Depuis les élections municipales, dernière grande échéance avant la présidentielle, la situation du parti Reconquête demeure ambivalente. D’un côté, Sarah Knafo s’est imposée comme une figure montante, contribuant à structurer et professionnaliser le mouvement, au point d’occuper un espace médiatique parfois comparable à celui d’Éric Zemmour. De l’autre, le parti reste confronté à des fragilités structurelles majeures : un déficit de cadres, accentué par les départs de figures comme Marion Maréchal, Nicolas Bay ou Guillaume Peltier ; une absence d’alliances avec les autres forces de droite, qu’il s’agisse des Républicains ou du Rassemblement National ; enfin, une concurrence électorale qui limite sa capacité d’expansion.
Le score de Sarah Knafo constitue le fait saillant de la séquence. Testée autour de 5 % dans les premiers sondages puis créditée de plus de 15 % dans les derniers, elle a finalement atteint un peu plus de 10 %, se qualifiant pour le second tour avant de se désister pour faire barrage à la gauche. La performance est notable, même si elle doit être relativisée par la faiblesse de la candidate concurrente. Face à une offre plus solide que celle de Rachida Dati, l’écart aurait sans doute été beaucoup plus marqué.
Premier enseignement : Sarah Knafo confirme l’existence d’un électorat de droite très conservateur, souvent catholique, fortement mobilisé sur les enjeux d’immigration, déjà visible en 2022, mais qui s’est cette fois davantage structuré autour d’un registre de rejet de la gauche locale et d’un discours programmatique sur la gestion locale (sécurité, propreté, administration de la ville). À ce titre, elle recueille un volume de voix proche de celui obtenu par Éric Zemmour lors de la présidentielle de 2022 dans ce même périmètre (environ 84 000 contre 86 000).
Il faut replacer ce résultat dans une trajectoire plus large : en 2021-2022, Zemmour avait atteint des niveaux élevés dans les intentions de vote, parfois qualifié virtuellement pour le second tour, avant un reflux marqué (7 % finalement) et une série d’échecs électoraux (législatives de 2022, européennes de 2024, puis législatives post-dissolution). Dans ce contexte, la campagne municipale marque une inflexion significative puisque, pour la première fois, Reconquête obtient un score électoral solide à l’échelle locale.
Dès lors, la question stratégique est ouverte : après cette séquence réussie et ce score inédit pour cette sensibilité politique, quelle trajectoire pour Knafo et pour son parti ? Consolidation solitaire, autonome ou recherche d’alliances pour franchir un seuil politique ?
Réorientation
Sarah Knafo a opéré une réorientation stratégique nette en partant d’un diagnostic simple : l’image de Reconquête reste associée à un discours très anxiogène et décliniste. En 2022, Éric Zemmour avait structuré sa campagne autour de thèmes comme la « fin de la France » ou le « grand remplacement », installant une vision largement perçue comme apocalyptique, ce qui a contribué à plafonner son potentiel électoral. Or, dans une logique de conquête, un parti doit aussi incarner une perspective entraînante, positive et optimiste. L’histoire électorale montre que les victoires majeures s’appuient sur des récits d’espérance : John F. Kennedy en 1960, Barak Obama en 2008, François Mitterrand en 1981 ou encore Emmanuel Macron en 2017.
Dans cette logique, le positionnement autour de la « ville heureuse » a constitué un choix cohérent. Il a permis à Knafo de se présenter comme une figure de droite plus constructive, en rupture partielle avec la tonalité initiale du mouvement. Ce cadrage était d’autant plus pertinent dans un scrutin municipal car, à Paris, une élection locale ne se gagne pas sur des enjeux nationaux abstraits mais sur des problématiques concrètes de gestion urbaine.
Ce repositionnement s’est traduit par une mise à distance temporaire du thème de l’immigration (pourtant central dans l’ADN du parti) au profit de sujets opérants à l’échelle municipale : économie locale, finances de la ville, qualité de gestion. Autrement dit, une tentative de passer d’un logiciel idéologique national à une offre politique territorialisée, plus crédible électoralement.
Un résultat historique à Paris
Le résultat final peut apparaître en demi-teinte au regard de l’intensité de la campagne, très visible médiatiquement et fortement relayée sur les réseaux sociaux, qui pouvait laisser espérer davantage. À première vue, les 10,4 % obtenus par Sarah Knafo peuvent donc sembler en deçà des attentes.
Mais cette lecture est trompeuse. En réalité, le score est inédit pour ce courant politique dans la capitale. La droite qu’elle incarne n’avait jusqu’ici jamais franchi un tel seuil à Paris. À l’aune des précédents scrutins, il s’agit bien d’une percée. Historiquement, la « droite de la droite » y est faible. La comparaison est intéressante : lors de ce même scrutin, Thierry Mariani ne dépasse pas 1,5 %. Sur le temps long, les performances étaient restées limitées :
- en 2020, aucune candidature structurée de cette sensibilité n’était présente ;
- en 2014, Wallerand de Saint-Just (Front national) dépasse légèrement les 5 % à l’échelle de la ville, avec une implantation relative dans plusieurs arrondissements ;
- en 2008, Martial Bild plafonne autour de 3 %.
Dans ce contexte, le résultat de Knafo change d’échelle. Il atteste non seulement d’un progrès électoral, mais surtout de l’existence tangible d’un socle pour cette droite à Paris, un espace politique jusqu’ici marginal, désormais capable d’atteindre un niveau à deux chiffres.
Avenir et concurrence
La question de l’avenir de Reconquête est désormais centrale. Son poids médiatique et sa visibilité dans le débat public sont sans commune mesure avec son poids électoral réel. Cette surexposition repose largement sur un duo, Éric Zemmour et Sarah Knafo, qui concentre à lui seul l’incarnation du parti. Or, pour une formation qui approche des cinq ans, cette hyperpersonnalisation traduit une faiblesse structurelle : l’absence de relais, de cadres intermédiaires et d’implantation territoriale solide.
Dans le même temps, la concurrence à droite est à la fois structurée et performante. Les Républicains conservent des positions fortes, notamment au Sénat et dans les exécutifs locaux. Le Rassemblement National, porté par Marine Le Pen et Jordan Bardella, s’est imposé comme la principale force électorale à droite, renforcée par des alliances comme celle nouée avec Éric Ciotti. À cela s’ajoute l’émergence de structures périphériques, comme celle de Marion Maréchal, qui, bien que marginales à ce stade, pourraient bénéficier d’effets d’entraînement en cas de victoire du RN en 2027.
Dans ce contexte, Reconquête apparaît fragilisé : ses succès sont d’abord des succès d’opinion, qui peinent à se traduire dans les urnes. Même en considérant les 10 % obtenus comme une performance, le parti tend à s’apparenter à une formation de témoignage, dont la fonction est moins de conquérir le pouvoir que de déplacer le centre de gravité du débat public. Sur ce point, son influence est réelle : certaines thématiques naguère marginales, comme celle du « grand remplacement », ont acquis une visibilité et une forme de légitimation dans l’espace médiatique.
L’apport spécifique de Knafo tient à une tentative de rééquilibrage doctrinal. Là où Zemmour privilégie une lecture essentiellement civilisationnelle et identitaire, elle investit davantage les questions économiques, dette, finances publiques, fiscalité, introduisant une inflexion plus libérale-conservatrice. Cette évolution reste toutefois incertaine électoralement, notamment dans un pays marqué par une forte tradition égalitaire et un attachement à l’intervention publique, a fortiori dans un électorat urbain comme celui de Paris.
L’isolement permanent
Reste une contrainte majeure : l’isolement stratégique du parti. À ce stade, Reconquête ne dispose d’aucun partenaire naturel, ce qui le cantonne à une position périphérique. De ce point de vue, il occupe aujourd’hui une place comparable à celle qu’occupait autrefois le Front national avant sa normalisation : un rôle d’épouvantail dans le champ politique, quand le RN a, lui, opéré sa mue et s’est installé comme force centrale.
Dès lors, plusieurs scénarios se dessinent. Pour prolonger la dynamique engagée depuis son élection au Parlement européen et sa percée parisienne, Knafo devra trancher une question stratégique : peut-elle élargir son socle électoral sans rompre, au moins partiellement, avec l’héritage politique de Zemmour ? Celui-ci, en raison de son positionnement très clivant, constitue à la fois l’actif fondateur du parti et son principal plafond de verre.
Enfin, une ligne de fracture interne apparaît en filigrane. À l’instar des tensions observées au Rassemblement National entre une orientation plus sociale et une sensibilité plus libérale, Reconquête pourrait voir s’opposer deux logiques : une ligne identitaire, autoritaire et civilisationnelle portée par Zemmour, et une ligne plus libérale-conservatrice incarnée par Knafo. À terme, la coexistence de ces deux orientations pose la question de la cohérence idéologique, et donc de la viabilité politique, du mouvement.