Article composé à partir de deux textes publiés par Phillips P. O’Brien sur sa page Substack les 12 et 14 février 2025. Traduit de l’anglais.
Il y a quelques jours, le secrétaire d’État américain Marco Rubio appelait à la fin d’une Europe tolérante et démocratique et à son éclatement en un ensemble disparate de petits États trumpistes, ce qui lui a valu une ovation debout de la part des Européens présents à la Conférence de Munich sur la sécurité. Le président de la réunion, Wolfgang Ischinger, a même remercié Rubio pour ses « paroles rassurantes ». Comme si les menaces d’invasion du Groenland n’avaient aucune importance, comme si l’imposition unilatérale de droits de douane sur l’Europe n’avait jamais eu lieu, comme si l’abandon de l’Ukraine et le rapprochement avec Poutine n’avaient pas vraiment réussi à séparer les États-Unis et l’Europe.
Un discours à la valeur douteuse, demandant à l’Europe libérale et démocratique d’accepter sa propre destruction, et les treize derniers mois de conflits disparaissent comme par magie ?
Tout ce que nous pouvons espérer, c’est que les applaudissements dans la salle étaient polis et non le signe d’un soulagement sincère. Car si tel est le cas, l’Europe compte encore plus de naïfs qu’elle n’en a jamais vu, des toxicomanes tellement dépendants de l’idée de puissance et de leadership américains qu’ils accepteront cette dose gratuite de fentanyl et replongeront dans leur brouillard de dépendance.
Car le discours de Rubio a, en réalité, sonné le glas du système libéral et démocratique qui a gouverné le continent européen depuis 1945. Rubio a dépeint le monde d’avant Trump comme un désastre absolu. Ce monde, fondé sur la démocratie libérale, le commerce et « l’ordre établi », était selon lui une « illusion » dangereuse. L’Europe avait commis une erreur en suivant l’Amérique sur la voie de la tolérance et du libéralisme. Il appelait à un retour à la primauté de l’intérêt national — adieu l’UE. Il a réclamé l’arrêt de la lutte contre le changement climatique et a présenté la « migration de masse » comme un danger mortel.
Et devinez qui n’était pas considéré comme une menace dans le discours de Rubio ? La Russie et la Chine. Elles n’ont jamais été mentionnées comme des menaces, elles ont été complètement ignorées. Pour Rubio, les vraies menaces étaient l’immigration, le commerce, la tolérance et les personnes qui ne croient pas en Dieu.
Ce n’est qu’à la fin, lors de la séance de questions, que la Russie et l’Ukraine ont été évoquées — et ce fut une défense typiquement trumpiste du comportement de Poutine. Son commentaire le plus révélateur fut peut-être celui où les États-Unis souhaitaient un accord acceptable pour l’Ukraine, mais aussi et surtout pour la Russie. Il faut toujours satisfaire Poutine.
Sur le fond, ce discours n’était que pure propagande trumpiste. Certes, on y trouvait quelques belles paroles sur l’histoire et le partenariat entre les États-Unis et l’Europe, mais l’Europe et l’Ukraine n’ont rien obtenu de concret, tandis qu’on leur demandait de détruire ce qu’elles sont aujourd’hui et de suivre le grand leadership de Donald J. Trump.
Mais Munich n’est que le symptôme le plus spectaculaire d’un mal plus profond. Un discours des plus étranges s’est fait entendre ces dernières semaines de la part de certains hauts dirigeants européens. Ce discours affirme que l’Europe, sans les États-Unis, est incapable de se défendre seule. Ce raisonnement singulier sous-entend que les États européens doivent se soumettre aux États-Unis de Donald Trump pour obtenir les miettes que ce dernier daigne leur accorder en matière de défense.
Deux semaines avant le discours de Rubio, le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, avait défendu cet argument devant le Parlement européen. Il n’a pas mâché ses mots : « Si quelqu’un pense ici que l’Union européenne ou l’Europe dans son ensemble peut se défendre sans les États-Unis, qu’il continue de rêver… C’est impossible. »
Dans le monde de Rutte, l’Europe devrait engager des dépenses colossales si les États-Unis refusaient de se battre pour elle : « Pour l’Europe, si vous voulez vraiment faire cavalier seul… oubliez l’idée d’y parvenir avec 5 %. Ce sera 10 % », ajoutant que le remplacement de la dissuasion nucléaire américaine coûtera « des milliards et des milliards d’euros ». Plus inquiétant encore, dans le monde absurde de Rutte, l’OTAN continue comme si de rien n’était, l’administration Trump soutenant fermement l’organisation. Trump est, selon Rutte, « totalement engagé envers l’OTAN ». Witkoff, Kushner et Rubio sont présentés comme des médiateurs honnêtes cherchant à aider l’Ukraine.
Ce n’est qu’après cette intervention que l’information est sortie : l’administration américaine prive les Ukrainiens de missiles Patriot, facilitant grandement la tâche des Russes qui parviennent à frigorifier et tuer des civils ukrainiens.
Et Rutte n’est pas seul, le ministre lituanien des Affaires étrangères, Kęstutis Budrys, a tenu le même discours : « Sans les États-Unis, l’Europe est indéfendable. » Ce genre d’argument est devenu une prophétie autoréalisatrice, brandie pour retarder des changements pourtant indispensables. Il repose sur quatre idées fausses — et terrifiantes.
Premièrement, les décisions de l’administration Trump ne dépendent pas de l’Europe. Les États-Unis ne se battront pas pour l’Europe s’ils n’en ont pas la volonté, quelles que soient les courbettes des dirigeants européens. Je dirais même que les États-Unis ne se battraient pas pour les pays baltes en cas d’attaque russe et que, sous la présidence de Trump, ils n’utiliseraient jamais l’arme nucléaire pour défendre l’Europe. Affirmer son impuissance sans les États-Unis ne fait pas augmenter la probabilité que ces derniers défendent l’Europe — au contraire, cela la diminue.
Deuxièmement, ces responsables politiques induisent leurs populations en erreur. En prétendant que les États-Unis sont engagés envers l’OTAN et cherchent à aider l’Ukraine, ils créent un monde imaginaire. Les États-Unis tentent d’aider Poutine, sapent la défense européenne et se réjouiraient de voir l’Ukraine dévastée.
Troisièmement, l’Europe est parfaitement capable de se défendre. Le PIB de la Russie ne représente que 10 % de celui de l’UE (2 000 Mds € contre 20 000 Mds €). Si l’on inclut le Royaume-Uni et la Norvège dans l’ensemble européen, le poids économique de la Russie devient négligeable. Affirmer que les États européens devraient dépenser bien plus que le PIB total de la Russie pour se défendre contre elle relève de la pure désinformation. De plus, la Russie dilapide ses ressources militaires en Ukraine.
Quatrièmement, le plus grand problème de l’Europe est peut-être d’ordre psychologique. En se déclarant incapable de se défendre, elle crée une prophétie autoréalisatrice. L’Europe est un continent riche, instruit et en bonne santé. Se rabaisser face à l’Amérique de Donald Trump la fait paraître bien plus faible qu’elle ne l’est réellement.
Nous avons affaire à une génération de dirigeants européens incapables d’admettre leur échec. Le monde qu’ils croyaient immuable ne l’était pas. Au lieu de reconnaître leur erreur, ils feignent désespérément d’ignorer les changements qui se produisent sous leurs yeux. Ils préfèrent risquer une catastrophe plutôt que d’admettre leur faute. Ceux qui ont été rassurés par le discours de Rubio et croient qu’il signifie que les États-Unis restent attachés à la liberté européenne auront tout ce qu’ils méritent.
Si les Européens veulent un avenir, non seulement ils doivent comprendre qu’ils peuvent se défendre sans les États-Unis, mais qu’ils doivent le faire. Il est temps d’arrêter d’écouter cette génération politique qui a laissé l’Europe dans cet état déplorable. Ils ont trahi leurs peuples, mais il n’est pas trop tard pour remédier à cette situation.