Peut-on faire un lien entre la multiplication des affaires liées au narcotrafic, les violences qui les accompagnent, et les projets actuels de pénalisation du transport et de la consommation du protoxyde d’azote1 ou visant à restreindre l’accès aux réseaux sociaux pour les mineurs2 ?
À première vue, ce rapprochement peut sembler exagéré, voire déplacé au regard de la gravité des violences liées aux trafics et aux risques de produits comme le prototoxyde d’azote ne serait-ce qu’en matière de sécurité routière3. Pourtant, ces situations relèvent d’une même question : celle des addictions et des politiques publiques correspondantes.
Chacun comprend le besoin d’apporter une réponse aux riverains de zones de deal. Chacun admet que les addictions posent d’immenses problèmes de santé publique. Chacun mesure l’importance de protéger les jeunes de comportements ou de situations qui les mettront à risque toute leur vie. Mais face à ces enjeux forts de société, il ne peut y avoir de réponse simple, comme celle qui consiste à interdire et réprimer tant les trafiquants que les consommateurs, et à responsabiliser ces derniers en prétendant que s’il n’y avait pas de consommateur, il n’y aurait pas de dealer.
Cette stratégie repose sur trois erreurs fondamentales, et fait courir un risque à plus long-terme pour l’ensemble de la société en faisant l’impasse sur la question sous-jacente : qu’est-ce que ces addictions disent de la société ? De quoi sont-elles le symptôme ?
La première erreur consiste à faire croire qu’un jour les drogues illicites disparaîtront. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les saisies n’ont jamais été aussi importantes, et la consommation aussi.
En Europe, les saisies de cocaïne ont été multipliées par 7 en 10 ans (420 tonnes en 2023) et l’herbe de cannabis par 2,6 (200 tonnes en 2023)4. Dans le même temps, le nombre de condamnations pour possession ou usage de cocaïne a doublé et celles pour le cannabis ont augmenté de 30%. Malgré cela, en 2023, 6,3% des 15-64 ans européens ont déclaré avoir déjà consommé de la cocaïne dans leur vie (9,4% en France) et entre 2023 et 2024, les résidus de cocaïne dans les eaux usées ont augmenté dans 39 des 72 villes européennes ayant des données sur ces deux années. Le prix du gramme a quant à lui baissé en moyenne de 12% en 10 ans tandis que la pureté du produit a augmenté de 34%5.
Ces évolutions racontent qu’une dynamique profonde est à l’œuvre. La production mondiale de cocaïne a atteint des niveaux historiques, portée par des gains de productivité agricole, une extension des zones de culture et une amélioration continue des techniques de transformation6. Dans le même temps, la mondialisation des échanges, notamment maritimes, offre des capacités logistiques telles qu’il devient impossible de contrôler davantage qu’une fraction des flux.
À cela s’ajoute le développement rapide des drogues de synthèse, qui ne dépendent plus de cultures localisées et peuvent être produites à proximité des marchés de consommation7. Autrement dit, l’augmentation des saisies traduit d’abord l’expansion du marché et sa capacité à absorber les pertes. Elle est le symptôme d’un système devenu plus productif, plus résilient, plus innovant (près de 530 nouvelles substances psychoactives ont été recensées en 20238 et le détournement de médicaments devient une pratique courante) et profondément intégré à l’économie mondiale.
Dans ce contexte, l’idée d’un monde sans drogue est un mythe. Elle tend à installer un décalage entre les objectifs affichés et les effets observés, au risque d’affaiblir la crédibilité de l’action publique.
La deuxième erreur consiste à moraliser l’usage de drogue et les comportements addictifs en général, en espérant un sursaut du consommateur face à la réprobation collective. Si le cannabis, la cocaïne ou les méthamphétamines sont considérées comme « mal », l’alcool bénéficie d’une acceptabilité liée à la culture française et à son poids économique, bien que son coût social en incluant les dommages en santé publique soit évalué à 102Mds€9. Le tabac est toléré malgré là aussi un coût social considérable de plus de 150Mds€. De nombreux médicaments sont légaux, prescrits, mais leur mésusage peut conduire à des addictions terribles : c’est la crise des opioïdes aux Etats-Unis. Dans certains milieux, la cocaïne est « cool » et festive, ou le symbole d’une forme de performance. Ailleurs, elle est vue comme le symbole d’une société en perdition et conduit à de profonds phénomènes de rejet10.
Quelle serait donc l’échelle des drogues acceptables et selon quel critère ? A quel moment la logique économique l’emporte, à quel moment ce sont les logiques sécuritaires, sanitaires ou culturelles qui dominent ? Quelle addiction est socialement « normale » voire économiquement souhaitable, et laquelle est moralement répréhensible ? Car toute consommation ne conduit pas forcément à une addiction, et à l’inverse, les addictions sont potentiellement partout : dans les écrans, le jeu, l’alcool, le tabac, le sexe, l’alimentation. Sur quelles bases s’appuie-t-on pour déclarer tel produit interdit, tel comportement condamnable, ou tel niveau de consommation acceptable ? Qu’est-ce qui justifie au contraire de faire de la publicité pour des boissons alcoolisées, des boissons trop sucrées, ou des super-cagnottes au jeu de grattage ?
En moralisant les comportements pour justifier telle ou telle politique d’interdits et de répression, on se risque à des incohérences qui ne peuvent qu’affaiblir la parole publique là où des logiques claires de régulation, de prévention et d’accompagnement permettraient d’aborder le sujet sans opposer les approches.
La troisième erreur, c’est celle qui se contente d’agir sur l’offre à court terme sans voir les effets à moyens termes.
Les opérations intensives menées sur certains points de deal, qualifiées en France de « places nettes » voire de « places nettes XXL », visent à réduire la délinquance et à soulager les riverains qui subissent les trafics. Elles peuvent parfois mobiliser des moyens considérables : selon le rapport du Sénat relatif au narcotrafic11, l’opération XXL de la Castellane à Marseille menée en mars 2024 a mobilisé 900 policiers, gendarmes et douaniers en trois jours mais n’a abouti à la saisie que de 23,4Kg de cannabis et 944 grammes de cocaïne. Il est donc légitime de s’interroger sur l’effet à moyens termes de tels dispositifs, au-delà de l’impact visible et immédiat.
Il existe un certain nombre de travaux empiriques menés aux Etats-Unis sur des opérations très locales (« hot spot ») qui montrent qu’une action très concentrée sur des micro-zones criminelles peut réduire localement la délinquance à court terme, sans déplacement mécanique autour. En revanche, cette littérature ne démontre ni un effet durable sur les marchés de drogue ni une capacité à démanteler les organisations criminelles12. En cela, ces opérations n’apportent aucune réponse sur les addictions en tant que telles. Elles peuvent être utiles à court terme vis-à-vis des riverains, mais sans constituer une stratégie suffisante.
On observe également une adaptation des modes de distribution, avec le développement de formes plus discrètes, telles que les ventes en ligne via des plateformes anonymisées ou les livraisons à domicile, qui viennent compléter les points de deal traditionnels13. En clair, le marché innove et s’adapte. Le Sénat admet dans son rapport que l’efficacité à moyen terme de ces opérations est loin d’être démontrée et qu’elles ne doivent pas conduire à négliger « les enquêtes judiciaires et patrimoniales, les seules à même de véritablement permettre de remonter une filière et de faire tomber un réseau. »
Certains travaux en économie politique du crime vont même plus loin et montrent que les stratégies de démantèlement ciblé des organisations criminelles, notamment par la neutralisation de leurs dirigeants, peuvent aboutir à des effets contraires. En fragmentant les groupes existants et en intensifiant la concurrence pour le contrôle des marchés, elles tendent à accroître la violence plutôt qu’à la réduire, en particulier dans les contextes où ces marchés étaient auparavant stabilisés par des formes de domination territoriale14.
Autrement dit, la répression tend à agir comme une barrière à l’entrée sur les marchés illicites, en augmentant les risques et les coûts associés à l’activité. Ce processus favorise la sélection d’acteurs plus structurés et mieux organisés, contribuant à professionnaliser les réseaux15. Une telle politique tend ainsi à renforcer les acteurs qu’elle combat.
Ces trois erreurs fondamentales ont toutes pour conséquence de fragiliser la parole publique, par manque de cohérence entre les promesses et les résultats à moyens termes. En cela, c’est la confiance dans les institutions qui diminue, avec des risques à plus long terme sur la démocratie et la capacité des institutions à résister à des tentatives de corruption voire de déstabilisation.
Pour éviter un tel cercle vicieux, il faut accepter de travailler sur les causes, tant en matière d’offre que de demande. Comme dans de nombreux champs des politiques publiques, il faut parvenir à sortir des idéologies et des solutions simples.
S’attaquer aux addictions ne consiste pas à les faire disparaître. Cela suppose de reconnaître leur existence, d’en comprendre les ressorts, et de définir des objectifs clairs, sachant que ceux-ci peuvent être multiples : protéger la santé publique, réduire la violence, limiter les dépendances les plus destructrices, préserver des formes de liberté individuelle, promouvoir certains secteurs économiques. Sans objectif clair, débattu, et assumé, aucune politique publique ne peut réussir.
Ils impliquent des outils différents et complémentaires : régulation, prévention, accompagnement social, soins et respect de la tranquillité publique. Sans stratégie d’ensemble, il y a peu de chance de voir des résultats durables.
Une addiction n’est pas seulement un produit ou un comportement. Elle s’inscrit dans des trajectoires de vie, dans des environnements, dans des modèles économiques qui encouragent la répétition des usages et tirent profits de vulnérabilités. Derrière un dirigeant renommé qui prend de la cocaïne pour tenir le rythme, il y a une forme de pression sociale. Un adepte du chem-sex est pris dans une spirale où il lui devient impossible d’avoir des relations sexuelles sans produit. Un jeune souffrant de mal-être, de relations familiales complexes, ou de harcèlement scolaire pourra facilement sombrer dans un produit refuge. Un sans-abri trouvera dans le crack une manière d’oublier des traumatismes et la dureté de la vie à la rue. Il y a autant de situations que de personnes, quel que soit leur niveau de vie. Dans tous les cas, l’addiction est une maladie chronique qui aggrave une situation souvent déjà difficile et se développe autour d’une tension, qu’elle soit psychique, sociale ou économique.
Les addictions ne disparaissent pas par décret. Elles se déplacent, se transforment, changent de support. Elles peuvent être destructrices ou socialement intégrées, visibles ou invisibles. Les ignorer comme phénomène global conduit à traiter leurs manifestations de manière fragmentée, sans jamais agir sur leurs causes. Une politique durable en la matière se doit de réaliser un travail sérieux sur la santé mentale (en particulier des jeunes), la précarité, l’emploi, la parentalité, le logement, les relations de travail… Les addictions sont d’abord un symptôme du mal-être de la société et, si elles concernent potentiellement tout le monde, contribuent à fragiliser les plus vulnérables.
A ce sujet, le traitement des addictions des personnes à la rue pose une question de dignité humaine qui mérite mieux qu’un débat idéologique. Non seulement les consommations de rue posent des problèmes de tranquillité publique considérables pour les riverains, mais en plus elles aggravent la situation sanitaire et sociale des personnes pour qui il devient très difficile de s’en sortir. Malgré les nombreux exemples internationaux16 et les évaluations scientifiques17 et administratives18, le fait que les parlementaires ne parviennent pas à généraliser l’expérimentation réussie des salles de consommation supervisée (appelées Haltes Soin Addiction ou HSA en France), en dit long sur l’impossibilité de construire une politique publique cohérente sur les addictions et la nécessité d’un débat public en profondeur19.
Pour avancer, le premier travail à mener concerne bien sûr la prévention, en particulier pour les plus jeunes. Cela nécessite d’impliquer de nombreux acteurs qui sont aujourd’hui démunis alors qu’ils sont en première ligne : l’école, les associations de proximité, les parents, les bailleurs sociaux… Les études menées sur ces programmes démontrent à la fois leur efficacité sur les consommations et leur rapport coût-bénéfice favorable pour la puissance publique. Ainsi, les travaux sur l’utilisation de substances par les adolescents montrent que des programmes tels que le soutien aux familles ou favorisant le développement des compétences psychosociales mériteraient d’être généralisés20. Concernant l’alcool, l’OCDE chiffre le gain potentiel de l’investissement d’1 dollar dans la prévention jusqu’à 16 dollars de bénéfice pour la société21. Pour le comprendre, il suffit de noter que l’alcool est présent dans 30 % des condamnations pour violences, 40 % des violences familiales, 30 % des viols et agressions22 : la prévention contribue aussi à réduire les crimes et les délits du quotidien, au bénéfice de tous.
En matière de régulation, le champ des possibles est bien plus large que ne le suggère le débat public. Concernant l’alcool, l’OMS a identifié des instruments nombreux et éprouvés, combinant régulation des prix, de la disponibilité et du marketing23. Dans certains pays, cette logique est poussée plus loin, avec des monopoles publics de distribution, comme au Québec ou dans les pays nordiques pour la vente d’alcool, qui permettent d’aligner les incitations économiques sur des objectifs de santé publique24. Ces modèles montrent qu’entre prohibition et laisser-faire, il existe une gamme de dispositifs de régulation, fondés sur la santé publique qui mettent en avant le rôle de la taxation, de l’interdiction du marketing, de la distribution sous monopole public… Des outils existent qui mériteraient d’être débattus en vue de les adapter au contexte français.
Enfin, la répression aussi mériterait une analyse coût-bénéfice pour rechercher les solutions les plus efficaces. La Cour des Comptes estime qu’ « environ 6 % du total des forces de sécurité (police, gendarmerie, douanes) travailleraient quotidiennement à la lutte contre les trafics de stupéfiants », soit un coût total de près de 1,8Md€25. Est-ce le moyen le plus efficace pour agir ?
En Italie, la lutte contre les organisations mafieuses a progressivement reposé sur une stratégie visant les structures plutôt que les usages : justice spécialisée, coordination nationale, dispositifs étendus de saisie et de confiscation des avoirs criminels, réutilisés à des fins sociales26. En s’attaquant aux flux financiers et à la capacité d’infiltration des réseaux, on contribue à affaiblir durablement certaines organisations. Il faudra à ce sujet étudier l’impact du nouveau Parquet National Anticriminalité Organisée (PNACO) qui s’est mis en place en janvier 2026.
Tous les exemples montrent que l’efficacité repose moins sur l’intensité visible des opérations que sur leur cohérence avec des objectifs explicites, qu’il s’agisse de réduction des dommages, de lutte contre les réseaux, de prévention des usages problématiques ou de soin.
Le problème n’est pas l’absence de solutions. Le problème est que nous ne débattons pas des objectifs, des outils possibles, et de la manière la plus durable pour lutter non seulement contre le narcotrafic, mais surtout contre le mal-être de la société. Tant que les addictions resteront un angle mort du débat public, elles continueront d’alimenter l’incompréhension tout en posant des défis sécuritaires, sanitaires et sociaux croissants.