a réuni 18,8 % des voix dans le Land de Bade Wurtemberg, se situant juste après les Verts et les chrétiens-démocrates de la CDU mais devançant le Parti social-démocrate SPD.
L’échéance attendue de tous sont les élections régionales du Land de Saxe Anhalt qui se tiendront le 6 septembre 2026. Certains sondages créditent l’AFD de plus de 40% des voix et les commentateurs évoquent déjà la possibilité d’une majorité absolue du parti à la tête du Land, ce qui serait une situation inédite.
La direction de l’AfD de Saxe Anhalt a publié le 23 janvier 2026 un programme de 156 pages intitulé ‘Projet de gouvernement’1. Ce texte présente les grandes lignes programmatiques du parti. Sa lecture fait clairement ressortir une stratégie de rupture par rapport aux idéaux démocratiques de la République fédérale d’Allemagne, tels qu’ils se sont développés depuis la fin de l’après Seconde Guerre mondiale.
Comparé au Rassemblement National en France, on ne trouve dans ce programme aucune précaution de forme cherchant à montrer une volonté de « dédiabolisation » par rapport à l’héritage classique de l’extrême-droite. Le ton donne l’impression de vouloir en découdre avec le consensus démocratique de la République fédérale, dans le but d’instaurer un ordre nouveau. Les principaux points de rupture concernent la question migratoire et le traitement des étrangers, la responsabilité à l’égard des passés totalitaires, et la promotion d’un modèle de vie qui évoque à certains égards le « mouvement völklich » du XIXe siècle2 connu pour sa recherche d’une combinaison allemande spécifique entre patrie, individu et nature.
La question migratoire et le traitement des étrangers sont abordés de manière brutale. Le programme appelle à l’arrêt immédiat de l’immigration, mais aussi à celui de l’accueil des réfugiés, dans le Land. Les réfugiés ukrainiens doivent faire l’objet d’un programme de retour dans leur pays d’origine, malgré l’état de guerre. Le texte prévoit que les réfugiés soient placés dans des camps, qu’ils participent aux frais de leur prise en charge et qu’ils n’aient que très peu de possibilités d’accéder à la nationalité allemande par naturalisation. L’immigration clandestine est pointée comme le facteur numéro un du chômage des personnes non qualifiées. Enfin, avec une xénophobie assumée, le programme appelle à remplacer à terme le travail des immigrés par une technologisation de la société et le recours à l’intelligence artificielle. Il est en quelque sorte préférable pour l’avenir de la Saxe Anhalt d’avoir des machines plutôt que des humains étrangers, car cela fera courir moins de risque à population locale de diffusion de l’islam, de perte d’identité et de diffusion d’une criminalité massive. Le programme montre donc un parti AfD qui est obsédé par la question migratoire et qui y répond avec les propositions les plus dures, dans la perspective d’une abolition totale de l’accueil des étrangers sur son territoire. Certaines propositions n’hésitent pas à contredire totalement le droit international, comme l’appel à abolir la Convention internationale sur les Réfugiés. Si la mesure apparaît peu réaliste à court terme, elle est destinée à toucher l’électorat mais aussi à préparer, selon une approche progressive, une demande de l’AfD dans un éventuel contrat de coalition au niveau fédéral.
Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, l’Allemagne de l’ouest a accepté sa responsabilité pleine et entière des crimes du national-socialisme, qui contribuèrent à la destruction de l’Europe et à l’extermination de 6 millions de juifs. La culture mémorielle fut traitée différemment en Allemagne de l’est (ex RDA), puisque l’antifascisme officiel du régime communiste servit à balayer d’un revers de main la responsabilité dans les massacres du national-socialisme. Depuis plusieurs années, un débat s’est engagé dans la partie occidentale de l’Allemagne sur cette mémoire de la responsabilité qui continue d’avoir des implications concrètes sur les choix politiques des gouvernements fédéraux, comme la difficulté à adopter des positions critiques à l’égard d’Israël. Certains intellectuels conservateurs (notamment des historiens), sans être des soutiens de l’AfD, pensent depuis plusieurs années déjà que le temps est venu de s’affranchir d’une certaine culpabilité allemande. Dans le programme de l’AfD, un changement radical est prôné par rapport à la responsabilité du passé totalitaire. Se souvenir de l’histoire allemande signifie d’abord et avant tout, selon l’AfD, honorer ‘le sacrifice’ des soldats allemands morts dans les guerres. Le programme appelle à rénover les monuments aux morts, avec la nomination d’un responsable régional chargé d’organiser cette tâche. Le Land de Saxe Anhalt est invité à lancer une campagne intitulée « Penser allemand » (« Deutschdenken ») pour aider le peuple à retrouver sa véritable identité allemande, en mettant en avant « les plus beaux exemples de l’histoire allemande ». Aucune mention des passés national-socialiste et communiste n’est faite dans le programme. L’idée est, au contraire, de passer sous silence ces expériences totalitaires du XXe siècle pour se concentrer sur les moments plus glorieux de l’histoire, comme l’action de Bismarck sous le Second Empire. L’art et la culture critiques du passé, en particulier lorsqu’ils émanent d’artistes internationaux, doivent se voir privés de fonds publics, dans la mesure où ils détournent le peuple du « patriotisme » et sont « anti-allemands ». Sur cette question, on mesure la rupture du programme de l’AfD par rapport à toute la culture politique de la résilience qui s’est imposée en République fédérale d’Allemagne depuis 1945, et de toute l’action éducative qui a été menée grâce à l’enseignement civique. Le programme prône d’ailleurs l’abolition de l’Agence régionale pour l’éducation civique, considérée comme un « centre d’endoctrinement de gauche ». C’est donc un rapport au passé totalement décomplexé qu’assume l’AfD. Les crimes des périodes totalitaires sont simplement ignorés dans la réflexion sur l’identité allemande contemporaine.
La promotion d’un modèle de vie inspiré de la tradition « völklich » est particulièrement intéressante, car elle renoue avec une tradition conservatrice allemande qui, disons-le clairement, a inspiré le national-socialisme, puis n’eut aucun mal à rencontrer certains idéaux du communisme en RDA. Le programme de l’AfD prône un culte des traditions rurales en évoquant les petites « Heimat » (ces communautés d’origine), la symbiose de l’homme avec la nature, mais aussi une famille composée d’un père et d’une mère, dans laquelle les enfants doivent être nombreux (ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui, surtout à l’Est) et encouragés à faire du sport. Cette combinaison patrie /individu/nature serait pour l’AfD l’essence même d’une bonne identité, saxonne et plus largement allemande, qui s’oppose à une hybridation des cultures. Elle renoue aussi avec la forte critique du mouvement « völklich » à l’égard des instances de l’Eglise protestante, considérées comme vendues au progressisme. S’il est un parti qui, aujourd’hui en Allemagne, montre beaucoup de difficultés à s’affranchir du passé, c’est bien l’AfD. Au regard de l’expérience de la RDA, il est frappant de lire la nécessité d’encourager les enfants des écoles à réapprendre la langue russe et à développer des échanges scolaires avec la Russie. Le passé communiste, que la réunification a contribué à gommer, doit ainsi être réinvesti parce qu’il n’était pas aussi mauvais que tout ce que l’on en a dit après 1989. Du point de vue de l’héritage culturel, le programme de l’AfD combine des éléments parmi les plus conservateurs du nationalisme allemand avec l’idéologie communiste qui marqua l’identité du peuple de Saxe Anhalt pendant la RDA. Dans les deux cas, c’est bien la contestation des principes et valeurs de la démocratie libérale réinventée en 1949 à Bonn, et faisant l’objet d’un consensus au sein des partis de gouvernement, qui constitue la principale stratégie de séduction de l’électorat.
D’autres éléments pourraient être analysés dans le programme, en matière d’économie, de refus du changement climatique ou encore de service public et de réforme administrative. Ce commentaire a fait le choix de se concentrer sur trois dimensions qui concernent les fondements politiques de l’action de l’AfD en vue de l’élection régionale de septembre 2026. Dans une Allemagne qui nous a habitué depuis soixante-dix ans à une démocratie libérale soucieuse de montrer qu’elle a su tirer les leçons de l’histoire, le programme de l’AfD affiche une véritable rupture. Comparé à l’ensemble des partis d’extrême-droite européens, l’AfD s’inscrit dans une ligne doctrinale dure et radicale. Ce programme de rupture s’explique par le fait que certains partis de gouvernement en Allemagne, et notamment la CDU, voient leur score baisser lors des élections mais résistent à l’effondrement total. L’AfD a donc décidé d’adopter une ligne de démarcage claire pour les combattre auprès des électeurs. Il ressort aussi du programme de l’AfD pour les élections régionales de Saxe Anhalt plusieurs éléments identitaires spécifiques au passé est-allemand ; ils confirment que, trente après la Chute du mur, la réunification des cultures politiques n’a toujours pas eu lieu en Allemagne.