Introduction
Le RN se veut le parti de la souveraineté. Mais il applique cette grille de manière inégale : frontale contre Bruxelles, intransigeante contre des adversaires idéologiques, mais beaucoup plus hésitante lorsque les atteintes à la souveraineté proviennent de puissances avec lesquelles il a entretenu des proximités passées, partage certaines intuitions politiques ou dont il souhaite encore capter une part du capital politique. Le cas Trump est révélateur et met à nu la contradiction profonde du RN : le parti prétend défendre la souveraineté nationale, mais reste attiré par certains styles de puissance, certains rapports de force et certaines politiques de rupture qui, lorsqu’ils se traduisent concrètement, deviennent incompatibles avec son effort de normalisation gouvernementale. Au total, le RN n’est ainsi ni pleinement aligné sur le prédateur américain, ni franchement opposé à lui. Il tente de filtrer ce qui l’arrange, de taire ce qui l’embarrasse puis de corriger quand le coût politique devient trop élevé.
I. MAGA et Donald Trump ont d’abord prouvé au RN qu’il pouvait gagner
En 2016, au lendemain de sa victoire aux élections présidentielles américaines, Donald Trump devient une preuve de faisabilité politique : la démonstration qu’une force anti-establishment peut conquérir le pouvoir par les urnes dans une grande démocratie. Marine Le Pen salue alors sa victoire comme celle d’un candidat élu contre un système installé : « Ce qui s’est passé cette nuit, ce n’est pas la fin du monde. C’est la fin d’un monde. Les Américains se sont donnés le président qu’ils ont choisi et non celui qu’un système installé voulait leur faire valider comme si les élections n’étaient qu’une formalité, voire une corvée pour satisfaire les apparences ou les convenances».1 Pour une partie de l’extrême droite française, le trumpisme valide une intuition centrale : rejet des élites institutionnelles, souverainisme, anti-immigration et conflictualité assumée peuvent mener au pouvoir.
Cette séquence compte beaucoup car elle offre au RN non seulement un allié symbolique, mais surtout un précédent stratégique. D. Trump montre qu’un discours longtemps tenu pour excessif ou marginal peut devenir majoritaire s’il capte l’exaspération populaire et la défiance à l’égard des institutions. Dans cette première phase, le trumpisme vaut moins comme doctrine politique que comme modèle de conquête.
II. Le RN a puisé dans le trumpisme sans vouloir s’y confondre
Le RN n’a pas voulu copier Trump entièrement. Il ne s’est jamais pensé ni présenté comme la branche française de MAGA. En revanche, il a bien puisé dans plusieurs de ses bénéfices politiques : patriotisme, frontières, critiques des élites institutionnelles, protectionnisme, anti-wokisme, valorisation du rapport de force et culture du volontarisme. Même sans approuver tout ce que fait Trump, il existe chez une partie de l’électorat d’extrême droite une fascination pour l’idée qu’il fait ce qu’il faut faire : « défendre les intérêts de son pays » et produire des résultats immédiats à coups de décrets.2
Cette proximité a été concrète. Les invitations de Steve Bannon au congrès du RN en 2018, les déplacements de cadres français auprès des cercles conservateurs américains, les représentants envoyés à l’investiture de Trump II, le relais des trolls trumpistes sur les réseaux sociaux et les prises de parole de Jordan Bardella dans les médias conservateurs américains attestent qu’il ne s’agissait pas d’une simple curiosité distante. Dire aujourd’hui « on n’a jamais été trumpistes » est donc une ligne de défense plus qu’un constat crédible.3
Le RN a néanmoins toujours cherché à maintenir une distinction entre proximité thématique et alignement assumé, MAGA relevant d’une dynamique nationale qui mêle, entre autres, patriotisme et religion (right-wing Christians, Christian Zionists…)4 5 – un cocktail étranger à la France -, tout en reconnaissant des causes communes sur l’immigration, la protection des frontières ou le rejet du « woke ». Voilà une synthèse de la ligne RN : compatibilité partielle, et refus d’affiliation explicite.
III. Le second mandat de Trump a transformé cette proximité en risque politique
Trump II change la donne. Tant qu’il incarnait surtout la victoire anti-establishment, il pouvait servir d’inspiration. Mais lorsqu’il commence à humilier Zelensky, à fragiliser l’Ukraine, à attaquer frontalement l’Europe, à banaliser une logique impériale et à faire peser un risque économique concret sur les intérêts européens, il devient un allié encombrant. Le RN se retrouve alors dans une position où il essaie de ménager la chèvre et le chou, sans réellement trouver une position franche et claire.6
Cette gêne est sensible dès mars 2025. Après plusieurs semaines de silence ou d’indulgence, Marine Le Pen finit par dénoncer la « brutalité » du gel de l’aide américaine à l’Ukraine, sans toutefois juger le fond de la décision. Elle critique la méthode, pas la logique. De même, après l’humiliation de Zelensky à la Maison Blanche, elle refuse de prendre clairement parti et présente la scène comme un affrontement d’intérêts nationaux plus que comme une rupture politique majeure.
Le même malaise apparaît à propos de l’Europe. Le parti qui dénonçait volontiers l’ « impérialisme » de l’Union européenne se montre bien plus discret face à l’impérialisme américain. En mars 2025, le RN ne semble pas s’alarmer du discours impérialiste de Trump, de la leçon donnée par J.D. Vance à Munich ou d’un projet de cessez-le-feu en Ukraine négocié sans Kiev ni les Européens. Autrement dit, la dénonciation des dominations extérieures devient beaucoup plus hésitante quand celles-ci proviennent de Washington, ou de Moscou…7
IV. Le RN prend ses distances quand le coût devient trop élevé
La prise de distance est réelle, mais elle intervient surtout lorsque le coût politique devient trop important. L’épisode CPAC8 de février 2025 en est un exemple parlant : Jordan Bardella était prêt à s’afficher au cœur de l’écosystème trumpiste à Washington, puis annule au dernier moment après le bras tendu de Steve Bannon sur scène, jugé allusif à la gestuelle nazie (dans une ambiguïté typique du “dog whistle”, cette attitude courante à l’extrême droite, qui consiste à envoyer des signaux quasi-subliminaux facilement identifiables au sein de la famille idéologique mais suffisamment discrets ou illisibles pour qu’on puisse contester leur signification réelle auprès d’un grand public). Mais ce revirement ressemble moins à une frontière doctrinale qu’à un réflexe de protection face à un risque d’image devenu insoutenable.9
La séquence de janvier 2026 va dans le même sens. Bardella dénonce alors les « ambitions impériales » de Trump au Groenland et au Venezuela, parle d’un « défi direct à la souveraineté d’un pays européen » et appelle l’Union européenne à activer ses instruments anti-coercition contre les Etats-Unis. Le durcissement est réel, bien qu’il arrive après une longue période d’indulgence relative. En ligne de fond commence à se dégager une tendance : éviter le piège d’être associé trop étroitement à Trump à l’approche de 2027.10
Le ressort principal de cette inflexion est électoral. Le RN veut apparaître comme un parti qui rassure, qui protège et qui promet stabilité et lisibilité. Et ces ambitions ne peuvent pas être alignées avec le jeu de poker permanent du président américain ; ce style est incompatible avec l’image d’un gouvernement apte à protéger l’épargne, l’emploi et la sécurité des Français. Le RN essaie alors de trouver un semblant d’équilibre entre alignement idéologique relatif, dénonciation du coût économique des politiques américaines, distanciation vis-à-vis de l’impopularité croissante de Trump dans l’opinion française.
Cette prise de distance semble d’ailleurs s’inscrire dans un mouvement plus large de réajustement des droites européennes face à Trump. A mesure que l’administration Trump devient impopulaire en Europe, les droites nationalistes cherchent à se réancrer dans un discours d’autonomie européenne et à éviter toute image de subordination à Washington. Le cas hongrois récent est symbolique : un conservateur nationaliste et pro-européen refusant la subordination à MAGA l’a emporté sur un Orban anti-européen, présenté comme une inspiration et un précurseur par les Trumpistes. On pense également au changement de ton récent de Giorgia Meloni suite aux propos jugés “inacceptables” du président américain sur le pape Léon XIV.11
V. Le RN n’est pas homogène : il agrège plusieurs sensibilités contradictoires
L’une des raisons de cette ambiguïté durable est que le RN n’est pas homogène sur les puissances prédatrices. On peut observer au moins quatre sensibilités.
Il existe d’abord une sensibilité de proximité idéologique assumée, séduite par la rupture trumpiste, les politiques de puissance, la critique du libéralisme culturel et l’anti-élitisme. C’est cette sensibilité que l’on retrouve dans l’enthousiasme initial pour Trump, dans certains cercles trumpolâtres du parti et dans les gestes de proximité prolongés.12
Il existe ensuite une sensibilité de compatibilité sans alignement, aujourd’hui plus proche de la ligne officielle : partage de certaines causes, refus d’assumer une dépendance symbolique à une grande puissance étrangère, insistance sur l’indépendance française. C’est la ligne qu’expriment Aliot ou Chenu lorsqu’ils défendent des “causes communes” avec les conservateurs américains tout en rejetant l’idée d’une soumission.13
Une troisième sensibilité est plus prudente et inquiète. Jean-Philippe Tanguy, par exemple, estime que Trump “donne une image négative du populisme” et reconnaît qu’il fallait s’en distinguer, tout en admettant que sa position reste minoritaire. Cela montre que le RN, loin d’avoir une ligne tranchée, est traversé par plusieurs degrés de trumpisme, plusieurs degrés de russophilie passée (que l’on explorera dans une note distincte), et plusieurs façons de penser les rapports de force internationaux.14
Enfin, il y a une direction — Le Pen et Bardella — qui ne tranche pas véritablement entre ces sensibilités. Elle cherche surtout à tenir ensemble une base partiellement séduite par les politiques de puissance, un effort de respectabilisation gouvernementale et un récit souverainiste qui interdit d’apparaître trop lié à l’étranger. La direction ne résout pas l’ambiguïté ; elle la gère politiquement.15
VI. Des conséquences politiques potentiellement lourdes
Cette ambiguïté pourrait avoir au moins quatre conséquences politiques concrètes.
La première est qu’elle fragilise la stratégie de normalisation du RN. Le parti veut apparaître comme protecteur, stable, gouvernemental. Or ses indulgences passées envers Vladimir Putin, puis envers Donald Trump, brouillent cette image et nourrissent le soupçon qu’il reste politiquement fasiné par des figures de puissance étrangères. C’est précisément ce que le RN tente aujourd’hui d’effacer.
La deuxième est qu’elle expose le parti à l’accusation de “parti de l’étranger”. Après avoir été durablement associé à Moscou, le RN ne peut pas se permettre d’apparaître comme trop lié à Washington ou à l’écosystème MAGA. Le problème n’est donc pas seulement Trump ou Poutine pris séparément ; c’est l’effet de cumul. L’embarras actuel du RN face aux soutiens de Trump, Vance ou Musk à Marine Le Pen en avril 2025 l’illustre bien : plus ces soutiens sont visibles, plus ils compliquent la revendication d’indépendance nationale.16
La troisième est électorale. Le RN veut rassurer des électeurs inquiets pour leur emploi, leur épargne, leur sécurité et la stabilité du pays. Or les puissances prédatrices posent un problème concret à cette coalition électorale : guerre commerciale américaine, désengagement en Ukraine, propagande/désinformation numérique, perturbations énergétiques ou logiques de force peuvent nuire directement à des segments électoraux que le RN cherche à élargir. Donald Trump devient ainsi “toxique” même pour certains électeurs de droite radicale.
La quatrième est doctrinale. À force d’appliquer son discours souverainiste de manière différenciée selon les acteurs, le RN expose une faiblesse de fond : il lui manque une doctrine cohérente de réponse aux puissances prédatrices. Il oscille entre dénonciation, prudence, fascination et recalage tactique. Cela suffit pour une stratégie électorale à court terme ; c’est beaucoup plus fragile pour un projet de gouvernement.
Conclusion
L’ambiguïté du RN face au prédateur américain est structurelle. Le parti cherche à tenir ensemble trois choses difficilement conciliables : un souverainisme affiché, des affinités sélectives avec certaines politiques de puissance et une stratégie de normalisation gouvernementale qui suppose de paraître responsable, stable et pleinement autonome.
Les États-Unis de Trump sont ici un cas symbolique : validation électorale initiale, captation partielle de marqueurs idéologiques, puis prise de distance quand le coût devient trop élevé. Mais le cas MAGA montre surtout que l’ambiguïté du RN n’est pas conjoncturelle. Le parti veut dénoncer les dominations extérieures sans renoncer à certaines affinités avec les politiques de puissance qui les produisent. Il ne rompt donc avec Trump ni par principe, ni par doctrine, mais parce qu’une trop grande proximité avec lui menace aujourd’hui sa stratégie de normalisation gouvernementale.