Le 25 octobre, les étudiants serbes ont accompli un exploit extraordinaire. Leur liste électorale a battu la coalition au pouvoir d’Aleksandar Vučić, tandis que l’opposition traditionnelle a été pratiquement balayée de la scène politique. Lors de ce qui s’apparentait à un référendum, les étudiants ont remporté 52,71 % des voix contre 39,17 % pour le parti au pouvoir. Des personnes largement inconnues il y a encore deux ans ont complètement transformé le paysage politique serbe.
Mais leur exploit va au-delà de la simple victoire électorale. Il s’agit d’un exemple unique de transformation pacifique d’une contestation en pouvoir, dans le style et l’esprit de la génération Z.
Depuis des siècles, les Balkans sont associés aux guerres, aux conflits et à l’instabilité politique. Comme l’a dit Bismarck, la région a produit plus d’histoire qu’elle ne peut en consommer. Cette fois-ci, les Balkans pourraient bien exporter des solutions plutôt que des problèmes.À l’heure où l’Europe peine à se montrer à la hauteur de son héritage civilisationnel issu de la Grèce antique, du christianisme et des Lumières, les étudiants serbes ont misen pratique les valeurs codifiées à l’article 2 du Traité sur l’Union européenne : le respect de la dignité humaine, la liberté, la démocratie, l’égalité, l’État de droit et les droits de l’homme.
L’expérience serbe n’est pas simplement l’histoire d’un changement politique. Elle pourrait également constituer un laboratoire pour le renouveau politique de l’Europe.Alors que les sociétés européennes sont confrontées à une perte de confiance dans les institutions, à une polarisation politique et à un fossé grandissant entre les citoyens et les décideurs, les étudiants serbes ont expérimenté de nouvelles façons d’organiser la vie politique, d’instaurer la confiance et de traduire les principes démocratiques en pratiques quotidiennes.
Leur victoire soulève deux questions. Comment un mouvement dépourvu de leaders de premier plan, de ressources substantielles ou d’un soutien international solide a-t-il pu vaincre un establishment politique bien ancré ? Et les principes qui ont conduit les étudiants à la victoire peuvent-ils désormais guider l’exercice du pouvoir ?
Avant d’aborder les dix leçons à tirer pour l’avenir de la politique, il convient de replacer dans son contexte ce qui a déclenché le mouvement étudiant serbe.
De la tragédie à la transformation politique
Le 1er novembre 2024, un auvent en béton s’est effondré dans la gare de Novi Sad, tuant 16 personnes. La gare avait été réouverte en grande pompe quelques mois plus tôt et présentée comme un symbole de la modernisation de la Serbie. Au lieu de cela, elle est devenue le symbole de tout ce qui avait mal tourné.
De nombreux citoyens ont pris conscience qu’eux-mêmes ou leurs proches auraient pu se trouver sous cette même verrière. La tragédie a déclenché des manifestations spontanées sous un slogan simple mais percutant : « La corruption tue. »
Lorsque des étudiants de la Faculté des arts dramatiques de Belgrade ont été attaqués alors qu’ils manifestaient, la solidarité s’est répandue dans toutes les universités. Les étudiants ont bloqué l’accès aux facultés et exigé que des responsabilités soient établies pour la tragédie de Novi Sad. Le mouvement ayant conclu qu’il ne serait pas possible d’obtenir justice par le biais d’institutions sous l’emprise de l’establishment au pouvoir, il a appelé, en mai 2025, à la tenue d’élections législatives anticipées.
Les autorités ont réagi par des arrestations, des poursuites judiciaires et des pressions exercées sur les étudiants, les professeurs et les autres manifestants. Le mouvement s’est heurté à un système politique solidement ancré, soutenu par de vastes réseaux d’institutions étatiques, de services de sécurité, d’entreprises et de médias.
Sur la scène internationale, les étudiants n’ont reçu que peu de soutien significatif. Vučić a bénéficié de relations bien établies avec les dirigeants européens et d’un soutien politique explicite de la part de la Russie.
Le silence de Bruxelles a particulièrement déçu de nombreux manifestants. En donnant la priorité à la « stabilocratie » du régime de Vučić, les dirigeants de l’UE ont fermé les yeux sur de nombreuses violations de l’État de droit, de la démocratie et des droits de l’homme.
Cela a mis en évidence un paradoxe révélateur : un mouvement défendant les valeurs européennes fondamentales ne s’est pas rallié sous le drapeau de l’UE.Contrairement aux manifestations serbes précédentes, la symbolique européenne était largement absente.
Dépourvu de ressources importantes ou d’un soutien international fiable, le mouvement s’est appuyé sur la solidarité et la confiance grandissante des citoyens serbes. Dans cette saga à la David et Goliath, la nécessité est devenue la mère de l’innovation politique. Ce qui s’est passé en Serbie n’était pas un simple changement de direction politique. Les étudiants ont expérimenté de nouvelles façons d’organiser la politique elle-même. Dix caractéristiques de leur mouvement permettent d’expliquer à la fois leur victoire électorale et sa pertinence pour la politique dans le reste de l’Europe.
1. Le caractère pacifique : éviter le piège de la violence
L’une des caractéristiques les plus remarquables du mouvement étudiant a été son engagement en faveur de la non-violence. Malgré les provocations, les intimidations et les agressions, les étudiants ont constamment cherché à empêcher que les manifestations ne dégénèrent en affrontements.
Les autorités ont été accusées à plusieurs reprises d’avoir déployé des provocateurs pour créer des incidents susceptibles de justifier une intervention policière et de présenter les manifestants comme des extrémistes violents. Les étudiants ont réagi avec discipline et retenue.
Lors des manifestations massives à Belgrade le 15 mars 2025, les organisateurs étudiants ont brusquement mis fin à la manifestation après avoir reçu des avertissements concernant un risque de dérapage dans la violence. Cette décision était marquante compte tenu de l’énorme mobilisation et des attentes suscitées par l’événement. Plutôt que de chercher à tirer des avantages politiques d’une confrontation, ils ont choisi de protéger la vie des manifestants et des citoyens.
Une approche similaire s’est manifestée peu avant les élections, lorsque Vučić a organisé un grand rassemblement politique à Novi Sad. Au lieu d’encourager des contre-manifestations susceptibles de déboucher sur des affrontements, les étudiants ont appelé les citoyens à rester chez eux. Même les petits gestes comptent. Après les manifestations, les étudiants et les bénévoles ont nettoyé les rues, faisant ainsi preuve de respect envers les espaces publics et l’ordre.
En Serbie, où le pouvoir politique a souvent été associé à la force, les étudiants ont démontré que la détermination ne passe pas nécessairement par la violence. Leur retenue relevait à la fois d’un principe moral et d’une stratégie politique efficace.
2. Sans chef, mais pas anarchiques
Les étudiants serbes ont remis en cause l’un des postulats les plus profondément ancrés de la vie politique : celui selon lequel tout mouvement a besoin d’un leader charismatique. Dans un pays habitué aux personnalités politiques puissantes, de Tito à Milošević en passant par Vučić, les étudiants ont développé une alternative.
Ils avaient des raisons pratiques d’agir ainsi. Quiconque s’imposait comme un leader de premier plan risquait de devenir la cible de campagnes de dénigrement dans les médias contrôlés par le gouvernement.
Au lieu de cela, les porte-parole se relayaient et les responsabilités étaient réparties. Les autorités ont tenté à plusieurs reprises d’identifier et de discréditer les prétendus leaders du mouvement, mais leurs attaques manquaient souvent leur cible. Les étudiants s’en sont également pris à l’un des réflexes les plus ancrés de la culture politique serbe : le ralliement à des leaders puissants.
Pour autant, l’absence de leader ne signifiait pas l’anarchie. Bien au contraire. Les étudiants ont réclamé des institutions fortes et indépendantes, ainsi que l’État de droit. C’est au profit d’institutions fortes qu’ils ont rejeté l’idée d’un leader fort.
Pour les sociétés européennes de plus en plus tiraillées entre une politique axée sur les personnalités et une confiance en déclin dans les institutions publiques, il s’agit là d’une leçon importante.
3. Assemblées et plénums : la démocratie comme pratique quotidienne
Le fondement organisationnel du mouvement était le plénum étudiant, qui s’est ensuite étendu aux assemblées citoyennes. Les participants pouvaient proposer des idées, prendre la parole pendant un temps limité, défendre leurs propositions et voter. Les décisions étaient prises à main levée.
Ce système a fonctionné dans près de 100 facultés, permettant à un mouvement national de prendre des décisions sans concentrer le pouvoir entre les mains d’un petit groupe dirigeant.
La même approche participative a été utilisée pour sélectionner les 250 candidats aux élections d’octobre. Le processus a débuté au niveau de chaque faculté, qui a proposé des candidats issus des communautés locales. Ces propositions ont été regroupées au sein de cinq pôles universitaires : Belgrade, Novi Sad, Niš, Kragujevac et Novi Pazar.
La liste finale a été établie lors d’une assemblée réunissant toutes les facultés, en veillant à la représentation professionnelle, de genre, régionale et à d’autres formes de représentation au sein de la société serbe.
Le processus était tout aussi important que le résultat. Au lieu d’investitures décidées à huis clos par un petit groupe dirigeant, les candidats ont émergé à l’issue de délibérations et de décisions collectives. Au fil du temps, les plénums étudiants ont inspiré la création d’assemblées citoyennes, étendant ainsi la participation au-delà des universités.
La démocratie ne se limitait plus à un vote à intervale régulier. Les gens l’ont mise en pratique dans les salles de classe, sur les places publiques et au sein des communautés locales.
Cette expérience rappelle aux démocraties européennes, où les citoyens se sentent de plus en plus éloignés des prises de décision politiques, que la démocratie ne consiste pas seulement à choisir qui gouverne, mais aussi à apprendre à décider ensemble.
4. Une organisation agile : la décentralisation sans paralysie
Ayant grandi dans une société hiérarchisée, je m’attendais à ce qu’un mouvement aussi décentralisé soit en proie à des discussions interminables et à une paralysie organisationnelle. Au contraire, les étudiants m’ont surpris par leur agilité opérationnelle.
Leur rapidité tenait en grande partie à leur préparation et à leur capacité d’anticipation. Lors de la manifestation massive du 15 mars, par exemple, la décision soudaine de mettre fin à la manifestation ne s’est pas faite dans l’improvisation. Les étudiants avaient anticipé d’éventuelles provocations et envisagé différents scénarios. Lorsqu’ils ont été avertis d’un risque de violence, ils ont réagi en quelques minutes.
La coordination décentralisée a également permis aux différentes facultés et aux groupes locaux d’agir sans attendre les instructions d’un quartier général central. Le mouvement a su allier une réflexion approfondie sur les décisions majeures à une grande souplesse opérationnelle dans leur mise en œuvre.
Coordonner près de 100 facultés, des milliers d’étudiants, puis des assemblées citoyennes n’était certainement pas simple. Pourtant, les étudiants ont trouvé le moyen de concilier prise de décision collective et action rapide.
Il s’agit là d’un enseignement pertinent pour les institutions européennes, où la délibération démocratique et l’efficacité administrative sont souvent présentées comme des priorités contradictoires. L’expérience serbe suggère que la décentralisation ne conduit pas nécessairement à la paralysie, à condition qu’elle s’appuie sur une bonne préparation, la confiance et des procédures claires.
5. Stratégie et timing : progresser niveau par niveau
De nombreux étudiants serbes ont grandi en jouant à des jeux vidéo. Leur stratégie politique ressemblait souvent à cette expérience : progresser niveau par niveau, surmonter les obstacles et apprendre par l’action. Ils n’ont pas cherché à créer un moment révolutionnaire décisif, à l’image de la prise de la Bastille.
Au contraire, ils ont patiemment créé une dynamique. Le mouvement a commencé par des revendications visant à obtenir des comptes sur la tragédie de Novi Sad. Lorsque ces revendications sont restées sans réponse, les étudiants ont élargi leur organisation, mobilisé l’ensemble de la société et, finalement, appelé à la tenue d’élections.
Chaque étape a créé les conditions nécessaires à la suivante. Les étudiants ont développé des réseaux de communication, des capacités logistiques, la confiance du public et la capacité à mobiliser les communautés dans toute la Serbie.
Ils ont tiré les leçons de leurs succès et de leurs erreurs, en adaptant leur approche à mesure que les circonstances évoluaient. La victoire électorale du 25 octobre n’a donc pas été un miracle politique soudain. Elle est le résultat cumulé de près de deux ans d’organisation patiente et d’innovation.
Plutôt que d’essayer de tout changer d’un seul coup, les étudiants ont progressé par centaines de petits pas. Leur expérience contraste avec la recherche de solutions politiques rapides, de gestes spectaculaires et de résultats immédiats qui domine de plus en plus la politique européenne.
La capacité à apprendre par l’action pourrait s’avérer aussi importante au sein du gouvernement qu’elle l’a été pendant les manifestations.
6. Pas d’enrichissement personnel : résister à la mainmise politique
L’une des décisions les plus inhabituelles du mouvement a été que les étudiants eux-mêmes ne se présenteraient pas aux élections. Bien qu’ils soient devenus l’un des groupes sociaux les plus respectés de Serbie, ils ont résisté à la tentation de transformer cette confiance en carrières politiques personnelles.
Au lieu de cela, ils ont organisé un processus de sélection rigoureux pour désigner 250 représentants issus de milieux extérieurs à l’establishment politique. La liste rassemblait des professeurs, des agriculteurs, des artistes, des avocats, des entrepreneurs et des citoyens de tous horizons.
Même des intellectuels de premier plan qui soutenaient les manifestations, tels que Milo Lompar, n’ont pas été retenus sur la liste des étudiants. À l’instar des pratiques de la Grèce antique visant à limiter la concentration du pouvoir personnel (l’ostracisme), les étudiants ont cherché à protéger leur mouvement contre toute domination par des personnalités influentes.
La liste électorale qui en a résulté tirait sa force de la réputation collective du mouvement plutôt que de la notoriété d’une poignée de dirigeants. Cette distinction entre cause publique et ascension personnelle a été cruciale pour gagner la confiance des citoyens.
Maintenant que le mouvement a triomphé, ce principe est soumis à une épreuve bien plus difficile. Gouverner implique inévitablement des nominations, de l’influence, l’accès aux ressources et des compromis. Ceux qui étaient unis pour s’opposer à un système politique bien établi pourraient ne pas être d’accord sur la manière de le remplacer.
Le défi consistera à empêcher l’émergence d’une nouvelle élite politique reproduisant les pratiques de l’ancienne.
À cet égard, l’expérience serbe touche à l’un des problèmes démocratiques les plus persistants de l’Europe : comment garantir que la fonction publique reste une responsabilité publique plutôt qu’une voie vers le pouvoir personnel.
7. Transformer les écueils en atouts : apaiser les divisions ethniques et religieuses
Les Balkans portent le lourd fardeau des souvenirs douloureux des années 1990. Pendant des décennies, les dirigeants politiques ont exploité les divisions ethniques et religieuses pour mobiliser leurs partisans, justifier leur pouvoir et présenter leurs adversaires comme des ennemis de la nation. « Diviser pour régner » a été leur principale technique politique.
Vučić a tenté à plusieurs reprises de discréditer les étudiants manifestants en les accusant de nationalisme, notamment en les présentant comme des sympathisants du mouvement oustachi croate, responsable d’atrocités de masse contre les Serbes pendant la Seconde Guerre mondiale.
Les étudiants n’ont pas répondu par une rhétorique nationaliste rivale. Ils ont pris le contre-pied de cette approche, en tissant des liens de solidarité entre les communautés ethniques et religieuses. Les étudiants musulmans se sont activement engagés dans le mouvement. Lors de leurs marches de protestation à travers des quartiers majoritairement orthodoxes, leurs hôtes ont souvent pris soin de respecter leurs traditions religieuses, notamment leurs règles alimentaires et les pratiques du ramadan.
Ces rencontres étaient plus que symboliques. Des étudiants et des citoyens qui, sans cela, seraient peut-être restés séparés par des préjugés hérités du passé, se sont rencontrés, ont marché, mangé et travaillé ensemble. Ils ont découvert des préoccupations communes qui transcendaient les différences ethniques et religieuses : la justice, la dignité, l’éducation et le désir d’une vie normale. Cela pourrait bien s’avérer, à terme, l’une des réalisations les plus durables du mouvement.
Les victoires politiques peuvent être remises en cause. Les gouvernements peuvent tomber. Mais les rencontres personnelles peuvent changer la façon dont les communautés se perçoivent les unes les autres. Les étudiants ont remis en cause des décennies de méfiance et d’hostilité que les dirigeants politiques ont souvent jugé utile de maintenir et de prolonger.
Leur expérience offre une leçon à une Europe de plus en plus troublée par la politique identitaire et la fragmentation sociale : la solidarité a plus de chances de naître d’expériences partagées que d’appels à une tolérance abstraite. Si elle se poursuit, la réconciliation en cours en Serbie pourrait contribuer à un processus de guérison plus large dans l’ensemble des Balkans.
8. Numérique mais physique : redonner à la politique une dimension humaine
Les étudiants sont des natifs du numérique. Ils maîtrisent les réseaux sociaux, la mobilisation en ligne, les mèmes et la rapidité de la communication numérique. Pourtant, l’une de leurs décisions stratégiques les plus importantes a été de sortir de derrière leurs écrans. Ils ont parcouru la Serbie en faisant du porte-à-porte, visitant des villages, parlant aux familles et rencontrant des personnes dont l’accès à l’information était largement façonné par des médias favorables au gouvernement. Ces rencontres ont instauré une confiance que les campagnes en ligne seules n’auraient pas pu créer.
Des personnes qui se sentaient politiquement oubliées se sont retrouvées à dialoguer directement avec des étudiants qui avaient marché pendant des jours pour venir à leur rencontre. Des villages isolés, souvent ignorés par les élites politiques, sont devenus les relais du mouvement.
Les étudiants ont utilisé les technologies numériques pour coordonner leurs activités, mais les rencontres physiques pour nouer des relations durables. Cette combinaison est particulièrement pertinente à l’heure où la politique européenne est de plus en plus façonnée par les algorithmes, l’indignation en ligne et les communautés numériques fragmentées.
Alors que les partis politiques investissent massivement dans des campagnes numériques sophistiquées, les étudiants serbes ont redécouvert l’importance d’un geste politique simple : écouter les gens.
9. Arts et culture : intégrer l’esthétique et les émotions dans la politique
La dimension culturelle du mouvement s’est manifestée presque immédiatement après les agressions contre des étudiants de la Faculté des arts dramatiques de Belgrade. Des artistes, des musiciens, des designers, des interprètes et des cinéastes se sont joints aux manifestations.
Ils ont créé des affiches, des performances, des chansons, des vidéos et des symboles visuels qui ont transformé les manifestations en expériences culturelles. Certaines expressions étaient d’une modernité saisissante, tandis que d’autres s’inspiraient de la culture populaire, de la musique traditionnelle et des coutumes locales. Leur force venait de la combinaison de ces différentes traditions avec des émotions authentiques.
Une grande partie de cet art est née directement de l’expérience vécue : l’épuisement après de longues marches de protestation, la solidarité avec les victimes, la peur de la répression et l’espoir d’un changement. L’art n’était pas simplement une décoration ajoutée aux manifestations politiques. Il a aidé les gens à communiquer leurs expériences, à surmonter la peur et à développer une identité commune.
Il a également créé des liens entre les générations. Des chants traditionnels côtoyaient la musique contemporaine, et les expressions culturelles locales s’inscrivaient dans un mouvement national.
La créativité artistique de ces deux dernières années ne devrait pas s’éteindre avec les élections. Une nouvelle vague de films, de musique, de littérature et d’arts visuels serbes devrait avoir un retentissement international.
10. Le diable est dans les détails : l’intégrité dans les décisions quotidiennes
Quelques semaines avant les élections, j’ai voulu faire un don au mouvement étudiant. D’habitude, quand quelqu’un propose de l’argent, les organisations essaient de simplifier au maximum la procédure.
Cette fois-ci, ce fut différent. Les étudiants m’ont posé des questions détaillées sur mon identité, l’origine des fonds et l’objet de ma contribution. Après avoir rempli de nombreux formulaires, je me suis impatienté et j’ai écrit quelque chose du genre : « S’il vous plaît, ne me faites pas subir tout ce processus. Je veux juste vous donner de l’argent. »
Ils m’ont répondu poliment, en me remerciant de ma bonne volonté, mais en m’expliquant qu’ils ne pouvaient pas accepter mon don sans les informations nécessaires.
J’ai été impressionné. Ils n’étaient pas prêts à compromettre leur intégrité, même si cela signifiait perdre un soutien financier.
Les étudiants voulaient éviter tout soupçon d’influence cachée, de lobbying politique ou de financement douteux. Ce n’était qu’un petit exemple qui en dit long sur leur éthique politique. De plus, lorsqu’il s’agit d’argent en politique, la transparence et le respect des procédures doivent être garantis au plus haut niveau possible.
Le lendemain : de la contestation à la gouvernance
Ces dix pratiques ont aidé les étudiants à reconstruire ce que la classe politique serbe avait progressivement perdu : la confiance du public. Cette confiance leur a valu la victoire électorale.
Mais la confiance acquise dans l’opposition est différente de celle qu’il faut entretenir au pouvoir. Les étudiants sont désormais confrontés à la tâche plus difficile de transformer leur expérience politique en institutions fonctionnelles.
Ils ne sont pas arrivés à ce stade sans s’y être préparés. Leur programme pour l’après-victoire identifie onze priorités articulées autour de trois grands thèmes.
La Serbie ou la mafia : rétablir l’État de droit
La priorité absolue est de démanteler les structures qui ont permis à la corruption et à l’influence politique de s’infiltrer dans les institutions publiques. Le programme comprend la réforme judiciaire, le contrôle du patrimoine des fonctionnaires, la lustration, la transparence dans les marchés publics et la liberté de la presse.
Ces réformes vont au cœur de la revendication initiale du mouvement : la mise en cause des responsabilités pour la tragédie de Novi Sad. Mais elles posent également un défi fondamental : comment la Serbie peut-elle rétablir la justice sans que la mise en cause des responsabilités ne se transforme en vengeance politique ?
La réponse doit résider dans des institutions indépendantes, le respect des garanties procédurales et le même attachement à l’État de droit que les étudiants ont défendu lors des manifestations.
Savoir, c’est pouvoir : la reconstruction par la compétence
La deuxième priorité porte sur la professionnalisation de la fonction publique, la réforme de l’éducation et le développement d’une économie fondée sur la connaissance. Ce programme reflète les origines universitaires du mouvement.
Les étudiants ont remis en cause une culture politique dans laquelle la loyauté et les relations personnelles ont souvent primé sur la compétence. Ils doivent désormais traduire leur engagement en faveur du savoir dans l’administration publique, l’éducation et le développement économique.
Cela pourrait également constituer une opportunité pour la Serbie à l’ère de l’IA. Plutôt que de considérer la transformation induite par l’IA principalement comme une course à la puissance de calcul et aux infrastructures technologiques, la Serbie pourrait s’appuyer sur ses établissements d’enseignement, son expertise professionnelle et ses connaissances accumulées.
La Serbie grandit avec nous : reconnecter la politique à la vie quotidienne
La troisième priorité concerne les droits du travail, la sécurité alimentaire, le logement et les soins de santé. Ces questions peuvent sembler moins spectaculaires que les réformes constitutionnelles ou les enquêtes anticorruption, mais ce sont elles qui, en fin de compte, façonneront l’expérience que les citoyens auront du nouveau gouvernement.
Leurs visites dans des villages reculés ont mis en évidence le fossé entre les élites politiques et la vie quotidienne. Les gens ont évoqué leur emploi, leur retraite, les soins de santé, l’école et l’avenir de leurs enfants.
Le nouveau gouvernement devra répondre à ces préoccupations par des mesures concrètes, et pas simplement en s’appuyant sur l’autorité morale héritée des manifestations.
Les étudiants pourront-ils préserver leur esprit d’innovation politique une fois au pouvoir ?
Les trois volets du programme expliquent ce que le mouvement étudiant entend faire. Mais une question tout aussi importante demeure : comment va-t-il gouverner ?
Les étudiants ont développé une culture politique fondée sur la décentralisation des décisions, la transparence, la solidarité, la non-violence et le refus du profit personnel. Au pouvoir, ils seront confrontés à des défis différents : garantir la sécurité et, surtout, répartir les ressources de la société serbe. Un mouvement sans dirigeant doit désormais mettre en place une direction politique responsable sans reproduire la politique centrée sur la personnalité qu’il a rejetée. Les plénums d’étudiants et les assemblées citoyennes doivent trouver leur place aux côtés des élus, des ministères et des procédures parlementaires.
La prise de décision décentralisée doit coexister avec la rapidité et la discipline nécessaires à la gestion d’un État. Surtout, le mouvement doit préserver son indépendance face à de puissants intérêts nationaux et internationaux.
Plusieurs raisons encourageantes laissent penser que l’expérience étudiante peut survivre à son propre succès électoral. Premièrement, les étudiants remplacent un gouvernement incompétent et corrompu qui a placé la barre très bas. Deuxièmement, la mise en place d’institutions impartiales et efficaces a été la priorité absolue des étudiants. Troisièmement, la souplesse et l’esprit d’innovation du mouvement étudiant — et de la génération Z plus largement — peuvent contribuer à trouver de nouvelles solutions de gouvernance adaptées au contexte serbe et à la transformation plus large des sociétés modernes induite par l’IA.
Ce que la Serbie peut apporter à l‘Europe
Ce qui rend le mouvement étudiant serbe important pour l’Europe, ce n’est pas qu’il ait inventé de nouvelles valeurs politiques. Il a trouvé les moyens de mettre en pratique des valeurs que l’Europe proclame depuis longtemps mais qu’elle peine de plus en plus à défendre.
Les étudiants ont démontré que la non-violence peut être politiquement efficace, que la démocratie peut fonctionner sans leaders charismatiques, que des organisations décentralisées peuvent prendre des décisions en temps opportun, et que la solidarité peut surmonter les divisions ethniques et religieuses héritées du passé.
Surtout, ils ont montré que la confiance se construit par des actes, et non par des déclarations. En ce sens, ils ont contribué à réparer certaines parties du système politique européen, ancré dans la philosophie de la Grèce antique, le christianisme et les Lumières. Ces traditions ont façonné la conception européenne de la dignité humaine, de la liberté, de la démocratie et de l’État de droit.
Les difficultés politiques de l’Europe ne se résument pas à des échecs de gouvernements ou de politiques individuels. Elles reflètent également une érosion plus profonde de la confiance entre les citoyens et les institutions.
L’expérience serbe suggère que cette confiance ne peut être rétablie par de simples déclarations, des campagnes de communication ou des réformes institutionnelles seules. Elle doit être reconstruite par la participation, la responsabilité, la solidarité et le respect des citoyens. La victoire électorale du 25 octobre donne une nouvelle dimension à cette expérience.
Les principes qui ont mobilisé les citoyens peuvent-ils désormais guider l’exercice du pouvoir ? L’esprit démocratique du mouvement étudiant peut-il se traduire en institutions fonctionnelles sans se perdre dans les compromis politiques et les ambitions personnelles ?
La réponse n’est pas encore connue. Le pouvoir engendre de nouvelles tentations, et même les mouvements fondés sur les principes les plus nobles peuvent s’égarer, comme cela s’est produit à maintes reprises au cours de l’histoire. Mais le parcours des étudiants serbes laisse entrevoir l’espoir qu’ils puissent continuer à innover dans la manière dont les gouvernements peuvent répondre aux besoins de la Génération Z et de l’ère de l’IA.
Depuis trop longtemps, les Balkans sont considérés comme une source de problèmes pour l’Europe. Cette fois-ci, la Serbie pourrait devenir un laboratoire pour le renouveau de l’Europe.
Il est peut-être temps que l’Europe apprenne de la Serbie, plutôt que de se contenter de lui donner des leçons.