Le rôle de la bêtise dans l’Histoire

Le rôle de la bêtise dans l’Histoire
Publié le 30 juin 2026
La défaite américaine face à l'Iran est un cas exemplaire de bêtise des décideurs politiques. L'ignorance, le contentement de soi, le sentiment de supériorité, le refus de tenir du compte du réel, l'incapacité à s'adapter aux situations nouvelles ont poussé le pouvoir américain à se lancer dans cette guerre sans mettre à jour sa doctrine militaire, alors que la dronisation de la guerre transforme profondément les rapports de force sur le champ de bataille, aussi bien en Ukraine que dans le Golfe.

C’est l’un des souvenirs les plus forts de mes entretiens avec Raymond Aron. Comme nous lui demandions pourquoi le gouvernement du Front populaire avait commis tant d’erreurs en politique économique, il s’est exclamé : « L’ignorance, l’ignorance ! … J’ai eu tendance souvent à penser que l’ignorance et la bêtise sont des facteurs considérables de l’histoire. Et souvent je dis que le dernier livre que je voudrais écrire vers la fin porterait sur le rôle de la Bêtise dans l’Histoire. »1 Il ne l’a pas écrit, malheureusement. Mais le sujet revient en force dès qu’on observe le déclenchement de la guerre américano-iranienne, ou les errements russes en Ukraine.

Pour bien comprendre la place proéminente de la bêtise dans l’Histoire récente, je vais m’intéresser à la dronisation des opérations militaires. Les Etats-Unis ont attaqué l’Iran le 28 février 2026. On peut considérer en conséquence que depuis des années, les stratèges du Pentagone avaient intégré la probabilité de ce conflit dans leurs réflexions, et étudié la meilleure façon d’adapter l’armée américaine aux armes et aux moyens dont disposent l’armée iranienne pour combattre. Et pourtant, lors de cette attaque, la première armée du monde s’est engagée sans défense adaptée aux drones Shahed. Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, dix-huit mois après que Kiev eut démontré, à l’échelle opérationnelle, l’efficacité des intercepteurs bon marché, produits à un rythme effréné, le Pentagone affrontait les essaims iraniens avec des Patriot et des THAAD à plusieurs millions de dollars l’unité — et finissait par en manquer. Un Shahed-136 coûte environ 20 000 dollars, les intercepteurs ukrainiens coûtent entre 1 000 et 4 000 dollars. Or pour détruire les drones iraniens, avec un succès limité, les Etats-Unis ont utilisé des munitions cent fois plus chères, et leur nombre s’est avéré très rapidement insuffisant. Six réservistes américains sont morts dans une seule frappe de drone, au Koweït.2 Cet événement était prévisible : l’Iran exportait ses Shahed vers la Russie depuis 2022, et le monde entier regardait l’Ukraine apprendre à les abattre.

Comment expliquer un tel aveuglement, sinon par la bêtise des décideurs, Donald Trump et Pete Hegseth en tête ? Interrogé sur l’offre ukrainienne de partager son expérience anti-drones, Trump a déclaré que les États-Unis n’en ont « pas besoin », ils « connaissent les drones mieux que quiconque » et possèdent « les meilleurs drones du monde »3. Le lendemain, il ajoutait que « la dernière personne » dont il aurait besoin était Zelensky. Son secrétaire à la Défense évoquait d’un ton méprisant la mort des six réservistes au Koweit : si « quelques drones passent » et tuent des soldats, c’est que la presse « veut seulement faire passer le président pour un nul »4. Quant à l’Etat-major de l’armée américaine, les généraux les plus compétents ont été renvoyés par Pete Hegseth et remplacés par des soldats choisis sur les seuls critères de la race (blanche), du sexe (masculin) et de la loyauté à Donald Trump, certains d’entre eux étant ouvertement trumpistes5. On ne peut qu’éprouver une pensée émue pour les quelques experts du Pentagone qui, note après note, ont certainement réclamé d’équiper l’armée d’intercepteurs de drones à quelques milliers de dollars, et qui, à trop insister, se sont sans doute fait virer comme des malpropres.

Aron, dans Les Guerres en chaîne (1951)6, appelait « surprise technique » le moment où la supériorité soudaine d’un armement et son intégration dans la stratégie, renverse l’issue d’un conflit ; il y consacrait un chapitre entier, à propos de 1914. En 2026, la dronisation du champ de bataille n’a plus rien d’une surprise : elle se déploie à ciel ouvert depuis quatre ans. Dès lors, le vrai sujet, comme le montrent François Véron et Thomas Bodin7, n’est pas la technologie, simple et bon marché. Le vrai sujet est la doctrine. Et la doctrine est affaire d’intelligence.

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En mai 1940, l’armée française alignait plus de chars que la Wehrmacht. Elle s’est effondrée en six semaines. Non parce qu’il lui manquait l’arme décisive — elle la possédait, en plus grand nombre — mais parce qu’elle l’avait mal pensée : ses chars étaient dispersés au sein de l’infanterie, en appui auxiliaire, quand les Allemands les avaient regroupés en divisions blindées autonomes, dotées de la radio et coordonnées avec l’aviation. La même arme occupait le centre de la doctrine allemande et la périphérie de la doctrine française. Marc Bloch, dans L’Étrange défaite8, a montré que l’effondrement de la France ne tenait pas à une infériorité de matériel, mais à la faillite intellectuelle d’un état-major incapable de penser la guerre au rythme où elle se déroulait. Ce n’est pas l’arme nouvelle qui décide de l’issue du conflit. C’est l’écart entre celui qui refonde sa doctrine autour d’elle et celui qui se contente de l’ajouter à la structure ancienne. La bêtise est bien au cœur de la défaite.

Or l’OTAN, en 2026, tient le drone précisément comme la France de 1940 tenait le char : une capacité utile, à insérer dans une structure interarmes inchangée. En Ukraine, le drone est devenu l’épine dorsale d’une doctrine entièrement repensée — il inflige aujourd’hui l’écrasante majorité des pertes, l’état-major ukrainien attribuant à lui seul 96 % des pertes russes au mois de mars 2026 ; à l’Ouest, il demeure un module greffé sur une doctrine que personne n’a osé toucher. Le stratège australien Mick Ryan estime qu’il s’agit d’un « déficit d’apprentissage systémique » des institutions militaires occidentales9, la connaissance est disponible — les rapports, les vidéos, les courbes de production — mais la capacité doctrinale d’en tirer les conséquences n’est pas au rendez-vous.

Dans une note célèbre de la Critique de la raison pure, que rappelle Pierre-André Taguieff10, Kant oppose l’érudition au jugement : « le manque de jugement est proprement ce que l’on appelle stupidité », et « à ce vice il n’y a pas de remède ». On peut, écrit-il, « arriver par l’instruction jusqu’à l’érudition » et demeurer incapable d’appliquer ce que l’on sait. La bêtise n’est donc pas seulement un produit de l’ignorance. Le véritable imbécile est celui qui sait, mais ne sait pas utiliser ce savoir parce qu’il manque de discernement et de capacité de jugement. Et cette forme de bêtise est plus grave que l’autre, car elle sévit dans les élites et se combine à l’arrogance et au mépris. La France de 1940 avait les chars ; il lui manquait l’Urteilskraft. Le Pentagone de 2026 savait tout des Shahed, mais n’a pas cru utile d’en tenir compte et en a payé le prix fort. Le sujet de la dronisation est intellectuel avant d’être technique ou budgétaire : il met en jeu un renouvellement complet de la doctrine.

Les politiques et les états-majors n’ont pas le monopole de la bêtise, les industriels ne sont pas immunisés non plus. Interrogé sur les fabricants de drones ukrainiens, le PDG de Rheinmetall, Armin Papperger, n’y voyait que « des ménagères » bricolant sur « des imprimantes 3D dans leur cuisine » — « ce n’est pas de l’innovation »11 a-t-il ajouté. L’Ukraine produit, pour quelques milliers d’euros, des armes capables de détruire les systèmes à plusieurs millions sur lesquels Rheinmetall a bâti sa fortune. Si telle est la vision du dirigeant du principal fabricant d’armes allemand, on peut craindre le pire quant à la façon dont est dépensé le fonds spécial de 100 milliards d’euros dont l’Allemagne a doté la Bundeswehr — aujourd’hui presque entièrement engagé — ainsi que les budgets de défense prévus de 153 milliards par an d’ici 202912. Partout dans le monde, les industries de défense sont à la croisée des chemins. Comment définir la puissance militaire du futur ? Si l’on continue de mesurer la puissance au tonnage produit ou à la sophistication technologique plutôt qu’à la capacité d’adaptation à la nouvelle donne du champ de bataille, ces milliards financeront du matériel déjà périmé. Des chars magnifiques, pour une guerre qui n’aura plus lieu.

Les guerres sont des moments privilégiés pour contempler la bêtise des puissants, parce qu’elles en présentent la facture sans délai et sans recours. Poutine a cru prendre Kiev en trois jours ; il s’est enlisé dans la première guerre de drones de l’Histoire et elle a déjà duré plus longtemps que la Première Guerre mondiale. Netanyahou a parié qu’une guerre aérienne suffirait à faire tomber le régime des Mollahs, malgré les mises en garde du Mossad et du Shin Beth, il n’a fait que conforter la dictature. Trump a proclamé détenir les meilleurs drones du monde au moment même où ses alliés du Golfe se faisaient agresser par les Shahed, faute d’intercepteurs. Aron n’a jamais écrit son livre sur le rôle de la bêtise dans l’Histoire. L’actualité, inlassablement, en rédige les chapitres à sa place.

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Jean-Louis Missika