Les cinq électorats de la présidentielle

Les cinq électorats de la présidentielle
Publié le 4 septembre 2026
  • Président et fondateur du laboratoire d’études de l’opinion Cluster17
Terra Nova publie une étude approfondie sur la structure de l'électorat français à neuf mois de la présidentielle de 2027. Son auteur, Jean-Yves Dormagen, président et fondateur du laboratoire d'études de l'opinion Cluster17, en présente ici les principaux enseignements.

À neuf mois de l’élection présidentielle, un lieu commun domine le commentaire politique : l’électeur français serait devenu volatil, détaché des partis, disponible pour les offres les plus diverses. L’étude que nous publions avec Terra Nova dessine une réalité très différente. Nous avons demandé à chaque sondé d’évaluer, sur une échelle de 0 à 10, sa probabilité de voter pour les principales formations politiques — une note d’au moins 6 sur 10 définissant une préférence active. Cette mesure du champ des possibles, bien plus riche que la simple intention de vote, révèle un électorat beaucoup moins captif qu’autrefois, mais qui n’a rien d’un électorat désorienté.

Un électorat structuré sans être captif

Le premier résultat est clair : 81 % des électeurs peuvent être rattachés à un univers partisan identifiable. Seuls 19 % ne présentent aucune préférence suffisamment claire — des électeurs antisystème ou désaffiliés, peu mobilisés, qui pèsent finalement assez peu sur les rapports de forces. L’affaiblissement des appartenances partisanes traditionnelles n’a donc pas produit un espace politique indifférencié.

Cette forte orientation ne signifie pas pour autant que les électeurs soient captifs d’une seule offre. Seuls 30 % n’envisagent qu’une seule formation ; 47 % peuvent en soutenir plusieurs. C’est l’enseignement central de l’étude : la fidélité exclusive est devenue minoritaire, mais l’orientation politique demeure très largement majoritaire.

Ces fidélités exclusives sont en outre très inégalement réparties. Le Rassemblement national et La France insoumise disposent chacun d’un noyau exclusif proche de 10 % de l’électorat — les deux tiers, à eux seuls, de l’ensemble des préférences exclusives. Les espaces intermédiaires ont des premiers cercles beaucoup plus étroits : 4 % pour le centre, 2 % pour LR comme pour le PS, 1 % pour les Écologistes. Ces noyaux réduits ne mesurent ni un plancher ni un plafond électoral : ils traduisent une plus forte exposition à la concurrence des offres voisines.

Une mobilité de voisinage

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Que font les électeurs qui envisagent plusieurs offres ? On pourrait s’attendre à une dispersion dans tout l’espace politique. C’est exactement l’inverse qui apparaît. Leurs hésitations dessinent une chaîne remarquablement ordonnée : LFI avec les Écologistes, les Écologistes avec le PS, le PS avec le centre, le centre avec LR, LR avec le RN, le RN avec Reconquête. Les passages d’un bout à l’autre de l’espace — entre LFI et le centre, entre le PS et le RN — sont inexistants ou marginaux. La mobilité électorale existe, mais elle est d’abord une mobilité de voisinage. Quand les électeurs changent de partis, ils ne changent pas d’univers politique.

De cet agencement des noyaux et des zones de concurrence émergent cinq grands bassins électoraux, dont les frontières se recouvrent partiellement. Aucun ne suffit à constituer seul une majorité.

Les cinq grands espaces électoraux et leur degré de consolidation

Grand espacePart de l’électorat rattachée au bassinNoyau exclusif
Gauche radicale18 %10 %
Gauche sociale-écologiste17 %3 %
Centre18 %4 %
Droite libérale-conservatrice18 %2 %
Droite nationaliste27 %11 %

Les bassins étant des espaces de concurrence qui se recouvrent à leurs frontières, un même électeur peut appartenir à plusieurs d’entre eux : ces proportions ne s’additionnent pas.

La transformation de l’électorat doit donc être comprise moins comme le passage de l’ordre au désordre ou du solide au liquide que comme le passage d’un ordre bipolaire à un ordre multipolaire.

Derrière les votes, une géographie de valeurs

Pourquoi cette structure si ordonnée ? Parce que la géographie électorale repose elle-même sur une géographie de valeurs. Deux clivages structurent durablement la vie politique française. Le premier, culturel et identitaire, oppose les sensibilités progressistes et cosmopolites aux sensibilités conservatrices et ethno-traditionalistes. Le second oppose les électeurs attachés à la stabilité du système à ceux qui recherchent une rupture plus profonde avec l’ordre politique, économique ou institutionnel. Le premier détermine largement de quel côté de l’espace se situent les électeurs ; le second, le degré de rupture qu’ils attendent.

Croisée avec la segmentation en seize clusters de valeurs développée par Cluster17 — construite indépendamment de toute variable politique —, cette grille explique la solidité différenciée des cinq bassins. La gauche radicale et la droite nationaliste sont les plus cohérents : la première unit progressisme culturel affirmé et demande de rupture ; la seconde est unifiée par une grammaire culturelle très forte (immigration, sécurité, autorité, identité), même si elle se divise dès que les enjeux économiques ou européens prennent de la place. Les trois espaces intermédiaires sont plus composites : la gauche sociale-écologiste est traversée par la tension entre rupture et stabilité ; le centre, culturellement plus étendu qu’on ne l’imagine, est soudé avant tout par la demande de stabilité ; la droite libérale-conservatrice, espace-charnière, est écartelée entre un pôle modéré tourné vers le centre et un pôle identitaire tourné vers la droite nationaliste.

2027 : trois épreuves successives

Une présidentielle impose trois épreuves : convertir son bassin d’ancrage en intentions de vote ; s’étendre au-delà, dans les zones de concurrence ; devenir enfin, au second tour, le choix par défaut d’électeurs dont le candidat préféré a disparu.

Sur la première épreuve, l’asymétrie est frappante. Aux deux pôles, la conversion est déjà très avancée : 98 % des électeurs de la gauche radicale peuvent envisager de voter pour Jean-Luc Mélenchon et plus de huit sur dix expriment déjà une intention de vote en sa faveur ; les chiffres sont comparables pour Marine Le Pen dans la droite nationaliste. Les espaces intermédiaires restent au contraire très disputés. Raphaël Glucksmann dispose de la plus forte acceptabilité dans la gauche sociale-écologiste, mais n’y recueille qu’environ 41 % des intentions de vote, concurrencé par Mélenchon, Marine Tondelier et l’offre centrale. Édouard Philippe concentre 55 % des intentions de vote du centre. La dispersion est maximale dans la droite libérale-conservatrice, où près de huit électeurs sur dix peuvent envisager Bruno Retailleau mais où Marine Le Pen recueille davantage d’intentions de vote que lui.

Sur la deuxième épreuve, tout se joue à la perméabilité des frontières. Mélenchon dispose de l’ancrage le plus complet mais d’un espace d’élargissement étroit : au-delà de la frontière des deux gauches, les rejets deviennent massifs. Marine Le Pen bénéficie au contraire d’une frontière ouverte avec la droite libérale-conservatrice : 59 % de ses électeurs peuvent envisager sa candidature. Glucksmann peut progresser vers le centre bien plus facilement que vers la gauche radicale ; Philippe circule largement dans les espaces pro-stabilité, de part et d’autre du centre ; Retailleau dispose d’un potentiel allant du centre à la droite nationaliste, mais doit l’arracher à des concurrents puissants.

Une élection du moindre rejet

Au second tour, la multipolarité et la polarisation de l’espace produisent leur effet le plus important : pour une grande partie de l’électorat, le vote ne peut être qu’un vote par défaut. Le second tour tend à devenir une élection du moindre rejet. Dans les cinq duels testés, Marine Le Pen l’emporte à ce stade, de 61 % face à Mélenchon à 52 % face à Philippe.

Résultats des cinq hypothèses de second tour parmi les suffrages exprimés

DuelAdversaire de Marine Le PenMarine Le Pen
Jean-Luc Mélenchon – Marine Le Pen39 %61 %
Raphaël Glucksmann – Marine Le Pen44 %56 %
Édouard Philippe – Marine Le Pen48 %52 %
Gabriel Attal – Marine Le Pen44 %56 %
Bruno Retailleau – Marine Le Pen43 %57 %

Les simulations révèlent surtout l’ampleur des rejets croisés : face à Le Pen, une majorité de la gauche radicale ne se reporte pas sur Glucksmann ; face à Mélenchon, la moitié du centre ne vote pour aucun des deux finalistes et un tiers choisit Le Pen.

Ces rapports de forces ne sont qu’une photographie, et l’un des enseignements de l’étude est précisément que les espaces intermédiaires restent les plus ouverts aux dynamiques de campagne et de vote utile. Mais l’incertitude décisive est ailleurs : la possible réactivation d’un front électoral anti-RN au second tour. À ce stade, celui-ci n’apparaît plus comme un réflexe suffisamment puissant pour agréger automatiquement les électorats opposés au Rassemblement national. S’il reste aussi fragmenté qu’aujourd’hui, Marine Le Pen dispose d’un avantage structurel considérable. S’il se réactive au moment décisif, l’équation électorale pourrait être profondément transformée. C’est probablement là que réside la principale inconnue de la présidentielle de 2027.

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Jean-Yves Dormagen