Terres rares : l’équation de la souveraineté

Terres rares : l’équation de la souveraineté
Publié le 13 juillet 2026
Les terres rares sont souvent citées en exemple lorsqu’on évoque la souveraineté industrielle et les nouveaux enjeux de la géopolitique. Nous avons demandé à deux spécialistes du sujet d’expliquer pourquoi il est si difficile d’extraire, de raffiner et d’industrialiser des terres rares en Europe et s’il existe un chemin pour une réindustrialisation minière et métallurgique de notre continent. Leur dialogue est éclairant.

Depuis combien de temps travaillez-vous sur le sujet des terres rares et des métaux stratégiques ? Quelles sont les principales questions que vous vous posez aujourd’hui ?

Diana Filippova

Je suis Professeur des Universités avec une double mission d’enseignement et de recherche. Les terres rares ne sont pas le cœur de mon activité principale, je développe davantage les procédés de valorisation d’autres métaux et matériaux stratégiques, le tungstène, le lithium et les phosphates, notamment au Maroc. Les terres rares me sont venues par les circonstances, à travers des projets européens et des collaborations industrielles.

Je m’y suis intéressé dans deux contextes, dont le premier est industriel. En 2008-2011 nous avions travaillé avec le Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM) en partenariat avec les sociétés Rhodia (actuellement Solvay) et Veolia sur le projet de recyclage des lampes à économie d’énergie pour valoriser les poudres luminophores contenant des terres rares. Puis, à partir de 2013, avec Imerys dans le cadre d’un projet européen baptisé STOICISM, nous avons travaillé sur la récupération de terres rares présentes dans les résidus du traitement de kaolin, dans des gisements au Royaume-Uni. Le second contexte est pédagogique : dans les modules de géopolitique des matières premières minérales que j’enseigne, les terres rares sont un sujet essentiel.

Ce que j’ai très vite compris, c’est que la difficulté de traiter les terres rares n’est pas d’ordre technologique. Les technologies existent ou pourraient être développées, les compétences aussi, en France comme en Europe. C’est avant tout un problème d’impact environnemental. Pour séparer les terres rares, il faut des procédés chimiques très intenses qui génèrent des volumes considérables de déchets. Pour produire une tonne d’oxyde de terres rares, on génère environ 75 mètres cubes d’eau acide chargée en métaux radioactifs. Dans notre environnement réglementaire et nos préoccupations environnementales légitimes, c’est difficile à accepter.

Lev Filippov

Mon parcours est celui de quelqu’un qui accompagne les dynamiques industrielles et économiques depuis toujours, que ce soit dans les chambres de commerce, les cabinets d’élus et, depuis six ans, A3M, l’Alliance Minérais, Minéraux et Métaux. C’est une petite fédération d’une soixantaine de membres, présents sur le cycle de production des métaux sur le territoire national, et par ce cycle j’entends l’extraction, le raffinage, la première transformation, le recyclage. Notre objectif : défendre l’idée que cette filière est le socle de toute économie industrielle dans un contexte de transition écologique et d’enjeux de souveraineté.

Aujourd’hui, la France n’a quasiment plus de mines actives sur son territoire métropolitain : une mine de sel et une petite mine de bauxite, et c’est à peu près tout. Il reste une activité en Guyane et en Nouvelle-Calédonie, des acteurs historiques comme Eramet et Orano sur le nickel, le manganèse, le lithium ou l’uranium, mais c’est très fragmenté, très étroit. Ce qui est frappant en revanche, c’est que nous disposons encore d’un écosystème académique et de recherche étonnamment riche par rapport à ce qu’il reste de l’activité industrielle. Un potentiel qui reste malheureusement un peu en silos : les géologues d’un côté, les spécialistes des métaux de l’autre, et les chercheurs en matériaux du leur.

Pour baliser l’ensemble de ma réflexion, je dirais ceci : nous réclamons, auprès des pouvoirs publics, des médias et de nos concitoyens, d’être reconnus comme le socle de toute filière industrielle. La Lorraine montre bien que, quand on perd ce socle, tout le reste finit par s’effondrer. Nous avons passé quarante ans sous un dogme complètement à côté de la plaque : celui d’une industrie sans usines, d’une économie mondialisée qui optimise la rentabilité du capital investi en ignorant les considérations écologiques et géopolitiques. Le Covid, la guerre en Ukraine, l’explosion de la politique industrielle chinoise, les mesures de Trump, tout cela nous rattrape. On est devenus incroyablement dépendants de pays qui ne sont pas nécessairement nos amis.

Bruno Jacquemin

On associe spontanément les terres rares aux smartphones et aux industries de pointe. Qu’est-ce qu’on oublie dans cette représentation ?

Diana Filippova

D’abord, une mise au point terminologique importante : dans le discours commun, on mélange souvent métaux stratégiques, matériaux critiques et terres rares comme si c’était la même chose. Ce ne sont pas du tout les mêmes réalités. Les terres rares sont des éléments du tableau de Mendeleïev, proches des radioactifs. La première chose à savoir, donc, c’est que les terres rares ne sont pas plus rares qu’elles ne sont des terres.

Plus largement, 80 % des éléments du tableau périodique sont des métaux. Une soixantaine d’entre eux sont utilisés dans l’industrie. Il y a un principe très simple à avoir en tête : tout ce qui vous entoure, dans votre maison, dans la rue, dans votre poche a été soit cultivé, soit extrait du sous-sol. Il n’y a pas de troisième option. Et dans tout objet industriel, que ce soit une machine à laver, un smartphone, une voiture ou un ordinateur, il y a des métaux, parfois en proportions infimes. Dans un ordinateur quantique, il faut du rubidium, qui est lui-même un sous-produit du lithium. Si demain on n’a plus de lithium, on n’a plus de rubidium.

L’industrie métallurgique obéit en réalité à une double logique qui peut être perçue comme contradictoire. D’abord on raffine, on cherche à obtenir le métal le plus pur possible. Puis on repart en sens inverse, on mélange ces métaux pour créer des alliages avec des propriétés spécifiques. Il existe à ce jour 3 500 alliages d’acier différents, chacun optimisé pour une propriété particulière : magnétisme, résistance à la chaleur, légèreté, élasticité… Cette cuisine rend la compréhension complexe, mais elle rend aussi le recyclage extrêmement difficile. Récupérer la farine d’un gâteau déjà cuit, c’est compliqué.

Bruno Jacquemin

Il y a aussi une réalité que les étudiants comprennent difficilement au départ : la plupart des métaux précieux et stratégiques ne sont pas extraits pour eux-mêmes. Ce sont des coproduits. L’intégralité des métaux du groupe platine, par exemple, est récupérée à partir du minerai de nickel-cuivre d’Afrique du Sud. Quand on extrait de l’or en Guyane, on ne le fait pas uniquement pour l’or, on récupère aussi une série de petits métaux dont l’industrie a besoin. Dans le phosphate, il y a des terres rares. Dans le minerai de zinc ou les bauxites, on trouve du germanium ou du gallium. D’ailleurs, les résidus de certains métaux de base sont considérés comme une ressource pour ces petits métaux fondamentaux pour la haute technologie.

Lev Filioppov

Ces besoins vont exploser avec la transition énergétique, la robotique, l’IA… Or, cette transition repose elle-même, paradoxalement, sur des matériaux extraits selon des procédés très polluants. Que faisons-nous aujourd’hui, en France et en Europe, pour pallier cette dépendance ? Notre dépendance stratégique est-elle le prix à payer pour externaliser les procédés polluants en dehors de l’Europe ?

Diana Filippova

Les données sont assez claires, et je les montre toujours à mes étudiants. Même en maximisant le recyclage, on ne peut pas répondre à la croissance de la demande par le recyclage seul. Pour le cuivre, environ 30 % est recyclé actuellement ; pour le plomb, 94 %. Mais la demande croît si vite que même un doublement du taux de recyclage ne suffirait pas. Il faut donc envisager d’autres sources : les ressources primaires à faible teneur, les ressources marines, notamment les nodules polymétalliques des grands fonds, ou les anciens résidus miniers qui contiennent des métaux qui n’étaient pas récupérables à l’époque.

La thermodynamique du recyclage pose une contrainte supplémentaire : quand des métaux sont mélangés à l’échelle moléculaire dans des alliages, l’énergie nécessaire pour les dissocier est souvent beaucoup plus élevée que l’énergie d’extraction à partir de ressources primaires. Les “mines urbaines » – l’idée de récupérer les métaux dans nos déchets – ont un vrai potentiel, mais il faut être conscient que les coûts énergétiques peuvent être très conséquents. Ne nous voilons pas le regard : extraction et recyclage sont des procédés polluants.

Lev Filippov

On est face à un effet de ciseau. D’un côté, des besoins qui vont exploser : la transition énergétique, les batteries de véhicules électriques, le stockage des énergies renouvelables intermittentes, la robotique — Elon Musk prévoit de produire des robots humanoïdes à 10 000 euros — sans parler de l’intelligence artificielle, des drones, du secteur de la défense. De l’autre, des ressources de plus en plus difficiles d’accès, avec des teneurs en minerais qui déclinent à mesure qu’on épuise les gisements les plus accessibles.

Il faut d’abord faire le ménage chez nous : réformer la fiscalité pour que recycler un métal en France soit réellement compétitif face à l’importation depuis la Chine. Travailler l’éco-conception pour que les produits durent plus longtemps et soient plus facilement recyclables. Et accepter une forme de sobriété. Je connais un fabricant de smartphones, le Fairphone, qui utilise moins de métaux et des métaux plus facilement recyclables. Il coûte 30 % plus cher qu’un smartphone moyen. Est-ce qu’on est collectivement et individuellement prêts à payer le prix de la sobriété énergétique ? Je suis convaincu qu’il le faut.

Bruno Jacquemin

Que pensez-vous du règlement européen sur les matières premières critiques, le Critical Raw Materials Act adopté en 2024 ?

Diana Filippova

C’est une initiative née d’une impulsion française : le rapport de Philippe Varin rendu en janvier 2022, pendant la présidence française du Conseil de l’UE, a conduit à ce règlement européen, adopté en juin 2024. Donc dix-huit mois de travail, ce qui est remarquablement rapide.

Si je regarde la bouteille à moitié pleine : pour la première fois, la Commission européenne prend formellement acte du fait que la transition écologique, la souveraineté industrielle ne peuvent pas se faire sans régler la question des métaux. Les objectifs affichés sont ambitieux : 10 % de l’extraction de minerais sur le territoire européen, 25 % de recyclage en moyenne, et une dépendance maximale de 65 % vis-à-vis d’un seul pays. Tout cela à horizon 2030.

Le problème, c’est qu’il n’y a pas de politique industrielle derrière. On peut investir dans des mines et de la métallurgie, si l’on n’incite pas les constructeurs automobiles ou les fabricants d’électronique à s’approvisionner en Europe, ils iront toujours acheter moins cher en Asie. Les industriels asiatiques ont des surcapacités délibérément maintenues par les États, via des subventions, des franchises fiscales, des prix de l’énergie subventionnés. Ils font exactement ce que nous faisions au XIXe siècle : investir massivement dans les industries de base pour créer un écosystème de compétences, attirer des sous-traitants, former des ingénieurs qui créeront ensuite des industries en aval. Nous, nous avons oublié cette logique.

L’épisode de l’ERMA (l’European Raw Materials Alliance, lancée en 2020 par la Commission) est emblématique : une initiative bien construite pour développer une chaîne de valeur européenne intégrée sur les matières premières critiques, à commencer par les terres rares et les aimants, qui s’est fait balayer par le CRM Act de 2023, un texte élargi à 80 pays concernés, dont la Corée du Sud et la Malaisie et qui en perd toute cohérence.

Bruno Jacquemin

Comment, dans le monde académique, vous adaptez-vous à une génération d’étudiants sensibilisés aux enjeux écologiques ? Y a-t-il des ponts qui se construisent entre transition écologique et métallurgie ?

Diana Filippova

Il se passe beaucoup de choses qui vont dans le bon sens. Dans les écoles d’ingénieurs, il est désormais demandé d’intégrer des enseignements sur l’économie, la gestion, les relations avec les différents acteurs de la chaîne de valeur. À l’École de géologie à Nancy, mais aussi dans les universités comme la nôtre, des options et des masters en ressources minérales apparaissent et progressent d’année en année.

Le problème fondamental reste celui des ressources. Pour former correctement, il faut des équipements, de l’encadrement, idéalement un encadrant pour cinq étudiants. Or on en est souvent à un pour dix. Et, surtout, il faut des projets. C’est un cercle vicieux : sans activité industrielle, on ne développe pas les compétences ; sans compétences, on ne peut pas développer l’activité. Nous avions arrêté l’hydrométallurgie dans notre laboratoire pendant des années parce qu’on nous disait qu’on n’avait plus de mines, qu’on n’en avait plus besoin. Quand on a voulu redémarrer, il a fallu presque tout reconstruire.

Lev Filippov

Ce qui manque, c’est une culture mines-métaux partagée. Elle a disparu du discours public. Elle a disparu des ministères. Elle a disparu des directions d’entreprise. J’ai rencontré récemment un grand patron d’une entreprise très technologique qui m’a dit qu’ils avaient redécouvert en 2020 qu’ils achetaient du métal et que c’était crucial. Avant, c’était « le problème du service achats ». La crise Covid, puis la guerre en Ukraine, ont réveillé des gens qui ne savaient plus que leur chaîne d’approvisionnement tenait à un fil — et souvent à un seul fournisseur, lui-même dépendant d’une seule source.

Bruno Jacquemin

Vous avez tous deux une vision internationale du sujet. Quelles stratégies se déploient ailleurs dont on pourrait s’inspirer ?

Diana Filippov

Prenons l’Australie. À la dernière conférence internationale sur les matériaux critiques, en 2025, le message des représentants du gouvernement et de Geosciences Australia était clair : « Nous avons les ressources, mais nous manquons des compétences et des filières de transformation. » L’Australie a longtemps délégué la transformation à la Chine, mais elle cherche maintenant à reconstruire ces capacités. Sa stratégie repose sur la collaboration internationale, notamment avec l’Europe, qui a conservé des savoir-faire, mais aussi sur le développement de formations domestiques.

Le Brésil, c’est une autre configuration. Ils ont les ressources, ils développent l’expertise technique. Le représentant du service géologique brésilien à cette même conférence a présenté les avantages économiques et fiscaux d’investir au Brésil plutôt qu’ailleurs. Il s’agit d’une stratégie délibérée pour attirer des capitaux étrangers. Les deux cas illustrent la même réalité : développer un projet minier, c’est dix à quinze ans de travail et entre cinq et quinze milliards d’euros d’investissement. Il faut créer les conditions pour que cet argent vienne.

Lev Filippov

Il faut avoir en tête que l’activité minière, c’est quasiment la deuxième activité de l’humanité. La première industrie métallurgique est datée à moins 5000 avant Jésus-Christ. L’évolution de la mine et de la métallurgie a accompagné le progrès humain depuis toujours. La révolution industrielle du XIXe siècle, qu’on regarde en France avec un mélange de nostalgie et de culpabilité, par exemple par le prisme de Zola ou de Victor Hugo, a en réalité, sur un siècle, radicalement réduit la mortalité infantile, prolongé l’espérance de vie, limité le travail des enfants. Le bilan global est indéniablement positif.

Aujourd’hui, on pourrait le formuler ainsi : chaque humain supplémentaire a besoin de plus de métaux. Un humain qui devient urbain en consomme encore plus. Un urbain dont le niveau de vie augmente, encore davantage. Tant que la population mondiale n’est pas stabilisée, la demande en métaux ne baissera pas. En Europe, on est dans une situation particulière : population stabilisée, vieille industrie, beaucoup de métaux déjà en circulation. Il y aurait de quoi construire quelque chose d’assez autonome si on s’en donnait vraiment les moyens.

Bruno Jacquemin

En vous écoutant, on comprend que les enjeux de sobriété et de transition écologique sont pleinement intégrés à votre activité, même si les arbitrages demeurent inévitables. Comment expliquez-vous alors qu’il existe un divorce si flagrant dans les représentations entre matières stratégiques et écologie ? Les deux sont-ils réellement irréconciliables ?

Diana Filippova

La sobriété dans l’industrie, c’est avant tout la sobriété énergétique. C’est tout à fait compatible avec l’activité extractive. Les industries minières y pensent. Un camion transportant 345 tonnes du minerai consomme 900 litres de carburant à l’heure, c’est vrai. Mais si vous changez la méthode d’exploitation, les résultats changent radicalement. À Pilbara, en Australie, les convois miniers roulent à la descente grâce à la gravité. Ces trains chargés de minerai alimentent même leurs propres systèmes énergétiques. Les industriels réfléchissent précisément à cela : comment faire plus avec moins.

Il y a aussi des approches très innovantes que je vois dans certains projets de recherche : utiliser l’IA pour identifier les zones à plus haute teneur et réduire les volumes de roche à déplacer. Pour la conception des alliages, certains acteurs commencent à intégrer la recyclabilité théorique comme un paramètre de design, dès le départ. C’est ça, la sobriété appliquée à la chaîne de valeur des métaux.

Lev Filippov

C’est en partie culturel. Quand j’étais petit, il y avait encore une forge dans le village de mes grands-parents. Les gens avaient un rapport direct à la matière, ils récupéraient chaque bout de fer. Ce rapport a disparu. Résultat : pour une grande partie de nos concitoyens, la réalité matérielle de l’économie est devenue complètement invisible.

Mais la difficulté est aussi politique et économique. Pendant trop longtemps, on n’a eu qu’un seul moteur : la lutte contre le réchauffement climatique. On a oublié la compétitivité, la souveraineté, la résilience. Je connais un acteur industriel capable de produire en France de l’acier entièrement issu de matières recyclées françaises. C’est un produit qui n’existe nulle part ailleurs en France et qu’on importe actuellement. Il ne trouve aucun mécanisme de soutien public. Pourquoi ? Parce que tous les fonds sont concentrés sur la décarbonation des hauts-fourneaux. C’est légitime, mais c’est une erreur de stratégie que d’oublier l’innovation circulaire.

La culture industrielle sur les métaux a disparu des ministères, des directions d’entreprise, du monde académique non spécialisé. Cette industrie est incompatible avec une logique court-termiste. Or dans la métallurgie, il n’existe pas de « quick wins ». Et un PDG dont la rémunération dépend de ses résultats à un an ne va pas spontanément investir dans la résilience à vingt ans de sa chaîne d’approvisionnement.

Bruno Jacquemin

Les terres rares sont une affaire de géopolitique. Comment la résurgence des conflits et des tensions influence-t-elle la situation ? Par exemple, la fermeture du détroit d’Ormuz pose-t-elle un risque d’approvisionnement spécifique pour les terres rares ?

Diana Filippova

Pour les terres rares spécifiquement, non. Les principales sources de terres rares sont la Chine, et dans une moindre mesure l’Australie, et les États-Unis. Le détroit d’Ormuz n’est pas sur ces routes d’approvisionnement.

Lev Filippov

Mais il faut élargir la perspective. Le Moyen-Orient produit d’importantes quantités d’aluminium. L’activité pétrolière et gazière y génère du soufre et d’autres coproduits dont l’industrie chimique et métallurgique dépend. L’impact le plus direct serait d’abord le coût de l’énergie qui impacte l’ensemble de nos procédés industriels. Nos fours de fusion, notre logistique, notre chimie : tout cela consomme de l’énergie. Une perturbation du détroit d’Ormuz vient s’ajouter à des vulnérabilités déjà préexistantes. Ce n’est pas un choc isolé, c’est une couche supplémentaire dans un système déjà fragilisé.

Bruno Jacquemin

Quelles devraient être aujourd’hui nos priorités collectives ?

Diana Filippova

Pour moi, le mot d’ordre doit être la transparence de tous les acteurs. L’État, bien sûr, mais aussi l’industrie et la société civile. Ce qui a manqué par le passé dans cette filière comme dans d’autres, c’est la capacité à dire ce qu’on fait et à faire ce qu’on dit. C’est la condition de la confiance, et sans confiance, rien ne bouge.

Sur le plan académique, il est encourageant de voir que des organismes internationaux commencent à formaliser des standards de comportement. L’Australie a vu émerger un code de conduite pour les compagnies minières à la demande de leurs propres actionnaires : 80 grandes compagnies ont demandé à des chercheurs de créer ce standard au Sustainable Minerals Institute. C’est un signal fort.

Lev Filippov

Le dialogue qui se construit entre Imerys et les acteurs locaux autour de leur projet de mine dans l’Allier illustre ce que ça peut donner concrètement : ‘Je vous dis ce que je fais, je fais ce que je dis, je vous réponds quand je peux.’ Ce n’est pas parfait, mais c’est la bonne direction.

Il existe aussi des initiatives très intéressantes comme IRMA, l’Initiative for Responsible Mining Assurance, née aux États-Unis. Elle réunit dans une même gouvernance des compagnies minières, des ONG, des représentants de territoires et des populations locales pour co-attribuer un label de mine responsable. Ce genre d’approche multi-acteurs est à construire en Europe.

La question centrale, en France, c’est celle-là : est-ce qu’on accepte de regarder la réalité en face ? Faire le choix de ne pas extraire ici, c’est faire le choix de confier cette extraction à des pratiques moins contrôlées ailleurs, en République démocratique du Congo, en Birmanie, dans des conditions que personne ici ne tolérerait si cela se passait chez nous. Internaliser les externalités, c’est accepter de renoncer à une forme de pureté fantasmée pour assumer notre part de responsabilité. C’est un chemin de progrès, pas une régression.

Bruno Jacquemin
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Diana Filippova

Lev Filippov

Bruno Jacquemin