Un mois avec le Rassemblement national

Un mois avec le Rassemblement national
Publié le 7 juillet 2026
"Nous nous sommes préparés" déclare Marine Le Pen en annonçant sa candidature le 7 juillet. Pourtant, le RN peine à formuler un programme cohérent et chiffré. D’une déclaration à l’autre, la cacophonie s’impose sur tous les sujets, qu’on parle de TVA, de retraites ou du budget de l’Etat

En mai 2026, nous avons écouté pour vous plus de 20 interventions dans les médias des représentants du Rassemblement national1. On y a beaucoup parlé des retraites, de la sécurité, du coût de l’énergie et de la fiscalité. L’occasion de mieux saisir la pensée profonde des amis de Jordan Bardella sur ces questions ? Pas exactement.

1. Retraites : du brouillard à la bouillie

Commençons par les retraites. Le projet du RN en la matière n’a jamais été très clair. Mais, en ce joli mois de mai 2026, il s’est un peu plus embrouillé. La promesse du « retour à 62 ans », totem programmatique de la maison depuis 2022, s’est fragmentée en une multitude de formulations distinctes, rivales et souvent contradictoires.

Marine Le Pen a confirmé que sa réforme des retraites reposerait sur la combinaison de deux paramètres : un âge de départ ramené à 62 ans et une durée de cotisation de 42 annuités. Elle a toutefois reconnu que tous les « arbitrages » n’étaient pas encore finalisés (après trois candidatures à l’élection présidentielle…). Et elle a surtout ajouté que le programme de Jordan Bardella ne serait pas forcément parfaitement identique au sien.

Jordan Bardella, de son côté, a répété le principe des 42 annuités de cotisation sur LCI mais il a ouvert la réflexion sur la suppression pure et simple de tout âge légal et la mise en place d’un volet de capitalisation, en revendiquant un positionnement « pro-business, pro-croissance ». Introduire une part de capitalisation dans notre système par répartition, c’est-à-dire une part d’épargne individuelle obligatoire, fait en effet partie des projets de la plupart des libéraux de droite.  

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Jean-Philippe Tanguy, lui, a développé sur France Info le 28 mai 2026 une troisième lecture du sujet. L’âge de départ devrait, selon lui,  dépendre de l’âge d’entrée dans la vie active : « Si vous avez commencé à travailler à 24 ans, pour avoir votre retraite à taux plein, vous devez partir à 66 ans ». Faut-il comprendre que l’âge légal varie d’un individu à l’autre en fonction de son âge d’entrée sur le marché du travail ? Ou bien qu’il n’y aurait plus d’âge légal, mais seulement une durée minimum de 42 ans entre le début et la fin de la vie professionnelle, que l’on ait cotisé 42 annuités ou pas ?   

Devant ce bourgeonnement d’incertitudes, Louis Aliot a éprouvé le besoin de clarifier la situation : il a brisé la fiction de l’unité en confirmant que, si Bardella était candidat, « il [aurait] son propre programme et sa vision des choses ». Ce qui n’a pas empêché Sébastien Chenu de confirmer sur LCP le combo mariniste « âge légal à 62ans/42 annuités de cotisation ». Laurent Jacobelli et Julien Odoul sur TF1 sont, eux aussi, revenus à la position originelle de Marine Le Pen mais en soulignant son extrême précarité : « Aujourd’hui, au moment où l’on est, a priori, on demeure sur 62 ans, 42 annuités. » Sans doute soucieux de ménager le jeune chef du parti, Sébastien Chenu a toutefois envisagé une part de capitalisation, mais en précisant qu’elle ne serait « jamais obligatoire », ce qui revient en gros à la situation actuelle !

Ce que pensent et proposent les responsables du RN sur ce sujet majeur pour les finances publiques et l’avenir du pays, nul ne le sait au final. Et beaucoup d’entre eux donnent d’ailleurs le sentiment d’en douter eux- mêmes.

2. Les débordements consécutifs à la victoire du PSG : la faute aux « Français non-assimilés »

Les désordres consécutifs à la victoire du PSG en Ligue des champions le 30 mai dernier ont donné aux porte-parole du RN l’occasion de resserrer les rangs. Malgré une baisse de 30% des faits par rapport à la victoire de 2025 selon la police, ils ont surexploité ces débordements dans leurs expressions médiatiques, en développant tous sensiblement le même registre : lien immigration-insécurité, casseur-payeur, peines planchers, incarcération des mineurs, responsabilisation des familles. Du même coup, ils ont éclipsé la ferveur collective liée à l’événement (selon une étude CSA réalisée dans la foulée, 74 % des Français estiment que le PSG contribue au rayonnement de la France et 65% ont éprouvé de la joie après sa victoire).

Jordan Bardella en particulier n’y est pas allé avec le dos de la cuiller : il a parlé de « scènes de quasi-guerre civile ». Plus généralement, le vocabulaire de la menace existentielle (« le pronostic vital de la France est engagé », selon Jordan Bardella sur BFMTV) traverse les interventions. Et quand les journalistes demandent aux porte-parole du RN ce qu’il faut faire pour conjurer ce péril civilisationnel, deux propositions reviennent en boucle : les peines planchers avec mandat de dépôt immédiat (Bardella, Dussausaye, Chenu, Valet et Lavalette), et la suppression des allocations familiales pour les parents de mineurs délinquants (Bardella, Chenu, Jacobelli et Valet).

Le problème est que, très rapidement, les données de la police et de la justice ont infirmé la thèse d’un lien entre violences et immigration lors de cette nuit du 30 mai, ainsi que celle d’un déferlement des bandes de banlieues dans le cœur des villes. Les personnes qui ont été interpelées par les forces de l’ordre sont dans leur immense majorité de nationalité française et viennent de la plupart des territoires (centre-ville, première couronne, périurbain…). Les représentants du RN ont donc dû créer une nouvelle catégorie de Français pour surmonter ce démenti du réel. Julien Odoul a pour cela mobilisé la notion de « Français non assimilés » sans préciser quels pourraient être les critères d’une telle qualification.

Bardella a glosé sensiblement la même idée en parlant de de citoyens « physiquement en France mais dont l’âme et le cœur sont ailleurs ». Chenu a renchéri en précisant qu’au-delà de la non-assimilation de cette catégorie de personnes, il s’agit d’une « immigration […] qui n’a aucune volonté d’être assimilée ». Cette catégorie, juridiquement vide et culturellement indéfinissable est un pur artifice pour maintenir le lien entre immigration et insécurité sans nier pour autant l’évidence : plus de 80% des auteurs sont de jeunes français.

3. Immigration : les enchères statistiques sont ouvertes

Pour bien comprendre pourquoi le RN est toujours prêt à autant d’acrobaties rhétoriques au sujet de l’immigration, il faut se rappeler qu’elle est le condiment essentiel de son discours sur la plupart des sujets : sécurité, économie, retraites, santé… Avec le RN, tout finit par avoir le goût de l’immigration !

Alors bien sûr, pour entretenir cette chaudière rhétorique, il ne faut pas lésiner sur les chiffres. En ce mois de mai 2026, ce fut un festival. Le nombre d’« entrées légales » annuelles a ainsi connu une inflation sérielle d’un porte-parole à l’autre.

Gaëtan Dussausaye en a recensé 500 000. De son côté, Julien Odoul en a vu 530 000. Mais la palme revient à Sébastien Chenu qui en a dénombré 600 000.

Tout cela naturellement sans compter les clandestins qui seraient entre 800 000 (Jean-Philippe Tanguy) et un million (Julien Odoul).

Ces libres enchères statistiques où l’on va du simple au double selon le micro, le public et le moment, vont de pair avec une foire aux idées où l’on a parfois du mal à retrouver ses petits : une immigration zéro qui « n’existe pas » selon Yoann Gilet, plutôt une « immigration négative » pour Jean-Philippe Tanguy, « moratoire » pour Sébastien Chenu, « grand référendum » pour Yoann Gilet afin d’ « empêcher le barrage du Conseil constitutionnel »… Qui dit mieux ?

4. Fiscalité : le RN dans le brouillard budgétaire

En matière de finances publiques aussi, la fête des chiffres est ouverte. La baisse de la TVA sur les carburants de 20 % à 5,5 % est la mesure de pouvoir d’achat la plus citée du mois par les représentants du RN, mais son coût budgétaire fait l’objet de nombreuses hésitations. Alors que le Conseil des prélèvements obligatoires l’estime à 10 milliards d’euros, Jean-Philippe Tanguy qui souhaite souligner son impact positif sur le pouvoir d’achat des ménages revendique une fourchette plus large, allant jusqu’à 16 milliards (« avec la deuxième mesure que nous demandons, à savoir la suspension temporaire de 16 centimes en plus sur le carburant, ce qui fait une baisse globale avec la TVA de 40 centimes »).

Marine Le Pen a également apporté sa contribution à l’épais brouillard budgétaire qui entoure le projet de son parti. On a ainsi appris qu’elle supprimerait le dispositif des certificats d’économie d’énergie (8 milliards), sans mentionner que ces CEE financent la rénovation thermique que le RN dit par ailleurs soutenir.

La question de la taxation de TotalEnergies a encore ajouté une couche de confusion en soulignant une nouvelle divergence entre Marine Le Pen et Jordan Bardella. La première défend une « taxe sur les surprofits » ciblant les bénéfices « générés sans que la qualité de l’entreprise soit à l’origine de cette augmentation ». Jordan Bardella, pour sa part, juge que « dans un pays où il y a déjà 46% de prélèvements obligatoires, c’est n’est peut-être pas la meilleure idée ». Pourtant, Andréa Kotarac nie catégoriquement toute divergence entre eux : « les deux sont parfaitement d’accord » pour une taxation « juste ce qu’il faut » !

Tanguy a par ailleurs annoncé 45 à 50 milliards de baisses d’impôt (25 milliards pour les ménages, 20 à 25 pour les entreprises, singulièrement sur les impôts de production). Et, depuis, Marine Le Pen a ajouté un plan climatisation pour faire face aux canicules, plan que Jean-François Copé a estimé à 50 milliards d’investissement, ce chiffre n’étant contesté par aucun porte-parole RN. Sébastien Chenu, à qui il peut arriver de confondre les millions et les milliards, a proposé de financer ce plan par la suppression des Agences régionales de santé (dont le budget de fonctionnement est de 770 millions !).

Après cette avalanche de baisses des recettes et de hausses de dépenses publiques, Julien Odoul a toutefois trouvé la force de s’émouvoir des 3 400 milliards de dette accumulés par les administrations publiques.

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