Léon XIV assume pleinement l’héritage de son prédécesseur, le pape François, tout en lui instillant des caractéristiques personnelles.
I. Un style qui crée la surprise.
On se souvient que le nom même du Pape, proclamé au balcon de Saint-Pierre au terme d’une élection à la durée record, le 8 mai 2025, a suscité l’étonnement. Le grand public et la plupart des observateurs ne connaissaient guère son patronyme, alors qu’au sein du collège des cardinaux, Robert Francis Prevost, ancien supérieur général des Augustins devenu responsable du dicastère des évêques, était bien identifié comme facteur d’unité et d’apaisement, dont l’Eglise avait besoin après le pontificat assez clivant de François.
Autre surprise au début de son magistère face à sa grande discrétion de propos, à une apparente absence de décision, notamment dans les nominations, au point de faire naitre des inquiétudes un peu partout : « mais que fait-il ? que pense-t-il ? pourquoi aucune annonce ? aucun programme ? »
Et c’est là que son style fait la différence : il a consacré les premiers mois de son pontificat à écouter, à s’informer et à approfondir, par des réunions avec chacun des dicastères (nom donné aux ministères à la Curie), permettant un examen méthodique des sujets et conduisant à des orientations précises. Les services de la Curie n’avaient pas connu ce genre de pratiques depuis des décennies ! Il faut y voir une marque de la spiritualité augustinienne.
Autre caractéristique insolite à une époque où l’impératif de calendrier guide tous les leaders : Léon XIV se retire chaque lundi soir pour 24 heures à Castel Gandolfo, loin de l’agitation romaine, pour réfléchir dans le calme, méditer et prier, pour faire du sport et prendre du recul sur les événements. Sa volonté de maitrise du temps, couplée à une gestion réfléchie et calibrée de sa communication publique, ont d’ores et déjà un effet notable sur l’efficacité et la force de son magistère.
II. Des priorités en continuité forte avec son prédécesseur.
Après un an de pontificat, on ne peut qu’être frappé par la constance du pape Léon à marcher dans les sillons tracés par son prédécesseur sur plusieurs sujets de fond. Quelques exemples significatifs mais non exhaustifs.
L’attention aux pauvres et aux migrants.
Illustration parfaite de la continuité entre les deux pontifes, la première exhortation apostolique du pape Léon, « Dilexi Te » (« je t’ai aimé »), signée le 4 octobre 2025, à l’occasion de la fête de Saint-François d’Assise, et dont l’écriture avait été entamée par le Pape François dans les derniers mois de sa vie. C’est un texte écrit « à quatre mains », qui rappelle la place centrale des pauvres dans la vie de l’Eglise. Si le texte invite les chrétiens à poser des gestes concrets de solidarité et de fraternité, il met aussi l’accent sur l’importance du travail, central à la fois pour que la personne puisse trouver sa dignité et pour qu’elle puisse, en retour, contribuer « au bien commun de l’humanité ».
Leon XIV aborde le texte le thème de l’accueil des migrants, en reprenant à son compte les célèbres « quatre verbes » du Pape François : « accueillir, protéger, promouvoir et intégrer ». Au-delà du texte, l’importance accordée à la dignité humaine des migrants a fait l’objet de gestes forts lors de son déplacement en Espagne, aux Iles Canaries début juin, et tout récemment, lors de son déplacement le 4 juillet sur l’île de Lampedusa, 13 ans après le pape François. Visite pastorale avant tout, mais qui a permis au Pape Léon de rappeler, en des termes politiques, le rôle que l’immigration a joué dans l’histoire de son propre pays, les Etats-Unis, en soulignant « la noble vision des Pères fondateurs, qui consistait à faire de l’Amérique un synonyme de liberté, alors que le pays ouvrait ses portes à des vagues successives d’immigrants, leur permettant ainsi qu’à leurs enfants de contribuer à façonner l’avenir de la nation ».
La protection de la planète et l’environnement.
10 ans après l’encyclique majeure du pape François « Laudato Si’ », le pape Léon est très clair sur son engagement pour la promotion d’une écologie intégrale : appelant à une conversion écologique, il insiste sur la nécessité de « passer des mots à l’action », en la faisant entrer notamment dans la sphère de l’éducation, et exhorte régulièrement les sommets internationaux (comme la COP30 de Belem) à des engagements concrets, soulignant que l’écologie est une question anthropologique majeure pour les nouvelles générations.
L’Intelligence artificielle.
C’est sans doute le domaine où la filiation est la plus forte. On se souvient de l’explication donnée par le nouveau Pontife sur le choix de son nom, en référence à Léon XIII et son encyclique historique Rerum Novarum, sur la question sociale dans le contexte de la première grande révolution industrielle. Au XXIe siècle, l’Eglise soit s’engager pour répondre aux défis de l’intelligence artificielle.
Or le défi n’est pas mince tant le pape François s’était illustré sur le thème : son message pour la 57e Journée Mondiale de la Paix, en janvier 2024, sur le thème « Intelligence Artificielle et Paix », dans lequel il alertait sur les enjeux éthiques de l’IA et sur les risques de désinformation ; puis sa participation historique à la session du sommet du G7 consacrée à l’IA en juin 2024 dans les Pouilles, sous présidence italienne. Son discours, fort, plaidait notamment pour l’interdiction des armes létales autonomes ; enfin, un texte de doctrine intitulé Antiqua et Nova, publié en janvier 2025 par les dicastères pour la Doctrine de la foi et pour la Culture et l’Éducation sur la relation entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine, qui reconnait le potentiel de l’IA, tout en mettant en garde contre son utilisation abusive et propose une réflexion sur la question anthropologique de la signification de l’être humain.
Logiquement, Léon XIV décide de consacrer la première encyclique de son pontificat à la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle avec Magnifica Humanitas, signée le 15 mai 2026, soit un an après son élection et 135 ans, jour pour jour, après Rerum novarum. Ce texte majeur, qui regorge d’appels et de recommandations concrètes, a été commenté par tous les publics à travers le monde et devrait avoir une portée comparable à celle qu’a eue Laudato Si’ dans le domaine de l’écologie.
Le rôle des femmes dans l’Eglise.
François avait engagé un processus de transformation inédit, en nommant des femmes à la direction de dicastères et à celle du Gouvernorat de l’Etat de la Cité du Vatican, ou en ouvrant à 3 femmes le cénacle très fermé de cardinaux du Dicastère pour les évêques, chargé de proposer au pape les futurs évêques.
Après une période d’attente, Léon XIV a confirmé cette politique, en nommant pour la première fois une femme laïque préfète du Dicastère pour la Communication du Saint-Siège, la mexicaine Maria Montserrat Alvarado, et, en ce début juillet, une autre femme, cette fois religieuse salésienne, à la tête d’un dicastère très important, celui du Développement humain intégral (NDR, consacré aux enjeux globaux), Sœur Alessandra Smerilli, qui succède ainsi au cardinal Czerny.
III. Un mode de gouvernance qui introduit des nouveautés.
En poursuivant les priorités du pontificat précédent, le pape actuel y introduit des singularités toute léonines.
L’importance accordée à la collégialité.
Alors que le pape François s’était entouré d’un cercle restreint de cardiaux (le « C9 ») pour le conseiller dans ses réformes et qu’il n’avait pratiquement jamais réuni l’ensemble des cardinaux durant les 12 années de son pontificat, Léon XIV réhabilite au contraire le consistoire, réunion des cardinaux, pour le conseiller et réfléchir ensemble aux enjeux de l’Eglise universelle. Ainsi, à deux reprises, en janvier et en juin 2026, il convoque un consistoire extraordinaire, soit les cardinaux du monde entier invités à Rome, pour travailler. On retrouve dans cette pratique le goût pour l’écoute de l’Augustin qu’est le Pape Léon.
Ce sens de l’écoute et du dialogue et ce souci d’unité ne signifient pas pour autant une indifférence du Pape Léon XIV pour la décision. Son sens de la méthode et de l’organisation s’est illustré par des décisions précises, notamment dans le fonctionnement de la Curie. Sa parole est aussi plus assertive. Enfin, face à un problème, il n’hésite pas à trancher comme il vient de le montrer le 1er juillet, suite aux ordinations épiscopales illicites de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, en décidant l’excommunication des deux consécrateurs et des quatre nouveaux évêques, après avoir pourtant lancé de nombreux appels au dialogue, que les « Lefebvristes » ont refusé.
Une logique nouvelle pour les nominations.
Très progressives dans le temps, les nominations de Léon XIV reflètent un travail patient de réflexion sur les attendus de chaque poste à pourvoir. Le nouveau pape opte pour un renouvellement de générations en nommant des responsables plus jeunes et des personnalités qu’il connait personnellement (ainsi le vice-régent de la Maison pontificale, Augustin comme lui qu’il connait depuis le début des années 2000, ou encore le responsable du dicastère pour la charité, ancien collaborateur au sein des Augustins qui fut l’archiviste général de l’ordre dirigé par Robert Prevost), ou aux compétences professionnelles constatée in situ, comme la nouvelle préfète du dicastère pour le développement humain intégral.
La place des canonistes, spécialistes du droit de l’Eglise, est à remarquer. François misait sur des pasteurs, Léon préfère les juristes. Pour le poste que son élection a rendu vacant, préfet du dicastère pour les évêques, il choisit un religieux carme et un spécialiste de droit canon, qui a travaillé, notamment, sur la question des abus. Pour le poste de substitut pour les Affaires générales, rouage essentiel de la Curie, il nomme un diplomate italien chevronné et licencié de droit canonique.
Léon XIV poursuit l’internationalisation de la Curie, en donnant une place particulière aux pays du sud, caractérisés par une foi très vivante. Il sera intéressant de voir s’il comble la quasi-absence de titulaires africains pour les 5 postes de préfets encore à pourvoir, alors que le continent africain représente l’avenir de la religion catholique dans le monde.
Enfin, certaines nominations revêtent une signification politique : ainsi, le nouveau Nonce à Washington est un diplomate spécialiste du multilatéralisme, qui occupait précédemment le poste d’observateur permanent du Saint-Siège auprès de l’ONU à New York, signal fort envoyé au titulaire de la Maison Blanche.
Une approche managériale plus affirmée.
Léon XIV délègue davantage là où son prédécesseur faisait seul. Il s’appuie notamment sur ses diplomates, à qui il fait confiance. Le tandem avec le Secrétaire d’Etat, le cardinal Pietro Parolin, son bras droit, semble fonctionner et celui-ci prend davantage la parole sur plusieurs sujets diplomatiques, en lien étroit avec le Pape Léon. Un exemple de ce binôme retrouvé fut la réaction du pape Léon au jugement public sans concession que le cardinal Parolin avait exprimé en octobre 2025 sur Israël et Gaza (qualifiant les opérations israéliennes de «massacre» et de «carnage»). Face aux protestations de l’ambassade d’Israël, le Pape avait fait savoir que ce propos illustrait parfaitement la position officielle du Saint-Siège.
Dans un domaine prioritaire du pontificat, l’IA, la première encyclique déjà citée a été accompagnée par la création d’une commission, composée de membres de plusieurs dicastères et académies pontificales, pour faciliter l’échange d’informations et le travail collectif. Une première au sein du Saint-Siège !
Enfin, les voyages du pape témoignent d’une volonté d’une diplomatie plus concrète, avec un souci d’efficacité dans les messages, rompant ainsi avec la ligne plus prophétique, mais aussi plus générale, de son prédécesseur : l’inter-religieux au Liban et en Algérie, les inégalités sociales à Monaco, la justice, l’équité économique et la paix en Afrique, la dignité humaine, le dialogue et l’éducation en Espagne. De plus, tous ceux qui les ont suivis de près ont relevé leur parfaite organisation : on peut y voir la marque du professionnalisme des diplomates de la Secrétairerie d’Etat qui trouve enfin à s’employer, après un pontificat qui les avait quelque peu délaissés.