« L’Europe » et sa défense : quelles convergences pour la France ?

« L’Europe » et sa défense : quelles convergences pour la France ?
Publié le 17 juillet 2026
  • Consultant en affaires publiques, Enseignant à l'ESCP Business School et au Corps des Mines
L'Europe de la Défense, beaucoup d'Européens en parlent mais qui veut la faire ? Alors que de nombreux pays jugeaient, encore récemment, impensable d'envisager la sécurité du continent sans intervention américaine, les conflits récents favorisent une "convergence" européenne. Doctrines de sécurité, traditions militaires, capacités industrielles nationales, leadership : où se situent exactement les obstacles au développement d'une défense commune et quel doit être le rôle de la France ?

L’invasion russe de l’Ukraine et la posture agressive de l’administration Trump ont mis en exergue la nécessité de renforcer la défense de l’Union européenne (UE) et de ses Etats-membres, autres cibles potentielles de Moscou. Ce tournant européen, qui a d’abord conduit à soutenir la résistance courageuse de l’Ukraine, est aussi historique que celui ayant conduit à la mise sur les rails de l’euro grâce au Traité de Maastricht : il peut et doit permettre de tenir enfin les promesses de ce Traité en matière de sécurité collective et de défense, sur la base de convergences à la fois stratégique, politique et « capacitaires », auxquelles la France doit aussi s’astreindre pour baliser efficacement le chemin.

1. Une France architecte, sinon prophète

Si nous aimons à souligner que notre pays est traditionnellement en pointe en matière de défense, il nous faut en effet nous aviser que la nouvelle donne géopolitique et sécuritaire ne l’exempte en rien de plusieurs ajustements significatifs pour mieux protéger son territoire national et le continent européen.

Il nous serait bien sûr loisible de nous en tenir à notre héritage gaulliste, notamment caractérisé par la sanctuarisation nucléaire du pays (privilège unique dans l’UE), par une forme de méfiance instinctive envers Washington et par une posture plutôt compréhensive avec Moscou. Cet héritage demeure précieux, même s’il est aussi lesté de quelques saillies verbales contreproductives dont le Président Macron aura hélas perpétué l’écho, de sa proclamation d’une « OTAN en état de mort cérébrale » à son appel « à ne pas humilier la Russie »… Si le Général de Gaulle est justement célébré comme l’un de nos très « grands hommes », s’il a joué un rôle majeur dans la réconciliation franco-allemande, souvenons-nous qu’il a aussi développé une posture eurosceptique, de sa dénonciation du projet de « Communauté européenne de défense » à la crise de la chaise vide en passant par son refus des Traités de Rome – au point que les architectes de la « construction européenne » ont dû attendre son départ pour la relancer au sommet de La Haye.

Il serait tout à fait possible pour la France de s’en tenir à une forme de défense nationale et territoriale lui permettant de préserver son intégrité et sa sécurité, même si elle y perdrait les avantages d’une coopération européenne et transatlantique lui donnant plus de profondeur et plus de force, dans un contexte de menaces hybrides et multiformes. Si notre pays souhaite jouer un rôle plus actif au niveau européen, sur un registre sécuritaire devenu prioritaire dans nombre de capitales, il lui revient à l’inverse de privilégier une posture plus ouverte et mieux adaptée à la nouvelle donne géopolitique.

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Avisons-nous dès lors que le leadership français en matière de défense ne gagne rien à se parer d’une aura prophétique perçue comme condescendante par nos voisins et partenaires. Reprocher aux Allemands et aux pays d’Europe centrale ou orientale de ne nous avoir pas suivi dans la mise en place d’une forme d’autonomie stratégique vis-à-vis des Etats-Unis laisse par exemple à penser qu’ils auraient eu le choix de le faire tout au long de la guerre froide… Et nos « on vous l’avait bien dit » récurrents sont d’autant plus répulsifs que nos autorités n’ont, de fait, pas manifesté une grande clairvoyance vis-à-vis de la principale menace, venue de Moscou – pas davantage que les autorités allemandes – et que c’est plus à l’Est et plus au Nord que l’impression d’avoir eu raison est la plus crédible… Réalisons enfin que le leadership français sur le registre militaire est plus vacillant que jamais – hors dissuasion nucléaire – à l’heure où l’Allemagne, la Pologne et d’autres investissent massivement dans leur défense, alors que nos marges de manœuvre financières se réduisent sans cesse davantage. Bref, œuvrons résolument au renforcement de notre défense nationale et continentale en prenant toute notre part à la promotion de convergences à la fois stratégiques, politiques et « capacitaires ». 

2. Des convergences stratégiques : pilier européen de l’OTAN et dissuasion nucléaire avancée

La 1ère leçon tirée par les Européens après l’invasion russe de l’Ukraine est que l’Alliance Atlantique est absolument vitale pour leur sécurité. C’est vers l’OTAN que les Occidentaux se tournent quand des ennemis d’envergure les menacent – et c’est vers elle que se sont tournées la Finlande et la Suède en y adhérant, après des décennies de neutralité. Réaffirmé au récent sommet d’Ankara, ce tropisme transatlantique ne traduit pas seulement un réflexe pavlovien, mais des considérations très prosaïques : cette alliance demeure l’armature de base de la sécurité européenne et fournit à nos pays l’essentiel des structures de commandement et des outils technologiques dont ils ont besoin pour assurer leur sécurité.

Le fait que les Etats-Unis, poutre maîtresse de l’OTAN, soient moins fiables que jamais, encourage naturellement les Européens à prendre leur destin militaire en main, mais les efforts engagés à cette fin ne porteront leurs fruits qu’à moyen terme, alors que l’hypothèse centrale sur laquelle les états-majors européens travaillent est celle d’une nouvelle agression russe à l’horizon 2029-2030.

Il est dès lors étonnant que la prévalence de l’OTAN apparaisse urticante pour nombre de Français, alors que cette organisation ne se résume pas aux Etats-Unis et inclut désormais 32 pays. La quête d’« autonomie stratégique » en matière militaire s’avérant répulsive pour nombre de pays de l’UE, il est préférable d’inscrire leur montée en puissance dans le cadre du « pilier européen de l’OTAN » afin d’obtenir une mobilisation collective plus efficace. C’est dans ce cadre que le partage des responsabilités en termes de commandement pourra être progressivement rééquilibré en faveur des Européens et que le bon usage des armements américains pourra le plus aisément être garanti. Il est à cet égard très bienvenu que la France ait pu déployer des troupes en Roumanie en y assumant le rôle de « nation cadre » de l’OTAN, qu’elle en ait fait de même dans les pays baltes pour y assurer la police du ciel et qu’elle vienne aussi de s’engager en Finlande dans le cadre d’un bataillon de l’alliance.

Annoncé par le discours de l’Ile longue d’Emmanuel Macron en mars 2026, la promotion d’une « dissuasion nucléaire avancée » traduit une autre convergence stratégique très opportune, pour la France comme pour les Européens. Elle inscrit en effet la doctrine nucléaire française dans la profondeur de notre continent, en soulignant que nos intérêts « ne peuvent se confondre avec le seul tracé de nos frontières nationales » et en proposant d’articuler l’usage de la force de frappe hexagonale et la mobilisation des moyens conventionnels de nos voisins. Mobilisant un atout stratégique dont elle conserve la maîtrise et la décision d’emploi, la France, à ce stade, a convaincu neuf pays européens d’engager des discussions approfondies sur ce registre, au premier rang desquels l’Allemagne et la Pologne, mais aussi la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède, le Danemark et la Norvège. Il reviendra encore à notre pays de joindre le geste à la parole, en allant jusqu’à déployer des armes nucléaires et des troupes dans les pays partenaires concernés, comme le font aujourd’hui les Etats-Unis, dont il s’agit de compléter la présence plutôt que de la remplacer. La France pourra ainsi proposer à ses voisins de bénéficier d’une seconde « assurance vie », contre des rétributions et compensations qui feront elles aussi partie des négociations en cours, et contribuer ainsi de manière à la fois symbolique et décisive au renforcement de la défense des Européens.

3. Des convergences politiques : un leadership européen partagé

Le renforcement de la défense de notre continent requiert par ailleurs d’importantes convergences politiques entre Etats-membres de l’UE et de l’OTAN, dont ne saurait s’abstraire la France – quand bien même elle a le grand mérite de disposer d’un outil militaire et d’un réseau diplomatique performants, qu’il s’agit de conforter.

Ces convergences politiques passent d’abord par un diagnostic partagé des menaces auxquels les Européens sont confrontés. Le tristement célèbre « discours de Munich » de J.D. Vance ayant confirmé que l’administration Trump professe une vision très divergente de celle des Européens, il est heureux que ces derniers se soient dotés d’une « boussole stratégique » visant à renforcer la politique de sécurité et de défense de l’UE d’ici à 2030, en ciblant des menaces aussi diverses que la concurrence géopolitique, les rivalités économiques, le développement technologique, la désinformation et la crise climatique.

La mise en place d’un « Conseil de sécurité européen », ouvert à des Etats non-membres de l’UE comme le Royaume Uni et la Norvège, pourrait utilement inscrire un tel diagnostic partagé dans la durée et dans la pratique. Il sera d’autant plus salutaire qu’il ne s’agit pas seulement pour les Européens de faire face aux défaillances et à la défiance de l’administration Trump, ni même au pivot historique des Etats-Unis vers l’Asie, mais de se doter d’un lieu de délibération et d’arbitrage perçu comme légitime pour toute décision majeure en matière de défense. « Washington » fournit à la fois aux Européens une protection militaire et un leadership politique imposant et distant, donc acceptable : il ne sera pas si aisé de le rapatrier et de le répartir de ce côté-ci de l’Atlantique, et il ne pourra l’être que dans un cadre collégial, sinon consensuel. La France ne pourra pas assurer seule un tel leadership, l’Allemagne ne le voudra pas au regard des crispations internes et externes que cela susciterait, le Royaume-Uni, l’Italie et la Pologne y prendront nécessairement part – il faudra plus que jamais jouer collectif.

Dans ce contexte, toute convergence européenne suppose aussi que les décisions relatives à la défense – des exportations d’armes aux interventions militaires extérieures – soient soumises à un contrôle parlementaire et public adéquat. Les conditions de recours à la force militaire doivent en particulier faire l’objet d’une évaluation commune approfondie, dès lors qu’elle a vu son efficacité fortement contestée, de l’Afghanistan à la Libye en passant par le Sahel, l’Ukraine et l’Iran… A cet égard, le pouvoir discrétionnaire des Présidents français, libres d’envoyer des troupes au front sans consultation ni vote du Parlement, fait figure d’anomalie en Europe : il perd en légitimité démocratique et diplomatique ce qu’il gagne en efficacité militaire, et continuera à exposer « Paris » au risque du cavalier seul s’il ne rapproche pas ses pratiques de celles de ses voisins – qui devront de leur côté accepter d’adapter et d’accélérer leurs prises de décision.

4. Des convergences capacitaires via des projets opérationnels financés en commun

C’est enfin sur la base de convergences capacitaires que la défense française et européenne a une chance d’être efficacement renforcée, à court et moyen terme.

Le Livre blanc sur la défense européenne publiée en 2025 a fourni une première réponse à des années de sous-investissement chronique en matière de défense : il a pour objectif de combler de manière plus coordonnée les lacunes recensées par les États membres (notamment en termes de défense aérienne et antimissile, de drones et systèmes anti-drones, de transport aérien stratégique, de renseignement et de surveillance…) et de soutenir l’industrie de défense européenne par un regroupement de la demande et la passation collaborative de marchés publics visant à diminuer le trop grand nombre de systèmes d’armes produits en Europe et à les rendre plus compatibles entre eux.

L’UE apporte aussi une contribution financière croissante depuis une décennie, de la création du « Fonds européen de défense », dédié aux projets communs en matière de R&D, à la mise en place de plusieurs outils et programmes permettant de cofinancer l’acquisition commune de munitions ou d’armements (« ASAP », « EDIP », « EDIRPA », « SAFE », prêts de la Banque européenne d’Investissement…), mais aussi d’instituer des réflexes européens dans un univers de la défense oscillant d’ordinaire entre préférences nationales et tropisme transatlantique, puis de favoriser des productions communes dont chaque pays concerné se portera acquéreur plus naturellement (comme cela est advenu pour Airbus en matière d’aéronautique civile, au détriment de Boeing)).

C’est en effet largement au niveau national et intergouvernemental que devront advenir l’essentiel des convergences opérationnelles dont les Européens ont besoin pour tirer le meilleur parti du surcroît d’investissement qu’ils ont récemment engagé via les budgets nationaux, au point d’atteindre près de 450 milliards d’euros en 2026. Compte tenu de la forte dégradation de ses comptes publics, la France serait bien inspirée de multiplier les coopérations industrielles en matière de défense, sauf à se cantonner à l’entretien d’une armée « échantillonnaire » dotée de capacités multiformes mais réduites.

Compte tenu du danger pressant incarné par la Russie et ses attaques actuelles ou redoutées, il est logique que nombre de pays de l’UE acquièrent leurs armements « sur étagères », c’est-à-dire auprès de fournisseurs disposant de chaînes de production opérationnelles et réactives car ils font la guerre de manière régulière, sinon permanente (Etats-Unis, Corée du Sud, Israël, Ukraine, …). Mais il est aussi indispensable que des projets industriels entre européens soient développés ou lancés pour couvrir nos besoins militaires de court et moyen terme, ce qui suppose une forme de partage de souveraineté et de savoir-faire délicat et équitable entre les pays impliqués. L’Ukraine est d’ailleurs appelée à jouer un rôle clé sur ce registre, et des coopérations industrielles ont d’ores et déjà été lancées avec des acteurs français, allemands et européens…

En mettant fin au projet de « système d’avion de combat du futur » (SCAF), les autorités allemandes, espagnoles et françaises ont porté un coup d’arrêt dommageable à la mutualisation industrielle européenne, tout en nous exposant au risque de poursuivre la production et la vente de fleurons nationaux particulièrement onéreux, et susceptibles d’être délaissés pour leurs concurrents américains… Il est somme toute logique que le groupe Dassault souhaite conserver ses secrets technologiques et le financement par l’impôt national de ses productions militaires : il n’est pas certain que lui céder soit conforme à l’intérêt de la France – et moins encore à l’intérêt des Européens…

Face aux fortes contraintes budgétaires nationales, il est heureusement probable que d’autres projets européens communs continueront à émerger en matière d’industrie de défense, via des coopérations à géométrie variable. Allemagne et France viennent par exemple de faire un pas en avant dans le cadre de l’entreprise commune « KNDS », dédiée à la défense terrestre, tandis que plusieurs projets d’avions de combat européens pourraient rapidement co-exister, en réduisant du même coup les économies d’échelle et synergies engendrées par les grands programmes à l’américaine…

Au final, il serait plus efficace encore que les Européens finissent par miser sur leurs avantages comparatifs respectifs, en s’en remettant par exemple à l’Allemagne en matière de chars ou à la France en matière de sous-marins, via des productions communes dans chacun des pays concernés. Ce serait là engager plus que des convergences entre pays : le franchissement d’une barrière d’espèce sur le plan politique, et qui ne semble pas accessible à ce stade.

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Porté sur les fonts baptismaux il y a plus de 30 ans et aujourd’hui plébiscité par les Français et tous les peuples l’ayant adopté, l’euro ne s’est pas fait en un jour. Il est advenu car les Allemands ont accepté de partager leur souveraineté monétaire, via des principes et règles conformes à leurs pratiques et à leurs intérêts – et dont bien peu ont été respectés. Il a été créé en application de « critères de convergence » ayant nécessité des ajustements politiques constants dans notre pays, tels celui relatif à la limitation – même très virtuelle – des déficits publics à 3% du PIB.

Il en ira de même de « l’Europe de la défense », dont l’avènement appelle, elle aussi, la France et ses partenaires à des ajustements et partages de souveraineté qu’il faut inlassablement promouvoir, et qui seront aussi salutaires que l’objectif qu’ils serviront : la préservation de notre sécurité et de notre liberté de Français et d’Européens, c’est-à-dire de notre destin commun.

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Yves Bertoncini