Lorsque, le 7 mai 2017, Emmanuel Macron pénètre dans la cour du Louvre sous les accords de l’Ode à la Joie, il ne sait pas encore – et nous avec lui – qu’il inaugure l’une des décennies les plus singulières et tourmentées de la Vème République. Nous faisons partie de cette aventure, tous deux, à différents moments, à différentes responsabilités ; nous avons notre part dans ce qui a marché et ce qui n’a pas marché. Le temps des bilans viendra, il devra être conduit avec lucidité et honnêteté. Mais nous sommes dans un temps d’action et d’urgence. Nous devons affronter un avenir plein de dangers, avec un optimisme de raison. Surtout avec une conviction plus vivace que jamais, en forme d’appel et d’alerte : le dépassement politique auquel nous tenons, sous des formes renouvelées, est la seule voie possible pour éviter le pire et construire le meilleur.
Rappelons d’emblée la singularité, double, du scrutin qui se profile : pour la première fois, l’extrême-droite est favorite de l’élection présidentielle française, avec des projections de premier tour très élevées et, d’après les sondages, un second tour quasiment acquis. Plus grave peut-être, cette perspective n’est plus vécue comme un drame. C’est une fatalité subie, presque une évidence acceptée.
Un triptyque bien connu s’est mis en place : le déni d’abord — « l’extrême-droite n’arrivera jamais au pouvoir » ; la résignation ensuite — « leur victoire est inéluctable » ; la complaisance, enfin – « et si leur victoire était un mal nécessaire ? ». Cette mithridatisation collective gagne d’abord les politiques eux-mêmes : combien capitulent, presque attirés par le saut dans le vide, persuadés d’une victoire du RN ? Étrange vision de la démocratie alors que les Français n’ont pas encore voté. Parmi les élites économiques, politiques, culturelles, les digues ont souvent sauté, face à une extrême-droite hier dénoncée, aujourd’hui banalisée. Ainsi en va-t-il de certains représentants du monde économique : le problème n’est pas d’échanger, en tout cas dans des cadres institutionnels, avec un parti qui a de nombreux élus et représente déjà des millions d’électeurs ; le risque est de ne pas dénoncer avec force le danger, économique et bien plus large, de l’extrême-droite. Tout finit par concourir à présenter la victoire du RN en une alternance comme une autre, ou presque. Face à ce glissement, nous réaffirmons l’impérieuse nécessité d’en faire un combat existentiel. Car 2027 sera bien plus qu’une alternance : un choix de société, de civilisation même, face à un projet qui remet en cause nos valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. La campagne qui s’annonce sera donc une campagne de valeurs, éminemment émotionnelle aussi : il nous faut le comprendre, s’y préparer et l’assumer.
Le drame et le diable
A cet égard, nous refusons de ringardiser la bataille des valeurs, celle-là même qui a mobilisé le front républicain en 2017, 2022 et 2024 – et déjà en 2002. Car l’extrême-droite continue de porter deux dangers vitaux : la rupture avec des principes républicains essentiels et la désignation perpétuelle de boucs émissaires —hier le juif, aujourd’hui le migrant et le musulman ; et il n’existe pas de stigmatisation qui n’en entraîne une autre. Le logiciel de l’extrême droite aurait un impact désastreux, comme permet de le mesurer son projet de « référendum sur l’immigration », qui n’est qu’une présentation édulcorée de sa réforme constitutionnelle, rompant avec l’universalisme républicain, inscrivant la préférence nationale dans le marbre de la loi fondamentale et, ce faisant, instituant une appartenance à géométrie variable selon l’origine des personnes, comme l’a révélé, ne l’oublions pas, l’attaque glaçante contre les binationaux en 2024, ou la proposition récente d’interdire le seul voile islamique dans l’espace public.
Mais le combat doit aussi être concret, économique et social avant tout : ambiguïtés majeures sur les retraites, incohérence fiscale, versatilité entre sorties de l’UE, de l’euro, de Schengen tour à tour prônées puis abandonnées. Une présidente RN arriverait en mai 2027 au moment du vote du budget européen 2028-2034 : après l’abandon des stratégies de sortie, en apparence, l’annonce par le RN d’une division par deux de la contribution française au budget de l’UE doit bien être comprise comme une cause immédiate de crise politique et financière dévastatrice. Le financement du budget étant un jeu à somme nulle, l’Allemagne et les autres contributeurs majeurs (qui paient proportionnellement plus que nous) bloqueront fermement… ou proposeront une baisse massive des crédits de la PAC. Surtout, la France changera de catégorie : elle passera de faiseuse de compromis à fauteuse de troubles. Ce statut, inédit depuis soixante ans, de générateur de crises, sur l’enjeu budgétaire alors que nos propres comptes publics sont gravement dans le rouge, engendrera inévitablement une attaque des marchés, une crise de la dette (française) et un chaos politique majeur.
Sans parler du danger, plus grave encore, d’un RN aux commandes de la première puissance militaire d’Europe, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, sans avoir rompu avec ses accointances trumpistes et surtout poutiniennes. La France du RN, ce serait une France accablée dans une Europe affaiblie.
Et Giorgia Meloni, rétorque-t-on ? L’Italie est une démocratie de coalition, où le chef du gouvernement peut être renversé à tout moment ; un président français disposerait, lui, de pouvoirs massifs pour cinq ans, sans garde-fou comparable, à plus forte raison en cas de majorité d’extrême-droite à l’Assemblée nationale. On oublie en outre qu’en Italie, la prise de contrôle de l’appareil d’État par le parti de Meloni est méthodique, et que les réformes structurelles ont été abandonnée — à une exception près, que le RN omet de citer : la régularisation d’environ un million de travailleurs immigrés. En outre, aucune initiative européenne n’est jamais venue, d’un dirigeant nationaliste, a fortiori d’un quarteron de nationalistes aux intérêts contradictoires.
Reste le diable. La France insoumise et la quatrième tentative de son candidat. Conflictualité politique assumée, complaisance coupable à l’égard de l’antisémitisme : Jean-Luc Mélenchon s’échine à se diaboliser, quand le RN fait tout pour se dédiaboliser — stratégie qui banalise le RN, occupe la majorité de l’espace à gauche et fait hurler le centre et la droite, qui en oublient l’extrême-droite, la boucle est bouclée. Résumons d’une formule : LFI, c’est le diable — dangereux, repoussoir, mais sans probabilité sérieuse d’accéder au pouvoir ; le RN, c’est le drame — la victoire possible, sinon probable, et la menace sur l’État de droit. Là réside l’enjeu clé, celle d’une élection de premier tour qui se profile : si l’accès à la finale se joue contre Jean-Luc Mélenchon, l’adversaire principal, la menace politique majeure reste Marine Le Pen. Gardons-nous de tomber dans le « piège Mélenchon » en en faisant la première cible du débat : il en rêve et s’en nourrit. Mettre un signe égal entre RN et LFI entretient l’illusion de deux dangers équivalents, alors qu’ils ne sont ni de même nature ni de même intensité.
Le combat gagnant demeure celui des idées. Ce qui suppose de mener la bataille culturelle, pour sortir du récit aujourd’hui dominant qui structure le débat autour des obsessions de l’extrême-droite, amplifiée par la bollorisation des médias et des idées, alignant les cibles que sont à tour de rôle l’État de droit, l’audiovisuel public, les juges, les universités, un wokisme aux contours délibérément vagues, l’« écologie punitive », le « grand remplacement », sans qu’aucun des grands sujets de demain ne concentre sérieusement l’attention à ce jour : climat, innovation et IA, éducation, rouleau-compresseur chinois, transition démographique, intégration européenne. Définir son agenda en assumant d’être à contre-courant, tel était l’ADN et la recette du macronisme, qu’il faut retrouver pour renouer avec un chemin d’espoir. En assumant l’Europe à l’heure du Brexit, Emmanuel Macron fut un optimiste rebelle. A nous de prouver que nous savons encore l’être.
La fatalité n’existe pas, l’Europe le prouve : la Roumanie a finalement choisi un président pro européen ; les Pays-Bas ont porté en tête Rob Jetten sur un programme pro-européen et pro climat ; à l’inverse Keir Starmer, ne parlant que d’immigration sous la pression de Reform, a fait monter l’extrême-droite et fuir sa base. Jouer sur le terrain des autres mène toujours à la défaite. La France, à la différence de l’Italie, n’est pas un laboratoire des tendances européennes ou mondiales. En 1981, elle optait pour le socialisme face au libéralisme montant ; en 2017, elle choisissait un optimisme pro-européen face au Brexit et au trumpisme, aux nationalismes étroits qui s’affirmaient ailleurs. C’est encore à elle de trouver, en 2027, les moyens d’une riposte efficace à cette « internationale réactionnaire » qui, à coups d’ingérence, de brutalisation et de manipulation, avec ses alliés de l’intérieur, mène une guerre culturelle sans merci aux forces du progrès.
Forces et faiblesses en présence : sortir de la danse macabre du « jeu » et du « je »
Rappelons cette vérité d’évidence : une élection n’est pas un examen mais un concours, dont le peuple est le seul jury. Ce qui signifie qu’on ne gagne jamais par défaut, mais toujours relativement aux forces et faiblesses des autres prétendants. Regardons lucidement celles des autres, en miroir des nôtres.
La gauche reste affaiblie et divisée — y compris la gauche sociale-démocrate, redevenue plus responsable, c’est-à-dire moins soumise à LFI, dans la période récente. Depuis les élections européennes de 2024, on sait qu’elle peut (ré)exister, constituer la force dominante au sein de la gauche, assumer une ligne réformiste et pro-européenne : c’est une promesse, pas une garantie de succès. Raphaël Glucksmann peut l’incarner, mais l’issue de la primaire sera un juge de paix : clarté ou ambigüité vis-à-vis de LFI, mobilisation et dynamique ou indifférence et marginalisation ? Entre cette gauche et l’insoumise, un espace réduit, aujourd’hui ridiculement encombré par une multiplicité de prétendants qui, de fait, affaiblissent autant la gauche en général qu’ils renforcent Jean-Luc Mélenchon en particulier.
La droite traditionnelle aligne moins de candidats, mais autant de divisions, au sein d’un espace tout aussi restreint. La désignation précoce de Bruno Retailleau ne change rien à la fracture existentielle croissante entre ceux qui, au sein de LR, semblent tentés par une alliance avec l’extrême-droite et ceux qui y restent hostiles. A cette aune, quelle place, quelle cohérence, dans l’espace entre Édouard Philippe et Marine Le Pen ? En épousant l’obsession migratoire et la critique de l’État de droit, la direction des Républicains choisit aujourd’hui l’étroitesse, au double risque de la disparition et de la scission.
Ne nous y trompons pas : même le Rassemblement national, bien que donné largement en tête, exhibe ses propres faiblesses. De candidature : jusqu’à début juillet, l’incertitude aura duré entre Marine Le Pen et Jordan Bardella — et le maintien d’une candidate lourdement condamnée dit déjà quelque chose de très profond de son rapport à l’État de droit : comment l’imaginer demain garante de l’indépendance de la justice ? De candidat, ou de binôme : Madame Le Pen par son flou économique qui ne peut guère rassurer, Monsieur Bardella par une inexpérience pleine de failles. De ligne, enfin : entre l’approche sociale attrape-tout de l’une et l’union des droites libérale de l’autre, un grand écart qui peut devenir une béance de campagne. Est-il d’ailleurs si aisé qu’un ticket 100% RN soit porteur d’une dynamique suffisante pour rassembler 51% des Français ?
C’est dans ce paysage qu’il faut examiner la situation du bloc central — le point, à nos yeux, le plus important – en refusant cette danse macabre où la séquence politique, à l’issue potentiellement tragique, est appréhendée comme un « jeu » où l’emporte trop souvent le « je ».
D’autant que, s’il conserve un espace politique réel, ce bloc central subit une triple crise : l’usure du pouvoir et le choc traumatique encore présent de la dissolution ; la difficulté à définir ou renouveler son offre politique après une décennie aux responsabilités ; la dispersion de ses forces. Les victoires municipales à Bordeaux et à Annecy tout comme la réélection d’Edouard Philippe au Havre démontrent pourtant des forces de résistance malgré un contexte défavorable. Surtout, le bloc central n’aborde pas cette échéance, essentielle, sans passé ni passif : les rendez-vous manqués de 2022 et 2024, où nous n’avons pas su collectivement construire de vraies coalitions, pèsent et nécessitent qu’en soient enfin tirées les leçons. Trois conditions s’imposent donc : ne pas être divisé — d’un socle de 25 % aux beaux jours, l’espace central s’est rétracté autour de 16 à 18 %, ce qui interdit le luxe de candidatures éparses comme celui d’une candidature unique mais tardive ; ne pas être étriqué — on ne gagne pas contre Marine Le Pen sans un vaste rassemblement, dès le premier tour ; ne pas être incohérent — rassembler ne veut pas dire assembler de bric et de broc. Ce qui signifie qu’une candidature unique du « socle commun » incluant l’ensemble de LR, dans l’orientation et l’incarnation qui sont aujourd’hui les siennes, relèverait d’une contradiction en forme de repoussoir ; une clarification à l’égard de l’extrême-droite est un absolu préalable.
Notre responsabilité est au contraire d’initier aujourd’hui une démarche claire et exigeante, dont la logique doit permettre à tous ceux qui peuvent s’y retrouver de s’y engager. D’abord en définissant un socle de valeurs fondamentales, intangibles et non négociables, parmi lesquelles l’engagement européen, les valeurs républicaines et l’Etat de droit, le refus de toute alliance avec l’extrême-droite – et la conscience qu’elle est le danger premier. Ensuite, en s’accordant sur une philosophie programmatique, autour de quelques grandes priorités, permettant d’esquisser un horizon politique commun.
Pour la première fois sans doute, à moins d’un an du scrutin, une certitude s’impose, pour la présidentielle comme pour les législatives qui la prolongeront : nul ne peut l’emporter — et moins encore gouverner — seul face à l’extrême-droite, rendant un nouveau dépassement plus nécessaire que jamais. A condition de réaffirmer ses vertus intrinsèques et de lui donner d’autres formes.
Un appel : assumer notre héritage et oser la coalition
Le bilan évalue le passé ; l’héritage, lui, désigne ce qui demeure opérant pour l’avenir. Avant de dessiner la suite, rappelons donc les fondamentaux, ce carré magique dont la matrice, malgré des revers, reste féconde. Le dépassement politique, d’abord : l’héritage le plus original et le plus durable, l’idée qu’il existe un espace central traversant les frontières partisanes, capable de rassembler des sensibilités de gauche et de droite autour d’un projet commun de transformation — à condition de se doter enfin du cadre institutionnel et de la culture de coalition qui lui ont manqué. La modernisation économique, ensuite : une politique de l’offre adossée à une vision claire — production, travail, innovation, attractivité —, qui a changé le rapport de la France à l’entreprise et à la création de valeur. L’émancipation sociale, encore : la promesse que chacun puisse s’affranchir de sa condition de naissance, avec l’école et le travail pour leviers — la part la moins tenue de 2017 dans le jugement des Français, qui doit redevenir centrale. La souveraineté européenne, enfin : l’héritage le plus incontestable, cette constante consistant à penser systématiquement en Européen pour défendre la France dans un monde de géants prédateurs. Voilà les fondamentaux dont nous héritons ; voici maintenant comment les faire vivre.
C’est ici que se loge l’essentiel de notre conviction, sa raison d’être : un appel. Un appel solennel, en forme d’alerte et d’espérance, adressé d’abord aux acteurs du camp central, ensuite à la gauche étanche à LFI et à la droite hermétique au RN, enfin à tous les citoyens qui refusent la résignation. Nous sonnons l’alerte et dessinons un chemin collectif, exigeant et responsable, potentiellement victorieux. Car oui, il peut l’être ! L’idée clé tient en une phrase : nul ne gagnera ni ne gouvernera seul en 2027. Il faut donc, pour la première fois sous la Ve République, essayer de bâtir une coalition avant l’élection présidentielle, plutôt que de l’improviser, à chaud, au soir d’un second tour, puis nécessairement en vue des élections législatives. La « maison commune », promise dès 2017 et jamais bâtie, en serait la première pierre.
La méthode, elle, tient en trois étapes : s’unir autour d’un socle de valeurs fondamentales ; en déduire un programme de coalition ; choisir le casting appelé à l’incarner. Les valeurs avant le programme, le programme avant les personnes : tout l’inverse de ce que notre vie politique produit spontanément. Certains hausseront les épaules, peu importe. Aucune alternative ne s’esquisse à ce jour, hors la course vers l’abîme. Si l’on croit sincèrement que l’heure est grave, alors il nous faut agir avec gravité. Si l’on pense vraiment que cette élection est différente, alors il nous faut agir différemment. On ne peut pas répéter « cette élection n’est comme aucune autre » et agir comme les autres fois. Soit cette élection est banale, soit elle est exceptionnelle. Alors, à élection exceptionnelle, face aux dangers exceptionnels, il faut appliquer une responsabilité et une façon d’agir exceptionnelles.
Une précision pragmatique s’impose : cette méthode inédite n’empêchera pas chacun, aujourd’hui lancé, de mener légitimement sa campagne, en détaillant ses propositions. Elle doit en revanche dissuader la multiplication de nouvelles aventures individuelles et construire sans attendre les conditions d’un rassemblement qui dépasse, de manière large mais cohérente, le bloc central (de la gauche pondérée à la droite républicaine).
L’avenir du camp central progressiste suppose une véritable maturité démocratique, capable d’articuler de façon exigeante éthique de responsabilité et éthique de conviction, alors que le risque de voir l’extrême droite accéder au pouvoir n’a jamais été aussi imminent. Au nom de l’efficacité et de l’impératif du moment s’affirme donc une double nécessité : celle d’accepter l’imperfection programmatique d’une part et celle de construire une ligne d’espoir d’autre part.
Pour rester fidèles à l’héritage macroniste dans ce qu’il a d’original et de meilleur, la première exigence est celle de trouver une tonalité qui ne succombe pas à la nostalgie et sache renouer avec le souffle de l’optimisme. Le macronisme de 2017 était une offre politique joyeuse, conquérante, tournée vers l’avenir. L’heure n’est pas à l’apitoiement sur un bilan ou à la focalisation sur ses adversaires.
Première étape : se réunir autour d’un socle de valeurs fondamentales
La proposition paraît saugrenue et à contre-courant, elle a pourtant le mérite de tirer les enseignements de nos rendez-vous manqués. Et puisque cela non plus « on ne l’a jamais essayé », ne s’agit-il pas de la meilleure réponse au credo du « on ne nous a jamais essayé » dont le RN revendique d’avoir le monopole ? Il s’agit, face à la menace, de rapprocher des forces politiques distinctes, et qui le restent, s’accordant sur un socle de valeurs et de projet : en accord revendiqué sur l’essentiel, en désaccord assumé sur l’accessoire. Réunir celles et ceux, de Raphaël Glucksmann à Xavier Bertrand, en passant évidemment par les candidats du bloc central Edouard Philippe et Gabriel Attal, non pour se départager, mais pour définir la synthèse de l’essentiel dans un document commun : la conscience du danger premier d’un basculement du pays à l’extrême droite ; l’attachement au projet européen ; le respect de l’État de droit, de la science et de la laïcité ; une volonté de réforme de notre fonctionnement démocratique —référendum, mode de scrutin, proportionnelle en tête ; l’importance primordiale des enjeux de climat, de démographie, de révolution technologique, de dette – thème central qui ne doit toutefois pas effacer les autres ; la compétitivité économique et le partage des richesses ; le refus du déclinisme. Il ne s’agit pas, ou plus, d’un socle partagé par tous, comme une banalité fade. Non, ce fond et ce front communs rassemblent largement… et délimitent clairement : ils incluent le bloc central, la gauche non insoumise et la droite inflexible face au RN ; ils excluent, de fait, les deux extrêmes, et ceux qui – à droite – font de l’État de droit un bouc émissaire et qui – à gauche – n’ont jamais exclu une compromission avec LFI.
Deuxième étape : s’accorder autour d’un programme de coalition
Du socle découle le programme : non un catalogue exhaustif, mais une plateforme de coalition — accord revendiqué sur l’essentiel, désaccord assumé sur l’accessoire, toujours — articulée autour de trois axes, hérités et renouvelés.
L’Europe comme horizon. Non pas l’Europe comme contrainte ou décor abstrait, mais comme le seul espace de souveraineté effective au XXIe siècle : capable de répondre aux chocs géopolitiques, de financer la transition, de réguler le numérique — et d’affirmer un contre-modèle, à bonne distance du capitalisme anarchique à la Trump et du capitalisme autoritaire à la chinoise.
La démocratie comme méthode d’action.
Refonder le lien entre citoyens et institutions, garantir l’indépendance de la justice et des médias, chérir l’État de droit, promouvoir une culture du compromis. Cela impose sans doute, après 2027, un exercice plus frugal des pouvoirs présidentiels : présider moins pour présider mieux — dé-présidentialiser notre Ve République, re-ministérialiser l’action publique, laisser vivre le Parlement grâce à la proportionnelle, recourir au référendum pour mobiliser le corps citoyen. Dans un paysage durablement fragmenté, la fonction présidentielle sort grandie de ce qu’elle délègue, abîmée de ce qu’elle accapare.
La jeunesse comme ambition prioritaire. Mettre l’école, la formation et l’innovation au centre du projet, c’est donner à chaque jeune Français, quelle que soit son origine, les moyens de s’émanciper et de se projeter dans un avenir qui n’a rien à envier à celui promis, hier, à la génération de ses parents. La révolution technologique — IA, numérique, biotech… — est ainsi le terrain où la modernisation économique peut se réconcilier avec l’émancipation sociale, où gauche et droite peuvent converger, où un vent d’optimisme peut à nouveau se lever. Pour affronter la révolution démographique en cours, la clé est chez les jeunes, dans la place qui leur est faite au présent et dans la confiance en l’avenir que nous savons leur insuffler.
Troisième étape : un casting pour l’incarner
Vient alors, sur cette base, la question des personnes. Bien sûr, les ambitions sont déjà affirmées, les campagnes sont déjà lancées ; ce n’est ni un obstacle, ni une excuse pour enterrer cette méthode de rassemblement. Notre boussole demeure : un choix de programme plutôt qu’un casting de personnes — un casting au service d’un projet, et non l’inverse. Idéalement, ce socle commun programmatique et le périmètre politique qui en découle devraient être clarifiés d’ici la fin de l’année au plus tard. Un socle vraiment commun et, ce faisant, un socle vraiment solide, sur la base duquel les sondages pourront alors tranquillement faire leur œuvre : si, à leur examen, un candidat se détache, comment justifier que les autres ne se rangent pas derrière lui ou elle ? Si un tel éclairage ne convainc pas, une primaire pourrait demeurer une option — mais son périmètre n’aurait pas été bricolé : lui aussi consacrerait ce vrai socle commun, large, dans l’esprit d’œcuménisme pragmatique qui a animé notre pays à tous ses moments de sursaut, du Conseil national de la Résistance aux plans de la reconstruction. Car il faut bien composer, sans la déplorer, avec cette particularité nouvelle : le premier tour de cette élection sera déjà un deuxième tour. Un espace central et républicain fragmenté n’offrira pas de seconde chance : il peut précipiter le duel mortifère LFI – RN ; et même en cas de qualification d’un candidat issu de cet arc central, un écart trop grand avec l’adversaire écarterait toute chance de rassembler et de gagner le soir du deuxième tour. A responsabilité singulière, méthode singulière : se rassembler, de manière inhabituellement large mais cohérente, sans délai mais en commençant par les valeurs et le fond.
Un chemin d’exigence et de responsabilité
Le pire n’est jamais sûr, à condition de travailler, rigoureusement et honnêtement, à ce qui nous rassemble plutôt qu’à ce qui nous divise. Cette phrase n’est pas un slogan, mais un programme de travail, une méthode, un engagement à prendre, en conscience, alors que l’extrême-droite, quatre-vingts ans après avoir été chassée du pouvoir et avoir vécu dans les limbes de notre passé le plus enfoui car le plus honteux, n’a jamais été aussi près d’y faire son retour. De ce courant politique, nous savons aujourd’hui quels sont les ressorts électoraux les plus puissants, entre mal-être et défiance. Parce que le projet macroniste a été à la fois une bulle de confiance collective et un horizon de bien-être personnel, articulé à un rêve d’émancipation, il a vu juste hier. Et en cela, il reste pertinent pour demain.
Cet appel en forme d’alerte, nous le répétons à dessein pour finir, tient en un mot : une coalition, c’est-à-dire, indissociablement, un rassemblement et un espoir. De ce travail commun peut sortir quelque chose de grand, si l’on croit à l’intelligence, à la responsabilité, au bon sens — dont l’extrême-droite n’a pas le monopole. L’avenir s’écrit maintenant. Il y a urgence, pour notre République.