Le RN dans le bassin minier : une implantation qui se confirme.

Publié le 2 avril 2026
  • Professeur de science politique, Sciences Po Lille / CERAPS
Longtemps, l’extrême droite a représenté une sorte de « menace fantôme », faite de scores élevés aux élections nationales mais sans incarnation locale. Les élections de 2026 confirment que son implantation est désormais solide dans certains territoires comme l'ancien bassin minier du Pas-de-Calais et qu'elle progresse, en tache d'huile, dans les communes proches des bastions déjà conquis lors des précédents scrutins.

A l’issue des élections municipales de mars 2026, le Rassemblement National a, en tout, au niveau national, conquis ou conservé 57 communes de plus de 3.500 habitants. Parmi celles-ci, 14 sont situées dans le bassin minier du Pas-de-Calais sur un espace de quelques km2. Deux, Hénin-Beaumont et Bruay-la-Buissière, ont été conservées après des victoires en 2014 et 2020. Douze ont été conquises, dont certaines dès le 1er tour, pour un total de 33 listes présentées sur ce territoire.

Le bassin minier dont il est question ici réunit trois communautés d’agglomération (Hénin-Carvin, Lens-Liévin, Béthune-Bruay) et 150 communes. La progression du RN reste contenue à 10% du total des communes et ne modifie pas fondamentalement les grands équilibres. Le parti de Marine Le Pen est encore très loin de pouvoir diriger l’une au moins de ces intercommunalités mais va y renforcer ses positions. Ainsi, il dirigera désormais 4 des 14 villes de la Communauté d’Aglomération d’Hénin-Carvin.

Billy-Montigny, 8 000 habitants, ex-PCFmaire de 21 ans, assistant parlementaire
Bruay-la-Buissière, 22 000 habitantsmaire réélu au 1er tour, 33 ans, conseiller départemental
Drocourt, 3 000 habitantsmaire élu au 1er tour, 26 ans, salarié à la mairie d’Hénin-B.
Courcelles-lès-Lens 8 000 habitantsmaire de 41 ans, agent SNCF
Grenay, 6 600 habitants, ex-PCFmaire de 47 ans, salarié de la mairie d’Hénin-Beaumont
Harnes, 12 200 habitants, ex-PSmaire de 34 ans, salarié de la mairie d’Hénin-Beaumont
Hénin-Beaumont, 25 000 habitantsmaire réélu au 1er tour, 53 ans, conseiller départemental
Houdain, 6 900 habitants, ex-PSmaire élu au 1er tour, 30 ans, attaché parlementaire
Liévin, 30 000 habitants, ex-PSmaire de 30 ans, assistant parlementaire
Lillers, 10 000 habitants, ex PCFmaire de 27 ans, assistant parlementaire
Loison-sous-Lens, 5 200 habitantsmaire de 56 ans, conseiller départemental
Marles-les-Mines, 5 400 habitants maire élu au 1er tour, 31 ans, assistant du maire de Bruay
Oignies, 10 000 habitants, ex-PSmaire de 36 ans, salarié de la mairie d’Hénin-Beaumont
Pont-à-Vendin, 3 000 habitantsmaire de 24 ans, assistant parlementaire
14 communes dirigées par le RN dans le bassin minier du Pas-de-Calais

L’implantation du RN sur ce territoire est ancienne déjà et en grande partie liée aux effets économique de la disparition des mines ainsi qu’à l’affaiblissement très progressif de l’hégémonie politique exercée par le Parti socialiste et le Parti communiste. Il est d’ailleurs emblématique de noter que l’une des 12 communes conquises par le RN sur le PS, Oignies, est la ville qui avait connu à la fois le début de l’aventure minière mais aussi abrité le dernier puits de mines fermé en décembre 1990.

Depuis l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du FN en 2011, le parti ne cesse de progresser dans le bassin minier. Pour rappel, dans l’ex Nord-Pas-de-Calais, devenu les Hauts-de-France depuis 2016 après le rattachement administratif avec l’ex Picardie, la première implantation du Front National avait concerné les grandes villes, principalement la conurbation Lille-Roubaix-Tourcoing, à une époque où le déterminant principal de ce vote était la présence immigrée. Le bassin minier a constitué un deuxième temps de l’histoire politique de l’extrême droite, plutôt à partir des années 2000, lorsque le FN va voir son poids électoral décliner fortement dans les centres urbains et se décaler vers les villes moyennes et, en l’espèce, vers un territoire fortement marqué par un passé minier qui peine à être dépassé, en dépit de nombreux investissements publics.

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Cette progression électorale a connu des paliers jusqu’en 2017 et n’a plus été démentie depuis. Ainsi en 2012, Marine Le Pen échoue à être élue députée, battue par le maire de Carvin. Seul, Steve Briois parvient à transformer l’essai en emportant la mairie d’Hénin-Beaumont en 2014, ville dont il est originaire, qu’il « laboure » depuis plusieurs années et qui, surtout, connait un discrédit très profond du Parti socialiste mis en cause dans des affaires qui conduiront l’ancien maire en prison. En 2017, M. Le Pen emporte la 11e circonscription quelques semaines après s’être qualifiée pour le second tour de la Présidentielle. Elle a été réélue largement en 2022 puis en 2024. Mais que l’on ne s’y trompe pas : le bassin minier n’est pas son fief. Elle y vient très peu, surtout pour mettre en scène une proximité supposée avec la population.

Le véritable chef d’orchestre du RN sur place est le maire d’Hénin-Beaumont, Steve Briois, réélu au 1er tour en 2020 et en 2026 (avec 77% des voix), accompagné de Bruno Bilde, député de la 12e circonscription depuis 2017, réélu au 1er tour en 2024. Les médias parlent de la « Briois académie » pour désigner l’organisation locale du RN, appuyée surtout sur l’activisme de B. Bilde. Celui-ci, qui avait quitté le FN pour rejoindre Bruno Mégret avant de revenir, repère et recrute des militants, les forme et favorise leurs candidatures à des élections locales. Il travaille depuis plus de 10 ans à permettre une implantation durable et large sur le bassin minier, par exemple à Bruay-la-Buissière en 2020 où le député de la circonscription, Ludovic Pajot, âgé alors de 27 ans, emporte la ville de justesse en profitant de la désunion à gauche puis un siège de conseiller départemental. Réélu avec plus de 80% des voix en 2026, L. Pajot, après S. Briois, incarne une génération d’élus très attentifs à « désidéologiser » en apparence leur gestion, à marquer leur attention aux sujets du quotidien (voirie, propreté) tout en ne manquant pas de supprimer les subventions aux associations de défense des droits de l’homme ou des plus démunis et de traiter avec mépris leur opposition et les médias. Marine Tondelier, élue à Hénin-Beaumont, et le journal La Voix du Nord, seront souvent mis en cause, parfois avec violence, devant un public acquis à la cause du maire. On identifie les préférences politiques à des gestes symboliques, ainsi le nouveau maire de Harnes a-t-il, dès le lendemain de son élection, fait enlever les drapeaux européens et ukrainiens du fronton de la mairie.

Depuis les élections législatives anticipées de 2024, le RN contrôle toutes les circonscriptions législatives du bassin minier.  Il compte également un sénateur, six conseillers départementaux, dix conseillers régionaux, une députée européenne, tous installés sur cette partie du département du Pas-de-Calais. Aux élections nationales, le FN, devenu RN en 2018, a également engrangé des résultats de plus en plus massifs jusqu’à 57.5% pour M. Le Pen au second tour de la Présidentielle en 2002 et 47.46% pour la liste Bardella aux Européennes de 2024. Précisons que ces chiffres concernent l’ensemble du département du Pas-de-Calais et sont encore plus favorables dans le seul bassin minier.

Mais une chose est de réaliser des scores nationaux élevés, une autre chose est de s’implanter fortement et surtout durablement. Longtemps, le parti s’est contenté de ses bons résultats aux élections nationales sans chercher réellement à « travailler le terrain ». Ce qui était alors visé par JM. Le Pen ressortait plutôt d’une entreprise tribunitienne, protester et critiquer les gouvernants, que d’une entreprise de conquête du pouvoir. La stratégie évolue progressivement à partir de l’arrivée aux affaires de M. Le Pen et prend un tour plus important après 2017. Dans le bassin minier, la ville d’Hénin-Beaumont va servir en quelque sorte de rampe de lancement. Le fait de diriger une ville permet en effet de rémunérer quelques collaborateurs du Maire, des adjoints aussi, et de recruter du personnel pour les équipes administratives, personnes qui sont également des militants et s’engagent sur le terrain, à Hénin-Beaumont et alentour. Les gains électoraux liés aux élections législatives et européennes, ainsi que le mandat de sénateur obtenu en 2023, permettent également de salarier des collaborateurs, originaires du territoire ou que l’on fait venir après les avoir « remarqué », qui vont constituer des leaders locaux potentiels pour aller conquérir des mairies.

Dans le passé, le FN parvenait très difficilement à constituer des listes municipales, était en panne de leaders ou devait « faire avec » des têtes de liste dont le passé militant était souvent problématique. En 2026, pour la première fois, il met en avant des cadres jeunes, emblèmes de la stratégie de la cravate, professionnels de la politique. Ces candidats, élus le 15 ou le 22 mars, doivent tout au Parti, à M. Le Pen et au duo local Briois-Bilde. Ils n’ont pas, pas encore, de ressources politiques personnelles. Le RN parvient aussi beaucoup plus facilement à fabriquer des listes car l’évolution de l’image du RN encourage des habitants à « sortir du bois ».

On ne le dira jamais assez : l’ancrage électoral et politique du RN a des effets progressifs qui sont majorés sur les territoires sur lesquels il peut s’appuyer sur des élus déjà implantés. En l’espèce, l’augmentation du nombre de mairies s’accompagne d’un accroissement du nombre d’élus dans les agglomérations, de grands électeurs dans la perspective des élections sénatoriales et de candidats à forte notoriété pour les élections cantonales. Le fait de diriger désormais 14 communes constitue sans doute possible un ancrage à partir duquel le parti va s’efforcer de renforcer sa présence dans les scrutins à venir.

La recette n’est toutefois pas propre à l’extrême droite. Dans l’histoire politique de la France, le maillage territorial par un parti a souvent pris cette forme : une ville conquise dans un premier temps et des villes voisines « visées » par des permanents politiques jeunes « envoyés » à l’élection dans les communes avoisinantes, puis, par extension, un élargissement de la surface politique partisane.

Si l’on s’arrête donc aux résultats dans le bassin minier aux municipales de 2026, on constate que sur les douze communes emportées par le RN, dès le 1er tour pour trois d’entre elles ou au 2e tour, cinq étaient jusque-là dirigées par le PS, trois par le PCF et quatre par des divers gauches issus souvent du PS. La force électorale du RN prospère localement sur l’essoufflement du socialisme et du communisme municipal. Les équipes politiques en place ne savent plus ce que l’opposition veut dire. Les villes sont dirigées par les mêmes partis voire les mêmes maires depuis plusieurs décennies, souvent sans aucun adversaire aux élections. Et cet essoufflement s’est traduit cette fois par la présence au 1er tour de listes de gauche « dissidentes », critiques de l’équipe en place, qui ont soit permis l’élection du RN dès le 1er tour, car la droite n’a présenté aucune liste, soit dont une partie des électeurs a manifestement choisi le candidat du RN au second tour.

Longtemps l’extrême droite a représenté une sorte de « menace fantôme » faite de scores élevés aux élections nationales mais sans aucune incarnation locale. Le RN a cette fois présenté des candidats jeunes (neuf sur douze ont moins de 40 ans, le benjamin a 21 ans, le « doyen » 56 ans), qui ont fait campagne de façon très active autour d’un seul mot d’ordre : le « changement ». Les vidéos de campagne sont à cet égard exemplaires de la stratégie de dédiabolisation à l’œuvre : un discours très lisse et rassembleur, pas ou peu d’attaques portées contre les sortants, la référence à la nécessité de diriger la commune autrement. Sur les douze nouveaux maires —dont dix sont des hommes—, dix sont des collaborateurs de maires ou de parlementaires ou des salariés de la ville d’Hénin-Beaumont et l’un d’entre eux, le plus âgé, élu maire de Loison-sous-Lens est déjà conseiller départemental. En fait, seul le nouveau maire de Courcelles-lès-Lens, travaille en dehors du monde politique ou administratif. II est agent à la SNCF. La majorité de ces nouveaux élus se sont installés dans la ville qu’ils ont gagné, parfois depuis peu de temps, dans le but assumé de l’emporter, et pas de compter ou de peser.

Au total, ce qui a donc sans doute d’abord compté est le discours autour du changement, la très forte présence physique durant la campagne et le désarroi des équipes sortantes incapables de faire face à une élection pour une fois compétitive.

Deux exemples peuvent être mis en avant pour interroger la force de l’implantation du RN dans le bassin minier.

Avant le premier tour, les médias nationaux ont fait de la possible conquête de Lens par le RN un symbole national. La commune est très connue grâce à son club de football et à l’antenne du Louvre. Elle est aussi considérée, sans doute à tort, comme la capitale de l’ex-territoire minier. Cette attention très forte portée à Lens a sans doute permis au maire socialiste, Sylvain Robert, de conserver son mandat au 1er tour. En effet, aucune autre liste que le RN, en dehors de LO, ne s’est constituée contre le maire, ni du côté de LFI, ni à droite. L’emblématique ancien président du RC Lens, Gervais Martel, a pris la tête du comité de soutien au maire et a mené campagne de façon très active. En résumé, l’ensemble du monde politique, économique et sportif local a soutenu le maire, conscient de la réalité de la « menace » incarnée par le député RN Bruno Clavet, lui aussi passé par la mairie d’Hénin. Le RN a beaucoup progressé (à 46%) mais a perdu son pari. Il était déjà fortement implanté et solide électoralement, son candidat désormais connu et identifié mais sans succès car le maire sortant a, en résumé, bénéficié d’une logique de front républicain dès le 1er tour.

Mais pendant ce temps-là, pendant que les médias regardaient Lens et uniquement Lens, la campagne électorale avait lieu partout ailleurs et il semble que les candidats du RN ont profité d’une sorte d’effet de halo pour faire prospérer leurs scores. Le 2e exemple concerne la ville de Liévin, emportée par le RN lors du 2e tour. Liévin est l’un des symboles de l’histoire du socialisme municipal en France, longtemps 1ère section du PS par le nombre de ses adhérents derrière Paris, alors que la ville ne compte que 30.000 habitants. Le FN puis le RN y font des scores importants aux scrutins nationaux mais les maires successifs n’ont jamais d’adversaires, en dépit d’affaires financières qui ont notamment conduit l’un d’entre eux à quitter son poste. Le maire sortant, Laurent Duporge, très solidement implanté, provoque la surprise lors de ses vœux en janvier 2026 en annonçant qu’il ne sera pas candidat à sa succession « pour des raisons personnelles ». Le Parti se retrouve sans leader à deux mois du scrutin et investit « en catastrophe » le sénateur Jerôme Darras dont le père a dirigé la ville durant trente ans, jusqu’en 1982, et a donné son nom à l’un des lycées. Ce dernier ne fait pas réellement campagne, comptant sans doute sur la notoriété du patronyme familial, et une liste divers gauche se met en place et vient le concurrencer. Mis en ballotage par un candidat RN de trente ans, J. Darras est battu au 2e tour.

Au total donc, le renforcement de l’implantation du RN dans le bassin minier du Pas-de-Calais renvoie à des explications diverses.

D’abord, du côté du RN lui-même, un choix explicite, assumé et porté par des élus expérimentés de gagner des communes et de le faire en s’appuyant sur des militants jeunes, appointés directement ou indirectement par le parti et qui font campagne au nom du changement dans des villes dirigées depuis plusieurs décennies par les mêmes partis voire les mêmes personnes. Bien entendu cette stratégie n’a fonctionné qu’en partie —19 listes RN ont été défaites— et s’est adossée à une présence électorale déjà très forte sur le territoire.

Mais, dans un second temps, on doit considérer que cet ancrage est rendu possible par la faiblesse des concurrents du RN, souvent divisés au 1er tour, souvent dépassés par l’existence d’une concurrence rarement vue auparavant, souvent incapables de renouveler ses candidats et ses pratiques. Le RN prospère aussi sur l’épuisement d’un modèle politique largement dépassé. D’autant plus qu’il sait maximiser les effets de son entreprise de « crédibilité », masquant les aspects clivants de ses projets.

On peut bien entendu disserter sur le fait que 14 communes est un chiffre très limité si l’on considère les plus de 800 que compte le département du Pas-de-Calais et si l’on met en comparaison ces gains politiques avec les scores électoraux du RN dans le bassin minier en 2022 et 2024 lors de scrutins nationaux. Il n’en reste pas moins que le RN se donne les moyens de mettre en place sa stratégie d’implantation, s’en donne le temps aussi, et bénéficie sans doute possible à la fois des effets de « lissage » de son image et de son poids national en ce qu’il lui assure la possibilité de rémunérer de jeunes professionnels de la politique qu’il envoie sur le terrain.

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Pierre Mathiot