À Grenoble Alpes Métropole, les 49 communes et leurs 110 conseillers communautaires ont abordé le scrutin en ayant à l’esprit le traumatisme de 2020. À l’époque, les écologistes, annoncés gagnants, avaient finalement manqué de peu la présidence au 3e tour, alors que le président sortant avait fini par sceller une coalition incluant les petites communes. On pensait la leçon retenue, mais c’est pourtant un remake de ce psychodrame qui vient d’avoir lieu, quoique, par un rebondissement de dernière minute, il soit pour l’instant resté sans dénouement. C’est presque un cas d’école sur les paradoxes, les immaturités et les régressions de la démocratie intercommunale en formation.
Ce jeudi 23 avril 2026, la séance s’ouvre à 13h30. Elle durera plus de douze heures. À peine quelques minutes de scrutin, et des enchaînements répétés de suspensions de séances, apartés dans les couloirs, téléphones qui chauffent. À mesure que la nuit avance, les visages se ferment. Les hypothèses circulent, puis s’effondrent. Les chiffres sont sans appel : à droite 50 puis 51 voix pour Raphaël Guerrero, un maire divers droite soutenu par les petites communes ; à gauche 47 voix aux deux tours pour Guillaume Lissy, représentant de la gauche hors LFI. L’écart est réel, mais il ne permet pas de franchir le seuil majoritaire de 56 voix. Les autres candidatures (celle d’Alan Brunon, de LFI et d’Enzo Billon pour le RN) ne peuvent l’emporter, mais elles empêchent la recomposition.
Un régime fiévreux
Les élus entrent et sortent, les groupes se recomposent à la marge, les discussions informelles s’enchaînent. On évoque un accord technique, un retrait stratégique, un basculement individuel. Mais à chaque tentative, les lignes se reforment. La question du possible accord des écologistes, du PCF et du PS avec La France insoumise (exactement comme lors du second tour des municipales à Grenoble) agit comme un point de cristallisation. « On ne peut pas gouverner dans ces conditions », glisse un maire. « Hors de question de céder », rétorque un autre.
Le rôle des alliances est ici central. Elles ne fonctionnent plus comme des instruments de stabilisation, mais comme des opérateurs de différenciation. Elles rendent le compromis plus difficile, car chaque changement peut être vu comme une trahison idéologique. Tout ajustement paraît risqué, et il devient alors plus simple et moins coûteux de ne pas trouver d’accord que d’en conclure un.
Le cas grenoblois est d’abord un cas d’école de l’intensification de tensions propres à l’intercommunalité française. Devenue un centre névralgique de l’action publique locale, « l’interco » demeure paradoxalement périphérique dans les imaginaires politiques. Elle produit des politiques publiques mais peine à générer de l’attachement. Colosse aux pieds d’argile faute d’un socle symbolique suffisamment partagé, elle ne favorise pas la capacité des coalitions à se stabiliser.
Cela crée un mode d’interactions très intense — pas chaotique, mais marqué par beaucoup d’échanges et peu de liberté de manœuvre. Cette intensité ne favorise pas le compromis : elle le bloque, car les discussions se limitent aux aspects techniques et gestionnaires de l’intercommunalité. Ces cadres ont donc des effets politiques, puisqu’ils déterminent ce qui peut être vu, dit et négocié.
Ainsi, dans les négociations qui s’installent, il n’est jamais question de projet pour le territoire. Elles portent sur les positions, les équilibres, les personnes. La région grenobloise est un territoire à deux faces avec, d’un côté, une économie dynamique, une université et des centres de recherche de premier plan, un réseau de transports dense, des politiques environnementales innovantes et, de l’autre, des fragilités financières, des tensions sur le logement, des enjeux de mobilité récurrents, des relations complexes entre les communes et avec les territoires voisins. Le projet pourrait construire une vision partagée. Or, il est étonnamment absent des négociations, comme si le débat politique s’était inéluctablement déplacé des politiques publiques vers les rapports de force, des orientations vers les alignements.
La décision jusqu’au malaise
Après des heures d’intenses discussions, vers 2 heures du matin, un dénouement semble enfin envisageable à la faveur d’un accord négocié par le président sortant. Survient alors un coup de Jarnac : une dernière suspension de séance, d’abord refusée puis acceptée, durant laquelle une ultime négociation se joue en coulisse. Le candidat de LFI annonce alors qu’il se retire, déclenchant l’ire de Franck Longo, le maire Modem de Fontaine, qui se lance dans un discours indigné…
Soudain, ultime coup de théâtre, le candidat pressenti pour être élu s’effondre, victime d’un malaise. Panique à bord. Suspension. Fin de séance. Cet événement agit comme un étonnant révélateur. Comme si le système, saturé de tensions et de coûts politiques, avait atteint un seuil critique…
On voit alors dans ce malaise, au premier degré, à quel point la politique locale est une épreuve incarnée et combien elle engage les corps autant que les positions. La fonction de président est tout entière orientée sur la médiation pour traduire, articuler et rendre compatibles des intérêts divergents. Le président est choisi pour instituer un horizon commun suffisamment stabilisé pour permettre la décision. Ici, cette fonction est devenue impossible. Les tensions ne sont plus traduites, elles s’accumulent, elles sont maintenues à l’état brut, et le corps lâche. Quelques jours plus tard, une affirmation de Guillaume Lissy au sujet de son malaise viendra valider cette hypothèse : « peut-être que mon corps m’a dit qu’on ne prenait pas le bon chemin avec ces confrontations », dira-t-il au Dauphiné Libéré dans un article publié en ligne le 26 avril.
Un système qui ne fait pas sens
L’analogie avec En attendant Godot est éclairante, à la différence près que ce qui caractérise ici la situation n’est pas l’absence d’événement, comme dans la pièce de Beckett, mais la répétition d’interactions qui ne produisent pas d’issue. Les élus se retrouvent ainsi dans une sorte de purgatoire institutionnel : un espace politique intermédiaire, incandescent, non stabilisé, adossé à une administration qui a consolidé ses capacités d’action, sans toutefois parvenir à transformer cette montée en puissance. Le système politique tourne à vide.
La « Métro » n’est pourtant pas dépourvue de ressources et ses politiques publiques sont considérables. L’institution intervient, elle produit, elle investit. Mais elle ne parvient pas à transformer cette puissance en expérience politique partageable. Comme si tout le monde avait oublié que les électeurs attendent des collectivités locales des décisions désirables, appropriables, discutables. L’intercommunalité agit, mais elle ne fait pas sens.
De plus, le débat sur la place de la ville centre dans le leadership métropolitain amplifie le malaise, affleurant depuis des années sans jamais être réellement tranché. Question indicible, ce silence empêche de structurer un véritable projet métropolitain, et entretient entre les « grandes » et les « petites » communes des logiques implicites, des arbitrages opaques et des tensions récurrentes. Il fragilise la construction d’un horizon commun. Il nourrit des stratégies d’opposition alors que de nombreux indices montrent que le déblocage du jeu passe par une prise de responsabilité plus explicite de la ville centre (et aussi de « l’agglomération centre » !), non pas en dominant, mais en assumant une fonction de structuration territoriale.
Rendre la décision désirable
Dans ce contexte de fièvre et d’incertitude, le blocage ne relève pas d’un simple défaut d’accord. Il signale une transformation plus profonde des conditions de possibilité de la décision. Dès lors que le coût politique de la médiation excède celui du non-accord, l’immobilisme peut sembler devenir une forme d’équilibre, mais c’est une erreur. La séquence grenobloise donne ainsi à voir un régime politique dans lequel la suspension n’est plus transitoire, mais tend à s’installer comme une modalité ordinaire de fonctionnement.
Dans un tel régime, le problème n’est plus seulement de gouverner, mais de savoir si les institutions intermédiaires sont en mesure de produire des formes d’engagement et d’adhésion suffisantes pour rendre la décision désirable – et donc possible. Dans la métropole grenobloise, les partis semblaient déjà avoir perdu le nord pendant la campagne électorale (voir l’épisode 1 sur les partis déboussolés et l’épisode 2 sur les alliances impossibles entre les deux tours). L’élection de l’exécutif métropolitain confirme le malaise au sens propre comme au sens figuré, avec des élus communautaires pris de vertiges, en plein brouillard, incapables de fixer collectivement un cap.
À Grenoble, cette nuit-là n’a pas seulement été un théâtre d’ombres. Elle a été le symptôme d’un système qui peine à articuler puissance d’action et production de sens. La politique, même locale, est vaine si elle débat sans projet, si elle négocie sans horizon, si elle agit sans faire adhérer.
Hyper médiateur des territoires
Quel dénouement le 30 avril ? Osons une issue qui renouerait avec l’esprit novateur du laboratoire grenoblois (qui, pour rappel, désignait l’expérience politique d’une élaboration collective de politiques urbaines et sociales de solidarité) : et si les élus communautaires désignaient pour les présider un ou une élue qui n’est pas maire, qui ne provient ni d’une petite commune ni de la ville centre et qui se situe au centre de l’échiquier politique ?
Cette hypothèse plaide pour un profil d’hypermédiateurdes territoires, homme ou femme choisie pour sa capacité à rendre le dialogue durable, à transformer les contraintes en appuis, les désaccords en ressources et à circuler entre les mondes. Dans un univers d’échanges intenses et de marges réduites, son rôle ne serait alors pas de gommer les tensions, mais de leur donner forme, de les canaliser sans les neutraliser, bref de faire tenir ensemble les 49 communes en contribuant, avec enthousiasme, à l’invention d’un imaginaire métropolitain. Chiche ?